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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 10:00

do-good--have-fun-and-the-money-.jpg Jean -Claude Michéa est un écrivain prolifique de courts essais incisifs essayant de secouer la gauche, sur une base qu'il veut "orwelienne", très à l'écoute du peuple et de sa "décence commune" comme la qualifiait le Maître anglais. Nous avons déjà parlé d'un de ses essais sur le foot comme révélateur de la pensée petite bourgeoise (Le problème, ce n'est pas le foot, mais la dénaturation du foot (Jean-Claude Michéa)

 

Ce qui est irritant chez Michéa, c'est que justement souvent il n'est pas orwellien. Orwell était intransigeant mais toujours élégant à l'anglaise dans sa manière d'aborder les individus, même quand il les déteste. Michéa je trouve, s'il a des réflexions intéressantes et que je peux approuver souvent (moi même très inspiré par Georges Orwell), est assez arbitraire dans ses exemples, procédant à des amalgames brutaux et parfois injustes (SOS Racisme par exemple, compte parmi les libéraux culturels qu'il déteste. Je ne vois pas en quoi le racisme serait une tradition populaire admirable à défendre...). Il aime bien concrétiser ses analyses très abstraites par des faits d'actualité, des évènements dans la sphère de la sous-culture du spectacle, et s'il est juste quand il utilise son gros feutre pour qualifier des courants de civilisation, il a tort de garder la même grosse mine pour parler à un niveau plus individuel. La loupe ne peut pas être la même, Monsieur Michéa, et c'est là votre défaut. L'aspect pamphlétaire un peu à la louche vient quelque peu ternir l'intelligence du propos. La fameuse "common decency", ce serait aussi de prendre les individus, certes pour des représentants de leur milieu, mais pas uniquement comme tels... et ainsi de rendre hommage à leur caractère irréductible.

 

Dans son dernier essai, "Les mystères de la gauche - de l'idéal des lumières au monde du capitalisme absolu ", Monsieur Michéa répond à un critique communiste qui lui reproche de ne plus vouloir utiliser le mot "gauche". C'est que pour Michéa ce mot est mort, non seulement par le truchement du ralliement de la gauche réellement agissante au pouvoir au libéralisme, mais aussi parce qu'il convient de s'interroger sur ses ambiguités originelles. Le mot "gauche" a recouvert des réalités différentes, et ce n'est pas un hasard selon Michéa si la formule ne parle plus à grand monde. En tout cas aux couches populaires qui s'en détournent et qui ne jugent plus cette notion comme celle qui leur appartient par essence.

 

Le mot "gauche" ne serait ainsi plus opérant pour rassembler les différentes fractions du peuple intéressées par la transformation profonde de ce monde.

 

La conviction de Michéa, que l'on peut partager, est qu'on doit bien saisir que la société capitaliste est aujourd'hui entièrement modernisée. Et qu'on constate de très fortes accointances entre le lbéralisme économique et le libéralisme culturel, héros de la modernisation. En gros, les exploiteurs ne sont plus des "réacs".... Ils s'éclatent eux aussi... Et ils savent utiliser les valeurs modernes pour déployer encore plus largement l'ombre de la marchandise sur le monde.

 

(Pasolini le disait déjà, prophétique. La nouvelle gauche anticonsumériste des années 60 le comprenait déjà.  Mais nous restons empêtrés dans ces débats.)

 

Michéa revient aux sources et se souvient que classe ouvrière et gauche n'ont pas toujours cheminé ensemble. Marx et Engels ne se présentaient pas comme des hommes de gauche, pour eux la gauche décrivait des fractions parlementaires qu'ils décrivaient avec acrimonie (lire le sublime "18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte").  Et c'est incontestable : les deux grands massacres d'ouvriers perpétrés en France l'ont été par des hommes qui se prétendaient de gauche : en juin 48 et lors de la Commune. J'ajoute Clémenceau à la liste. 

 

La "gauche" telle que nous l'entendons en France, s'est consolidée lors de l'affaire Dreyfus après bien des hésitations. Au départ, la ligne - y compris celle de Jaurès- était de considérer que c'était affaire de bourgeois entre eux. Puis il changea d'avis et sut convaincre ses camarades du fait que l'injustice contre un homme concerne toute l'humanité, et donc la classe qui veut conduire l'humanité à un monde débarassé de l'oppression. Par ailleurs, le choix fut opéré de consolider la République face à la violence réactionnaire. Depuis lors, le socialisme a intégré "la gauche".

