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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 22:53

tumblr_m9rwmrjbL61qg1kqyo1_500.pngThomas Munzer, le leader de la première grande révolte explicitement communiste, au seizième siècle, a été oublié dans le panthéon révolutionnaire. Ainsi cet été j'ai vu des tatouages et une serviette du bain figurant le portrait du Che, mais pas trace de Munzer.... 

 

Ce n'est pas uniquement question d'éloignement dans le temps, car Spartacus, bien plus lointain, a acquis une force symbolique immense. Ce n'est pas seulement parce que le Cuba des années 50 est quand même plus attirant que l'allemagne paysanne de la Renaissance... A la fête de l'Huma le stand Mojito est quand même plus approprié que l'ascétisme évangélique de Munzer. 

 

A mon avis, on doit cet oubli (aucune oeuvre fictive d'importance n'a traité de cette grande révolte des paysans) au fait que Munzer fut un prêcheur luthérien en dissidence, qu'il avait enchâssé son discours ultra révolutionnaire dans une démarche religieuse, millénariste, apocalyptique ; la seule capable à l'époque d'entrainer les masses, les humanistes pré laiques  étant certes des lumières glorieuses, mais seulement annonciatrices et isolées (voir un autre livre de Bloch que nous avons chroniqué). Or, le socialisme moderne, dans ses multiples formes, a émergé en rupture (excepté en Amérique Latine) avec la religion, identifiée à l'ordre établi. Munzer est ainsi une figure étrange, un complice perdu chez l'ennemi héréditaire. Mais on oublie que le camp laïque ne s'était pas alors dégagé, on oublie le caractère ambivalent du christianisme, qui en son temps unique idéologie possible, contenait tout et son contraire. Il reste que les sentiments comptent plus que tout dans la ferveur révolutionnaire ; le théologien Munzer reste sans charisme auprès de nos contemporains enfiévrés. 

 

 

Ernst Bloch écrit son livre sur Munzer en 1921. Alors qu'il a vu dans Karl Liebkniecht un nouveau martyre de l'idée communiste enfin resurgie du Moyen Age allemand. Alors qu'il pense que la révolution russe, dont on n'entrevoit pas encore la dérive, est la réalisation de la promesse de 1525. 

 

Son livre - celui d'un grand Historien- est ainsi saisi d'un enthousiasme frénétique, d'une grandiloquence déchaînée. Bloch s'identifie complètement à Munzer, se glisse dans la peau des anabaptistes et autres millénaristes, pense en leurs termes, parle avec leur langage exalté, nous replonge dans l'époque. Cela donne un étonnant mélange de mysticisme et d'histoire marxiste.

 

Thomas Munzer est un éclaireur. Un de ceux que l'on peut regarder de notre époque tardive avec émotion car il prend la parole en une époque où il est obligé de périr vaincu. Les conditions ne sont pas réunies pour qu'il réussisse. Il n'a aucune chance. Mais sa conscience est en avance sur le développement économique, social, culturel de la civilisation. 

 

Il est lui-même un enfant quasi abandonné, ayant vécu dans la plus grande misère. Dans cette Allemagne ou la réforme protestante apparaît, comme une révolte dont il lui appartiendra de proposer l'approfondissement, d'en tirer les conclusions pleinement révolutionnaires, alors que Luther, partant d'un geste d'insoumission face à la corruption de l'Eglise, avait ensuite remis son prestige dans les mains des puissants.

 

Il a vingt ans et il prêche dans cette Allemagne qu'il parcourt.  Il est manifestement influencé par la lecture du millénariste Joachim de Flore, mais c'est son expérience propre qui parle, et lui inspire une vision particulièrement incisive et novatrice de l'Evangile. Pour lui, le temps est venu de réaliser le Royaume de Dieu, ici et maintenant. Rien de moins.

 

Au début, Luther lui fait confiance et l'adoube. Mais il commence à se faire connaître comme agitateur. En Bohême, il lance un Appel grandiose : contre les Prêtres, contre les seigneurs. 

 

"La pure et virginale Eglise est devenue une putain".

"J'aiguise ma faucille pour couper la récolte".

" C'est ici que prendra commencement l'Eglise rénovée des Apotres et c'est d'ici qu'elle s'étendra au monde entier".

 

Munzer est menacé et doit trouver refuge chez l'Electeur de Saxe. Il met en place une Ligue Secréte (La ligue d'Allstedt) aux objectifs clairement communistres. Elle compte quelques centaines de personnes absolument dédiées à la cause. La Ligue ne doute pas un instant d'être soutenue par la main de Dieu et trouve son sens rapidement dans l'Apocalypse.

 

Peut-être pour la première fois, ils s'en prennent, non pas à un tyran. Mais à un système, ou plutôt au monde lui-même. En janvier 1524 Munzer fait paraître sa Proclamation la plus importante, depuis Allstedt. Il rompt avec un Luther avec qui pour l'instant les rapports étaient ambivalents. Non, le devoir du Chrétien n'est pas de s'en remettre à la simple Ecriture, il est de vivre en Chrétien et de transformer le monde en conséquence, tout de suite. Munzer prêche en Allemand, dans l'objectif déclaré de soulever le peuple.

