Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 09:21

16581346_1386372.jpg C'était hier le 14 avril, l'anniversaire de la République Espagnole assassinée par le fascisme européen, la lâcheté et le cynisme des démocraties libérales.

 

Malheur aux vaincus. Si je suis là, devant mon écran, c'est aussi parmi d'autres flux, parce que des espagnols ont traversé, par centaines de millliers - oui centaines de milliers - la frontière pyrénéenne pour rejoindre une République Soeur qui les accueillit, pour beaucoup (pas tous, et il y eut aussi des français solidaires et grands, comme toujours), comme des sous hommes et des criminels. Pour reprendre une belle expression d'une chanson de Noir Désir qui n'a rien à voir avec l'Espagne (elle parle de l'oubli fatal tout de même...), ils voyagèrent "génétique en bandoulière" et le Sud de la France est aujourd'hui nombreux des enfants, petits enfants, petits-petits enfants, de ceux qui essuyèrent les premiers feux sanglants du drame mondial.

 

Ils furent ceux qui crièrent à l'alerte et montèrent au front, tenant trois ans malgré le déséquilibre des forces matérielles, sans être écoutés. Ceux qui furent trahis après guerre sur l'autel de la guerre froide. Ceux qui espérèrent le retour trop longtemps. Ceux qui s'enfermèrent dans l'amertume, ou alors continuèrent le combat sans perspective, tels des Don Quichotte de notre temps, ceux qui tournèrent plus ou moins la page, ceux qui refoulèrent, ceux qui s'efforcèrent de devenir français, ceux qui se complurent dans des mythologies, les léguant parfois . Ceux qui furent si tardivement, et incomplètement, réhabilités et qui ne savent pas encore où leurs frères sont morts. Ceux qui aujourd'hui encore, éprouvent un grand malaise en voyant les Bourbons sur leur trône d'Espagne. Dont un Roi biberonné par le Caudillo.

 

Un dessinateur brillant, Josep Bartoli, était parmi eux. Il a pu se procurer du papier et nous a légué un témoignage écrit particulièrement frappant et déchirant de cette grande Retraite de 1939 et des temps qui suivirent derrière les barbelés d'Argelès, Gurs, Le Vernet, Rivesaltes, Bram, St-Cyprien...

 

Les éditions Actes Sud (si précieuses) ont édité ces dessins sous le titre "La Retirada", accompagnés d'un récit de descendant de Georges Bartoli, neveu de Josep. Photographe reporter. Et de ses clichés du chemin vers l'exil. Il se trouve qu'une amie me l'a offert pour mes 40 ans.

 

Je ne suis pas un obsessionnel de cette histoire, même si elle m'intéresse beaucoup, comme d'autres moments de ce vingtième siècle des paroxysmes. Contrairement à Georges Bartoli, on ne m'a pas éduqué pendant mon enfance dans le bain du mythe, bien au contraire. Tout cela c'était le passé, un passé définitivement passé, dont on ne m'a presque rien raconté, sinon quelques chromos, toujours les mêmes. Si les valeurs républicaines et une partie de la révolte de cette époque m'ont été sans doute léguées (dont un attachement viscéral à la laïcité et un dégoût physique pour l'extrême droite), j'ai vite perdu les facilités d'Espagnol qui me valaient des 17 de moyenne au collège, et je n'ai jamais su un mot de ce Catalan qu'on parlait à Barcelone, point de départ des Bartoli comme de mes aînés...Il y a des manières bien différentes de vivre l'exil et d'en transmettre les leçons, les stigmates et les richesses aussi.

 

Pour ma part, si la Révolution d'Espagne me passionne et me fascine aussi, si j'y tire beaucoup d'enseignements à la revisiter, par exemple grâce à Orwell, Broué, Benassar, Koestler ;  je me méfie toujours et en général de la "fierté" des origines et de la pulsion identitaire, grandes passions auxquels nos contemporains aiment céder, avec des torrents d'émotion parfois douteux lorsqu'il s'agit de descendance de plusieurs générations (cela participe sans doute de ma réticence générale pour les commémorations). Je considère pour ma part que peu importe le sang, bien sûr, et peu importe d'où l'on vient aussi finalement. Nos héritages ne sont que des héritages, rien de plus. Ce qui devrait compter ce n'est pas ce qui nous définirait a priori, mais là on on veut aller ensemble.

 

Donc, je sais que ce n'est pas très fréquent, mais je ne me sens pas membre d'un "nous", les descendants des exilés. Bien que j'en sois un, indéniablement. Les paroles de Georges Bartoli, qui se sent viscéralement rattaché à ce drame,  ressent l'injustice comme une affaire intime brûlante, qui a ressenti le besoin de renouer les fils avec le passé sans y parvenir, n'expriment pas ma propre expérience. Les gens de ma génération qui se promènent dans une manifestation française avec un drapeau républicain (il est très beau avec son violet et ce serait beau qu'il redevienne celui de l'Espagne) me laissent circonspects à vrai dire.

 

C'est un petit livre de rien du tout que "la retirada". Le propos de Georges Bartoli est amateur, un peu émotif, mais riche de sa spontanéïté, de sa passion et de sa fraîcheur aussi.  Il valait le coup d'être imprimé cependant, car les dessins dramatiques de Josep Bartoli, qui devint un artiste reconnu en franchissant l'Océan atlantique, sont vraiment étonnants de modernité. Teintés de surréalisme, tout en montrant franchement l'horreur dans sa réalité, ils ressemblent à s'y méprendre aux plus grandes créations de la bande dessinée contemporaine. C'est le témoignage de l'esprit d'avant garde qui régnait sur cette Espagne républicaine, particulièrement en Catalogne. La Révolution Espagnole a voulu projeter un pays arriéré à la pointe de la modernité, projet grandiose mais difficile.

 

Ces dessins illustrent la violence extrême de la guerre civile, les conditions de vie démentielles dans les camps, et nous montrent les visages et les corps vaincus. La caricature de la violence policière gratuite que subirent les exilés, est cinglante. Georges Bartoli le souligne honnêtement : pour la France de l'époque, un tel afflux de population était impossible à gérer de manière satisfaisante. Mais il est vrai aussi que c'est avec hostilité des pouvoirs publics, et d'un gouvernement pré vichyste, que les espagnols furent reçus, appréhendés comme des parasites et des dangers potentiels. Cette méfiance envers les Rouges, alliée à un mépris stupide envers des étrangers vus comme des hommes de second ordre (pourtant Barcelone était une des villes les plus modernes d'Europe, comme elle l'est aujourd'hui) explique le laisser aller dans l'organisation des réponses humanitaires, qui eut pour conséquence de nombreuses pertes humaines et une incommensurable souffrance. La responsabilité de la République aurait du être de permettre à la communauté espagnole d'organiser sa résistance et de s'incorporer à la lutte contre le fascisme européen, que d'ailleurs on ne menait pas, l'esprit de Munich l'ayant emporté.

 

Ces dessins concentrationnaires déchirants rappellent forcément les oeuvres de Zoran Music, réalisées à Dachau. Ce sont les mêmes corps osseux qui s'y dévoilent, et les résultats d'un travail de négation de l'humain. L'Espagne fut bien la répétition générale de la deuxième guerre mondiale, et cela jusqu'aux barbelés du Sud de la France.

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche