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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 08:19

9782070446261_1_75.jpg Patti Smith, poétesse et rockeuse s'était promis de raconter son histoire avec Robert Mapplethorpe, ange noir de la photographie. Promesse tenue avec ce superbe livre de mémoires : "Just Kids". Un beau livre vraiment, écrit d'une langue poétique et émue, qui raconte avec sincérité comment on devient un artiste dans les années 60-70 dans le New York où brillent les Hendrix, Wharol, Joplin.

 

C'est l'histoire de deux jeunes de vingt ans sans un sou, souvent affamés, qui se rencontrent dans la rue, s'aiment et naissent ensemble à l'art. Leur lien est la certitude jamais entamée de vouloir consacrer une vie à la création. Une relation hautement spirituelle et ambitieuse. Qui durera plusieurs années, se conciliera avec d'autres amours plus ou moins contingents. Et ne se brisera jamais vraiment, sauf avec la mort de Robert, tué par le sida. Deux artistes efflanqués qui grandissent ensemble, se découvrent et s'inspirent, apprenant aussi qui ils sont (et notamment leur sexualité, la grande affaire). Deux gosses rêveurs et décidés à vivre la vie qu'ils souhaitent, sans concession. Une histoire de bonheur et de partage aussi, avec ses galères non dissimulées et ses débrouillardises.

 

L'artiste viscéral, encore plus quand il est américain, n'est pas un spécialiste. Il crée et s'empare des médiums. Les influences se mêlent, tout se mélange et se décloisonne. Tout dans leurs mains est reconverti pour créer (même les trouvailles que l'on peut faire dans une boutique de matériel de pêche). Patti et Robert mettront des années à trouver leur chemin et essaieront toutes les voies d'expression. Usant aussi des expédients de la drogue pour ouvrir des portes. Ils savent juste qu'ils veulent exprimer, toucher la beauté.  Patti Smith dessine beaucoup, écrit, et c'est un peu par hasard, par le jeu des rencontres, qu'elle se met à chanter.

 

Ce que j'ai aimé dans ce livre qui nous promène dans la bohême new yorkaise de ces années là  c'est la place immense et la lumineuse reconnaissance données aux sources d'inspiration. Et au temps nécessaire pour que s'épanouisse l'artiste, arrosé par le passé (Patti Smith refusera d'enregistrer un album trop tôt suite à un succès dans une soirée). Dans ces mémoires Patti Smith cite sans cesse Baudelaire et Rimbaud, Frida Kalho, les Stones ou Dylan. Elle marche sur leur pas. Une ode à la patiente initiation, au travail, à l'écoute et l'obsession pour ceux qui ont essayé, toutes choses que l'on méprise aujourd'hui, chacun revendiquant "le droit de s'exprimer" et de s'auto proclamer comme parole à entendre.

 

Ce récit de Patti Smith c'est l'anti mythologie du génie spontané. Le mot "travail" revient sans cesse. L'artiste est vu comme un désir qui s'amplifie, qui résiste, prend forme, se déploie, se confirme, finit par décoller quand il est mâture.

 

Au passage on constate avec bonheur le prestige que l'art français avait il y a encore peu de temps dans le monde. Comment il ensemençait les artistes. Quand Patti Smith, à la fin de l'adolescence prend un bus pour New York, elle n'a que quelques effets et un livre : "les illuminations" de Rimbaud. A qui elle sera fidèle toutes ces années.

 

Patti Smith a très vite rencontré sa passion pour l'esthétique. Elle décrit une scène très belle où enfant elle assiste à l'envol soudain d'un cygne et perçoit qu'il se passe quelque chose de fondamental pour elle. Elle partira pour la grande ville sans un sou, y errera quelque temps dans le plus grand dénuement, et devra assumer des travaux alimentaires très longtemps.

 

Ce sont sans doute les dernières années d'une certaine bohême. Enfin il me semble. Une vie urbaine où les lieux sont enchantés par les prédecesseurs, où l'on ne sait pas qui on a auprès de soi, où le jeune beatnik sans un sou cotoie dans un hôtel un peu interlope un poète majeur ou un musicien mondialement connu. Mais pas d'artifice, c'est le talent qui fait la différence. Et le charisme. La très jeune Patti Smith boit des coups avec Ginsberg et Burroughs et fabrique des colliers pour se payer à manger.

 

Plongée aussi dans le rock de ses années là, qui ne se séparait pas de la poésie, de la littérature, de l'art en général. Tout le monde va voir tout le monde, lit beaucoup, traque la beauté partout où elle peut se trouver. Le symbôle de ce grand bazar créatif et cultivé, c'est Andy Warhol et sa Factory, très présents dans ce livre jamais passéïste.

 

C'est un livre fasciné par l'Europe mais aussi profondément américain, quand on mesure aussi le poids de la religiosité sur la culture et sur ces jeunes créateurs.

 

Un bel hommage aussi, à cette génération géniale qui paya ses passions en overdoses et autres malheurs précoces.

 

Encore une raison, s'il en est besoin, de rêver de New York, de l'urbanité qu'elle porte à son firmament. Qu'est ce que l'urbanité sinon l'infinie possibilité, l'espoir, le rêve et la ferveur ?

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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