 

 

Autre élément important : la gauche a très longtemps partagé avec les libéraux la foi du progrès continu. On a tendance à l'imputer au marxisme. Pourtant Michéa souligne, avec raison à mon sens, que l'antidote se trouve au coeur du marxisme même, quand il décrit le capitalisme comme accumulation de valeurs d'échange seulement, se fichant des valeurs d'usage.  La critique de la croissance aveugle à son propre contenu est toute là, dans le tome 1 du Capital. Michéa considère que l'obsolescence programmée est véritablement l'essence de cette société où seule compte la valeur d'échange, contre tout souci de long terme et d'humanisation du monde. 

 

En tous les cas, la gauche s'est identifiée au "progressisme". Et en cela elle rencontre à un carrefour les libéraux économiques, dont le but est d'affranchir l'individu de toute contrainte. De tout ancrage communautaire, national, culturel, etc.... "Le monde est ma tribu" disait Guy Sorman l'ultra libéral. Les communistes autrefois avaient saisi cela, et ils opposaient le "cosmopolitisme bourgeois" à l'internationalisme ouvrier.

 

Pour les libéraux, le marché est la seule socialisation possible. Il n'y a pas de société a même dit Maggie Thatcher dans un moment enjoué. L'homo economicus est sans attache. 

 

 

Le socialisme originel se situait au contraire dans la tradition de l'animal politique tel qu'Aristote l'a fondée. Et Engels critiquait l'"atomisation du monde" et la destruction des communautés, des liens sociaux, suscitée par la révolution industrielle capitaliste. D'un monde d'ancien régime où malgré la domination les gens pouvaient s'appuyer sur du coutumier, où l'économique était encadré par des traditions, des pratiques, des groupements (détruits par la loi le chapelier en France, montrant bien comment le libéralisme repose sur l'individualisation forcenée), les travailleurs ont été projetés dans un univers qui les considère comme poussière humaine.

 

Pour toute une partie de la gauche, les combats d'aujourd'hui consistent pourtant à défendre le droit d'une vie particulière, "le droit de la monade". 

 

Une phrase récente de Pierre Bergé, bel exemple de membre de la gauche culturelle, est tout à fait édifiante : il se dit "pour toutes les libertés", y compris d'acheter les services d'une mère porteuse (pour lui, il n'y a pas de différence entre enfanter et travailler dans une usine de textile). Le marché sans limites. On voit ainsi comme la défense de la liberté individuelle peut repousser sans cesse le périmètre du secteur marchand, en s'appuyant sur le droit de l'individu-consommateur : en l'occurence le "droit à l'enfant" venant se substituer au droit de l'enfant.

 

Le marché a donc besoin de cet allié, le libéral culturel de gauche, pour que l'on cesse de dire que "certaines choses ne se font pas dans une société décente", pour présenter cette décence spontanée comme un reste insupprtable du passé à abolir. 

 

 

On a bien une contradiction dans l'idée de gauche même, à la fois fille des Lumières, et critique des Lumières. Combattante de la liberté, et critique de la liberté formelle. 

 

Il y a aussi cette idée, mécaniste, dans un certain marxisme, selon laquelle le développement technique, installerait naturellement le socialisme aux commandes, comme Athéna naissant toute casquée... C'est par exemple la conviction, au fond, d'un Toni Negri. C'est toujours cette vision de l'Histoire comme un processus continu qui accouche naturellement. A la limite, on doit accélérer les processus en creusant les sillons du capital. Negri a ainsi voté oui au traité européen de 2005 pour en finir avec le cadre national, permettre l'expansion d'un système supposé courir à sa disparition et d'ou sortirait l'avenir brillant.

 

La droite est donc hypocrite quand pendant les campagnes (peu en dehors réellement), elle se pose en défenseuse des valeurs traditionnelles. Car en vérité, ces valeurs s'opposent à l'individualisme abstrait que le marché installe. Le libéralisme n'est pas qu'une économie politique, il est un "fait social total", il restructure la société autour de l'idée d'individualisme jusqu'au bout.

 

Michéa revient un peu en arrière et montre par exemple comment le marché a restructuré géographiquement la France, exigeant la mobilité, c'est à dire la dissolution des liens familiaux, villageois, la réduction de la famille à son expession la plus étroite. Jean Pierre le Goff a écrit récemment un essai titré "la fin du village"... Toute une idéologie bourgeoise de la mobilité, du tout voiture, a prospéré, telle qu'elle s'exprime par exemple chez Sagan. Le travailleur devait devenir disponible pour la croissance des trente glorieuses, et pour cela on devait moderniser les consciences : la gauche du libéralisme culturel y a participé.

