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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 22:45

lectrice2nbLa hausse de la TVA à laquelle nous sommes appelés à sacrifier, pour expier les pêchés de la paresse, du farniente, de la facilité assistée, de l'indolence, de cette vie de Cocagne que nous vivons (si on en croit notre Premier Ministre)... est en elle-même nauséeuse, puisque moins on a d'argent, plus on paie la TVA.

 

Mais ce n'est pas ici un blog politique. Il y en a suffisamment, et je ne suis pas friand de ces étalements d'opinions individuelles outrecuidantes sur les forums, car avant de prétendre parler au large, il faut se tourner vers ceux qui ont beaucoup travaillé et dit ce me semble, et voir si on apporte ne serait-ce qu'une particule de nouveauté et de grain à moudre.

 

Il s'agit ici d'un blog de lectures. Un geste d'admiration pour le talent, un hommage aux réserves d'avenir, de beauté, d'émotion, qui existent dans les livres. Je me bornerai donc à parler de la TVA sur le livre. L'Homme vit d'abord de pain, mais il ne vit pas que de pain.

 

La Loi sur le Prix Unique du Livre, que nous devons à François Mitterrand et au Jack Lang de la grande époque, entérine le fait que le livre, comme on le dit aujourd'hui "n'est pas une marchandise comme une autre" (formule heureuse, même si ceux qui l'utilisent savent bien que le problème fondamental, c'est bien l'existence de la marchandise en elle-même, comme assise de l'aliénation).

 

En appliquant la hausse de la TVA au livre, on le réintroduit en réalité dans le cercle infernal de la marchandise banalisée.

 

On sait malheureusement, si on regarde notre monde avec un peu de lucidité, qu'il existe une véritable prime à la bêtise et à l'amoralité pour réussir dans de nombreux domaines. Quelqu'un d'intellectuellement intéressant, et doté d'un minimum de conscience humaine ne peut pas devenir un Trader. Il aura plus de mal à "percer" en politique ou même dans le sport de haut niveau (j'ai lu récemment un article sur un footballeur dépressif, qui arrête tout parce qu'il ne supporte pas la pauvreté humaine dans son milieu...).

 

Avec la hausse de TVA sur le livre, on concrétisera donc cette prime à la bêtise en taxe sur les Lumières...

 

C'est pourquoi je vous propose ainsi, si vous souhaitez vous défouler un peu, un modèle de lettre type, certes très personnel, un peu pédant et de mauvaise foi (je n'écrirais pas la même si j'étais dans un syndicat de libraire...) à envoyer à votre Député, membre de la majorité. Non pas qu'un élu de l'opposition ait forcément un amour immodéré des livres, mais j'ai lu que l'opposition voterait contre. Alors...

 

" Monsieur le Député/Madame la Députée (et oui il y en a)

 

Je voudrais vous convaincre de prendre votre courage à deux mains, pour vous opposer à la hausse de la TVA sur le livre.

 

Qu'est ce qu'un LIVRE ? C'est certes cet objet décoratif qui brille dans les étagères des salons bourgeois où vous êtes parfois invité(e) pendant vos campagnes électorales. Mais ce n'est pas que cela. D'abord, aujourd'hui, le livre a pris différentes formes, dont celle du fameux livre de poche (on n'est pas obligé de le porter vraiment dans une poche, au risque de déformer celle de son costume).

 

Non, un LIVRE, quand il n'est pas un produit de marketing, et ça arrive très souvent, et même - vous vous en étonnerez peut-être - le marketing est minoritaire chez les auteurs ; oui le LIVRE est un trésor de délices spirituels, d'approfondissement du monde, d'exploration du passé et même du futur, et de rapprochement entre les êtres les plus lointains.  Le LIVRE est ainsi un outil magnifique d'humanisation du monde. Et si vous vous souvenez bien de ce dessin animé "l'histoire de l'homme", l'invention de l'Imprimerie surgit - ce n'est point fortuit - au moment où la civilisation humaine, rejaillit de mille feux (on appelle ça la Renaissance).

 

Je sais bien : vous n'avez pas le temps d'en lire ou d'en écrire et il y a des gens pour ça. Vous, pendant ce temps, vous tenez votre rôle dans des cérémonies car vous pensez que c'est indispensable pour être réélu, et que c'est tellement bon d'avoir une place à la tribune. Il y a ces allers-retours, les réunions du parti, les tournois de foot dans la circonscription et la remise des T shirts, les voeux...

 

Mais essayez quand même de lire un livre. Un pas trop gros. Je sais, la plupart d'entre vous en ont lu beaucoup, il y a longtemps. Et puis maintenant... On survole les journaux le matin, les dépêches AFP, on regarde des articles collés sur Facebook, on parcourt les fiches argumentaires du parti ou du groupe parlementaire, désormais affublées du titre d'éléments de langage...

 

Mais un livre quand même... A raison de 40 pages par heure, c'est chronophage. Vous en avez lus, à la fac. Mais c'était bien obligé pour réussir. Après, pourquoi continuer ?

 

Souvenez-vous, tout de même, ce n'était pas tout le temps une expérience banale.

 

Convenez que toute grande révélation, tout grand bonheur, sont chronophages. Faire un enfant par exemple, c'est du boulot. Et imaginons tous les obstacles à franchir avant que le petit Romain ou la petite Camille puissent reprendre la circonscription...

 

Songez maintenant à vos villes.

Car ce sont dans des librairies que se vendent les livres, et pas seulement au supermarché. Et c'est là où l'on peut trouver les livres qui compteront dans votre vie. Cette ville où vous évoluez, voulez-vous qu'elle ne soit plus - ce qu'elle est certes déjà - qu'une litanie de succursales bancaires, de vendeurs de croque monsieurs et de franchises de vêtements ? N'est-ce pas réconfortant, de voir briller, ici et là, quelque lieu de recueillement, de célébration de l'intelligence, de respect pour ce qui a été réalisé par et pour les autres, d'ouverture sans égale ? 

 

Et bien ces lieux péréclitent, et en votant votre taux de TVA augmenté, vous allez accentuer cette pente.  Songez que si un jour vous demandez à  un de vos assistants parlementaires un peu dégourdi d'écrire un essai en votre nom, il vous faudra le dédicacer sur un parking d'hypermarché en plein vent...

 

Surtout, beaucoup d'entre vous espèrent réaliser plusieurs mandats, de tenir le plus longtemps possible. Pensez à l'avenir. Car le livre est la vitamine de la politique. Sans la profondeur de champ du livre, la politique se meurt. Elle se vide. Elle est méprisée et balayée. Ce sont les idées qui politisent les Nations, et elles s'expriment dans les livres, d'abord.

 

Donc, ne vous étonnez pas d'être impuissant(e)s et inutiles, d'être ridiculisé(e)s par des clowns insignifiants dans des talk shows, si vous minez vous-même les forteresses vacillantes qui retiennent encore le nihilisme et le spectacle permanent. Ce sont souvent LES LECTEURS qui vous considèrent encore un peu, qui vous écoutent, et qui ne se résolvent pas à un monde dirigé par d'anonymes technocraties et par les marchés.

 

En affaiblissant le livre, on sape les fondations de l'espace public. Et on vous condamne, vous Député(e)s, à ne servir qu'à envoyer des lettres de recommandation pour un emploi ou un stage, qui vous le savez bien aboutissent rarement, et ne font que remplacer un exclu par un autre.

 

Je ne développerai pas le fait que le livre est un contrepoison à la politique dangereuse de l'émotion, à la dictature du court terme, à la tyrannie du langage appauvri et de la disparition des nuances, à la malfaisance des préjugés... Car tout cela, au fond, ne vous gêne pas beaucoup. Au mieux vous vous y adaptez, au pire vous y avez sciemment et froidement recours. Je n'entretiens point d'illusion.

 

Retenez donc simplement de ce courrier que la vie, et singulièrement la vie politique, sont moins intéressantes dans un monde où le livre est absent. Faites donc usage de votre vote pour le protéger un peu.

 

+ Formule de politesse selon votre convenance.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Le Livre
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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