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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 09:18

Gramsci.jpg C'est décidément la tendance littéraire du moment que de publier des tout petits textes, comme celui de Stéphane Hessel ou de son contradicteur.

 

La maison "Buchet-Castel" récidive en éditant un texte poignant de 27 pages, écrit par Daniel Roulet, intitulé "Tu n'as rien vu à Fukushima".

 

Daniel Roulet a été Ingénieur dans une Centrale, puis militant anti-nucléaire... Puis romancier. Qu'on puisse à la fois parvenir à un niveau scientifique aussi exigeant tout en se dotant d'un telle qualité d'écriture, est pour moi un mystère et me laisse admiratif. Voici un homme accompli. Roulet a écrit des romans sur l'épopée atomique, son prochain roman s'intitulant "Fusions".

 

"Tu n'as rien vu à Fukushima" est écrit sous la forme d'une lettre émouvante et profonde adressée à une amie japonaise habitant Tokyo.

 

D. Roulet se voit dans la position de l'actrice d'"Hiroshima mon amour" de Duras à qui son amant japonais répète inlassablement : "tu n'as rien vu à Hiroshima".

 

En connaisseur de la société japonaise, il a été frappé d'une constante : les japonais considèrent comme une injure le fait qu'un occidental évoque devant eux Hiroshima ou Nagasaki. L'incommensurable.

 

Aucune empathie n'est à la mesure de telles catastrophes. Et il en est de même pour Fukushima.

 

Daniel Roulet explore ces sentiments mêlés que lui ont inspiré le nucléaire : d'un quasi plaisir esthétique devant l'effet Tcherenkov (le bleu des piscines de refroidissement), à la perception d'une analogie pénible, infondée, et qu'il n'a pourtant pu repousser, avec la rationnalité de mort des camps nazis. Derrière le nucléaire, il y a l'Ubris, la propension à la démesure, bref la fameuse "volonté de puissance" qui pousse les hommes à l'auto-destruction.

 

Et l'on en vient à la clé de ce texte, et de la démarche de cet homme formé à la science de l'atome qui l'écrit : pour sortir du nucléaire, "il s'agit de déconstruire davantage que le coeur de nos centrales, et pour cette tâche la littérature ne sera pas de trop".

 

Voila pourquoi l'Ingénieur nucléaire repenti s'est mué en romancier.

 

Et cette belle phrase donne matière à beaucoup de réflexions sur les tâches des hommes et femmes de bonne volonté, à notre époque.

 

Dans ce Blog, nous en avons trouvé d'autres qui voulaient plume à la main réformer les âmes, comme condition sine qua non pour changer la société (Vladimir Maïakovski, Révolutionnaire des âmes ).

 

Sans même vouloir changer en l'homme ce qu'il y a de plus profond (on a vu ce que ça donnait au Cambodge), le concept d'hégémonie culturelle tant emprunté à Antonio Gramsci mérite d'être longuement médité. J'avoue qu'en ce moment, c'est une des réflexions qui chemine en moi.

 

Dans ma génération (30-45 ans), on vote plutôt à gauche. On recensera bien entendu des raisons politico-économiques car nous avons vu la mondialisation libérale écraser tout sur son passage et assisté aux principales régressions. Mais il y a aussi le rôle des idées au sens très large. Et ce ne sont pas tant les militants, ce me semble, que nous avons pu croiser qui nous ont influencés très jeunes, mais un courant culturel dominant. Dans ma génération baignée dans la culture de masse, la plupart des ados écoutaient ou entendaient Renaud, Goldman, Balavoine, ou Bob Marley, et adoraient Coluche.  Nous étions imprégnés d'une vision du monde sans doute superficielle mais néanmoins "progressiste". Et la génération précédente, c'était Ferrat, Brassens, Brel... Qui nous ont biberonnés.

 

Je connais ainsi des gens de mon âge n'ayant pas reçu d'héritage idéologique bien étayé de leurs parents, jamais approchés par les militants, mais qui presque instinctivement sont "de gauche". Comme si ça allait de soi. Tout ce que le sarkozysme exhale les dégoûte, un point c'est tout.

 

Je repensais ainsi à un énorme tube des années 80, "l'Aziza" de Daniel Balavoine. Dans cette chanson, sortie au moment où le FN était déjà très fort, il est dit "que tu vives ici ou là-bas, ce n'est pas un problème pour moi... Si tu crois que ta vie est là...". Tout le monde fredonnait ces paroles. Aujourd'hui, plus personne ou sauf à l'extrême gauche et encore du bout des lèvres, ne prône la liberté totale de circulation et d'installation. Pas même les associations de solidarité aux immigrés et réfugiés.  Quel producteur de disques avisé accepterait un tel texte aujourd'hui pour faire du fric ?...