 

Un immense obstacle pour ceux qui désirent changer le monde réside dans le fait que des pans entiers de la population, dans ses couches moyennes, travaille aujourd'hui dans ces domaines de la pure valeur d'échange, dans l'artifice marchand. André Gorz les appelle "les agents dominés de la domination". Ces chantres de la mauvaise conscience sont la clientèle parfaite du libéralisme de gauche.

 

Or, l'homme est un animal politique. Seul, l'homme est vulnérable. Il y a des "liens qui libèrent" et pas seulement des "liens qui oppriment". Comme l'ont montré les anthropologues, il y a des liens humains spontanés, non juridiques, non marchands. Il y a cette logique du don qu'a élucidée Marcel Mauss, qui est la "trame ultime du lien social". C'est ce que le libéralisme s'est astreint à détruire, depuis les enclosures anglaises, qui ont mis fin à la libre utilisation des terres par les paysans de manière communautaire, déversant des flots populaires dans les manufactures effroyables du dix neuvième siècle.

 

Michéa va très loin et montre, réflexion intéressante, en quoi la logique du "droit égal" est elle même contaminée par le libéralisme. Le droit impose un dû. Il met de côté le don, l'informel, le spontané, l'aspect le plus direct du social. La logique juridique, même dans ses dimensions les plus progressistes, a un aspect antisocial qu'on ne saurait ignorer. A cet universalisme abstrait du "porteur de droit", on devrait opposer un universalisme concret de l'homme réel, animal politique, vivant en société.

 

Michéa est un philosophe, et comme tout homme de l'art il voit midi à sa porte, donc il voit dans les évolutions de la gauche des causes idéologiques (l'ambiguité initiale du mouvement socialiste, fils et antithèse du siècle des Lumières).

 

Il me semble pourtant que si l'on doit s'interroger sur le repli de la gauche sur le libéralisme culturel, on doit plutôt s'en référer à une sociologie du politique. A la transformation des partis, à la réalité de l'activité politique elle-même. Et aux causes institutionnelles et mutations plus profondes qui ont affecté "le peuple de gauche" tout autant que les appareils censés le représenter. Michéa en parle d'ailleurs, quand il signale que nombre de gens de gauche travaillent dans l'antre de la pure valeur d'échange, dépendent matériellement de la société du spectacle et de l'ordre consumériste. Comment pourraient ils se révolter contre leur propre survie ?

 

Cela n'empêche pas que ces évolutions prennent des formes idéologiques aussi, par ailleurs. Chaque fait ayant son idée en bagage...

 

Quant à abandonner le signifiant "gauche", c'est bien risqué. Cela reste tout de même le contenant d'une transmission culturelle importante entre les générations, le vecteur d'un héritage précieux dans notre Histoire. Depuis la Révolution française, car le mot "gauche" y est né, bien avant l'affaire Dreyfus.

 

De plus, cette dénonciation radicale des dérives du libéralisme culturel, et de son instrumentalisation par le marché, risque, même si Michéa s'en défend, de relativiser les nécessaires conquêtes que la liberté authentique peut encore revendiquer. Oui, la lutte contre la misogynie institutionnalisée rebute les traditions, et elle est nécessaire quand on veut vivre dans ce "monde décent" dont rêve JC Michéa. La liberté et l'égalité peuvent se contredire, mais on peut aussi imaginer des modèles où ces principes fusionnent pour le meilleur. A cet égard Monsieur Michéa est parfois sur un terrain glissant, car il a tendance à essentialiser positivement les "valeurs populaires", qui sont d'ailleurs en elles-mêmes très contradictoires. "Le peuple" n'étant pas aussi univoque qu'il semble le croire. Une partie du "peuple" justement, est tout à fait intéressée à l'expansion de certaines libertés individuelles. Et si le capitalisme est en phase avec la modernité, des libertés sont encore à conquérir ou à défendre sur le plan culturel/individuel.

 

On incitera donc Monsieur Michéa, en le remerciant de travailler autant à la gloire de Georges Orwell, à une pensée plus dialectique sans doute, malgré les remarques cruciales et incisives qu'il propose à bon escient sur le vrai visage défiguré de la liberté à la sauce libérale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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