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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 08:59

 

saint-just-18863065be.jpg Exigeant, sans doute, ce tout petit roman si dense de Pierre Michon : "les Onze"(folio). Surtout le début ; puis après les premières pentes, on est récompensé, comme en montagne. C'est d'ailleurs de "Montagne" qu'il s'agit. Celle de la Révolution Française.

 

Qui aura renâclé à la lecture de Yourcenar ou de Gracq passera sans doute son chemin. Dommage. Il est vrai que le style est sophistiqué, ciselé, sélectif. Il est certain que le texte, pour être compris, suppose une connaissance sérieuse de la période.

 

C'est un projet étrange. Commencé il y a quinze ans, alors que l'auteur regrettait que du bicentenaire on ne retînt que 89. On oublia 93, et la parole de Clémenceau : "la Révolution est un bloc"... Elle est à assumer avec ses furies et ses excès.

 

Car 93 est l'aboutissement logique, nécessaire, de la rupture incommensurable de 89. Si on ne veut pas de rues Robespierre ou St-Just, alors on est plus ou moins émigré à Londres, ou embusqué dans une forêt Vendéenne. N'en déplaise à celui qui a donné le ton de la doctrine officielle sur cette époque, le fielleux François Furet, ex stalinien reconverti en libéral - toujours au service de l'unique Vérité, implacable...

 

Un roman de pur faussaire de génie, puisque tout, ou beaucoup, y est faux. En tout cas les chemins pour arriver à la réalité de cette époque. Mais on doit vérifier tellement on s'y laisse prendre.

 

Michon invente un peintre, François Elie Corentin. Chargé d'une oeuvre de commande, passée à la postérité, chef d'oeuvre d'inspiration vénitienne, conservée au Louvre où elle couvre de son ombre la secondaire Joconde. Ce tableau représente les "Onze" : les membres du Comité de Salut Public sous la dite "Terreur".

 

L'auteur, d'abord, décrit la jeunesse de ce peintre, son ascendance. En quelques pages, fulgurantes, il parvient, par la description de la vie près d'Orléans, à nous faire goûter l'essence de ce temps. Les rapports de classe, la féminité, et la couleur de la France de l'époque.

 

Puis nous retrouvons Corentin à Paris, en 93, peintre au service de la République. On lui passe commande de ce tableau, avec la consigne suivante : insister sur la grandeur de Robespierre et de ses proches dans le Comité, et garder le silence.

 

Car "les Onze", c'est ce me semble, la prescience du rôle que joueront l'art, la représentation, l'image, dans l'histoire contemporaine. Qui a passé la commande ? Les adversaires pour l'instant putatifs de Robespierre, qui ne savent comment la situation peut évoluer. Ils cacheront le tableau, et en changeront la destination politique selon le besoin : il sera utilisé si nécessaire  à la gloire d'un Maximilien vainqueur, si besoin pour dénoncer sa dérive autocratique. Si le passé vous gêne, changez-le tout simplement.

 

Les pages sur le temps de la terreur sont  vibrantes et magnifiques. Elles me paraissent en somme "hégeliennes", comme si chacun - Danton, Desmoulins, Hebert, Robespierre, étaient nécessaires pour que le monde avance. Ils sont ainsi tous sauvés.

 

" Les Onze" constitue aussi et peut-être surtout un hommage au Michelet auteur presque halluciné de l'Histoire de la Révolution Française (j'ai eu la chance d'entendre Denis Podalydès lire du Michelet, un passage sur Danton- dans une Eglise. toulousaine Je m'en souviendrai longtemps). Michon invente même de fausses pages de Michelet, dans sa grande oeuvre, sur Corentin et sur la scène où on lui confie la commande.

 

Roman étrange, oui. Fantasme historique prétexte à recréer une époque à coups de pinceaux rapides. Impressionnant et certes intimidant, Pierre Michon.

 

Pour finir, la lecture de ce livre m'a conduit à ce constat sans doute à discuter : les révolutions, me semble t-il, ne produisent pas de grand courant culturel. Où sont les grands romanciers et les grands peintres de la période révolutionnaire ?

 

Les grands artistes du 19ème viendront après, dans des moments moins épiques. Dans l'amertume des défaites, tel Hugo. Tel Stendhal. Tel Baudelaire. Tel Rimbaud. Plus tard, le surréalisme naîtra sur les ruines de la grande guerre.  Les grandes oeuvres sont sans doute celles d'opposants, de retirés ou repliés, de gens arrivés trop tard. A voir...

 

(p.s : je profite de cette recension sur Robespierre et ses amis pour souhaiter une belle vie de bébé au petit Maximilien qui vient de nous rejoindre)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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