 

Et dans les années 80, certains avaient tout à fait compris ces processus. Ainsi les grands concerts de SOS RACISME étaient le fruit d'esprits qui pensaient que fête et militantisme devaient aller de pair pour mobiliser la jeunesse. Mais ils avaient aussi en tête les concepts de Gramsci.

 

Aujourd'hui, ce qui prédomine dans le Mainstream, ce n'est plus du tout cette conception du monde : c'est le chafouin Eric Zemmour et sa vulgate nationaliste. C'est Florent Pagny qui hurle un tube débile pour expliquer qu'il ne faut pas payer des impôts. Ce sont les préjugés maladivement narcissiques, consuméristes et cyniques de la télé réalité. Sans parler du journal de 13 heures de TF1 où infuse le "pétainisme transcendantal".

 

On fête actuellement les 30 ans de l'élection de François Mitterrand. Et une des erreurs des gouvernements de gauche a été de mésestimer - au mieux - de laisser opérer consciemment - au pire - un glissement culturel. Autoriser la télé berlusconienne à s'installer en France, ne pas engager un rapport de forces avec TF1, laisser les heureuses radios libres de 82 se transformer en radios... libérales ! On a pu voir ce que ça donnait dans les mois précédant l'élection présidentielle de 2002, où nous avions l'impression de vivre dans le Far Ouest...

 

Pour revenir au nucléaire, il y a de quoi s'interroger sur la réception de l'évènement de Fukushima, et sur ce que cela révèle de notre vision du monde, de nos moeurs, de notre culture de masse. Les médias ont surexploité un phénomène d'angoisse presque sans précédent pendant quelques jours. Et aujourd'hui on n'en parle presque plus. Ceci alors que le gouvernement japonais annonce que le démantèlement de la centrale demandera plusieurs... décennies ! Passée l'émotion, les français ont vite regardé ailleurs : le mariage princier au Royaume Uni.... Certains se sont rués sur les pharmacies pour demander des capsules d'iode. Mais pas de manifestation de masse, pas d'initiatives, pas de ruées sur les permanences parlementaires pour demander aux Députés de réagir. Il est bien plus facile de regrouper cent personnes dans son quartier contre la construction d'un immeuble de trois étages que pour demander une autre politique énergétique, même quelques semaines après Fukushima.

 

J'ai pour ma part le sentiment que le mal est profond. Et que c'est la notion même d'espace public où le citoyen a le droit de faire irruption qui s'est dissous. Comme si cet espace n'existait plus ou n'était perçu que comme simple mascarade. Quidam, la vérité est en bas de mon immeuble où je réclame un Interphone, au mieux à l'échelle de l'école de mon enfant quand un instit. me propose de signer une pétition pour reconstruire la cantine. Mais pas plus loin.

 

Dans ce contexte, les discours politiques qui se placent sur le noble registre de l'intérêt général tournent à vide. Ils ne sont plus reçus.

 

L'enjeu réside t-il encore dans "le débat", le retour du "porte à porte", le tractage dans les quartiers populaires. J'ai moi aussi pas mal tracté et 90 % des gens ne lisaient pas. Et les débats, ça sert surtout à remonter la pendule aux affiliés. Or, le véritable enjeu, c'est rien de moins que de reconstruire toute une vision du monde : où le bien public redevient une fenêtre par laquelle on peut regarder la réalité. Où le long terme sort de derrière les nuages de "l'info en continu".

 

Sont-ce les militants et les porte-paroles qui comptent, alors ? On peut vraiment s'interroger... Je vais attrister mes nombreux copains engagés... mais je me dis de plus en plus que l'espoir est dans l'art, la littérature, la science, le cinéma, le renouveau de la pensée théorique ;  bref dans la construction d'une hégémonie culturelle différente (même si je sais que chez Gramsci, les militants ont un rôle plus que conséquent à jouer pour établir cette hégémonie. Mais est-ce le cas aujourd'hui, dans le cadre de la "démocratie d'opinion" présidentialisée où Nicolas Hulot propose le vote à 5 euros pour les primaires écolos, et où tout passe par la télévision ?... Les militants devenus "fans" s'alignant sur les Sondages) .

 

La diffusion récente, à applaudir, d'un film grandiose comme "La graine et le mulet" d'A. Kéchiche sur une chaîne généraliste est peut-être plus efficace pour lutter contre le racisme que tant de proclamations morales et de communiqués que personne ne lit ou ne juge crédibles.

 

En somme, nous aurions bel et bien besoin d'un nouveau siècle des Lumières.

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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