 

Les Seigneurs de cette Allemagne éclatée et tenue par les puissants locaux s'effraient de cet homme écouté, qui ne prend aucun gant et demande "que ne soit épargné sur cette terre aucun de ceux qui font obstacle à la Parole de Dieu". Munzer dévoile l'alliance fatale entre les écclésiastiques et les Junkers, et désigne la cible : c'est bien le pouvoir des riches, laïques et serviteurs prétendus de Dieu, ensemble stigmatisés, qu'on doit renverser :

 

"On voit bien maintenant comment forniquent ensemble, dans leur entassement,  anguilles et serpents. Les Prêtres et tous les mauvais hommes d'Eglise sont des serpents (...) les seigneurs et potentats de ce monde sont des anguilles (...) Ah chers seigneurs, comme le Seigneur va joliment fracasser les vieux pots avec une verge de fer !".

 

Des troubles surgissent un peu partout, chez les paysans, les mineurs. On décèle la main de Munzer derrière eux. On commence à le censurer. Mais on hésite à aller plus loin par peur d'un soulèvement général. Munzer continue, et appelle sans ambages à l'insurrection.

 

Une révolte éclate en ville, à Muhlhausen, où la population se rend maître de la ville, et Munzer la rejoint. On essaie de rassembler autour de ce foyer. Bien évidemment, son radicalisme ne cesse de distinguer le grain révolutionnaire de l'ivraie capitularde. Et pour cause, quand on le lit :

 

" il faut que les puissants, les égoïstes, les incrédules, soient renversés de leurs trônes".

"Dieu, dans sa fureur, a donné au monde les seigneurs et les princes, et dans sa fureur il lui enlèvera".

 

Il suscite ainsi la révolte et l'animosité en même temps, obligé de fuir de place en place.  Depuis Nuremberg il fait paraître un texte où il attaque directement Luther comme complice des puissants, qui s'en prend aux petits curés et à leurs indulgences, mais pas aux Seigneurs à qui il a confié la hiérarchie suprême de l'Eglise . Les Seigneurs ont pu grâce à son action de sape contre le catholicisme romain s'emparer des biens de l'Eglise.

 Il est temps de dépasser cette étape, il est temps pour la Réforme de se muer en révolution totale. Munzer est la deuxième phase d'un processus de révolution permanente.

 

"Pourquoi les appelles tu Sérénissimes Princes ? Ce titre n'est pas à eux. Il n'appartient qu'au Christ."

 

La tâche de la révolution à venir, c'est d'en finir avec les souffrances des pauvres.

 

 "La plus grande infâmie ici-bas est que personne ne veuille prendre sur soi la famine des nécessiteux, les grands de ce monde font ce qui leur plaît (...) Voyez donc, le comble de l'usure, du vol et du brigandage, voila nos seigneurs et nos princes. Ils s'approprient toute créature (...) Il faut que tout leur appartienne. Ensuite ils notifient aux pauvres le commandement de Dieu disant : Dieu l'a prescrit, tu ne dois point voler ! Mais , pour leur compte, ils ne se croient pas tenus d'obéir à ce précepte (...) Ils se refusent à supprimer ce qui provoque la révolte ; comment les choses, à la longue, iraient-elles mieux ? Mais, si je parle de la sorte, on me traite de séditieux, allons donc !".

 

On croirait ici entendre parler un socialiste du 19eme siècle. 

Spartacus avait soulevé les esclaves. Des chrétiens avaient prêché la pauvreté. Mais Spartacus voulait libérer les esclaves et partir fonder un monde nouveau pour eux. Les chrétiens allèrent vivre leurs expériences communautaires ou singulières de pauvreté. Avec Munzer, c'est différent. Munzer veut accomplir la révolution, il veut arracher le monde à ses dominants. 

 

L'agitation s'accentue. Les anabaptistes suisses se joignent à Munzer. Les tracts communistes fleurissent dans le pays. Les mineurs saxons se révoltent, on brûle des châteaux. Des camps paysans se constituent.

 

Les appels de Munzer enflamment une paysannerie qui paie le prix fort en ce temps là, surtout en Allemagne ou elle est sous l'emprise des Seigneurs locaux. Les révoltes se multiplient, depuis la jaquerie française du siècle précédent. A l'appel du ventre creux, vient s'ajouter celui du millénarisme, qui est l'autre face de la Renaissance humaniste. L'affaissement du vieux monde ordonné médiéval produit de multiples hérésies, la fuite en avant millénariste, l'espoir de la nouvelle Jerusalem et de la Parousie. Si le destin des hommes est désormais en leurs mains, alors ils peuvent devenir des Dieux. Munzer prend racine dans ce contexte. Il revient aux hommes de prendre leurs responsabilités, et d'agir pour créer le Royaume. Ce message parle aux paysans attirés par l'idée de l'Eglise primitive, qui évoque une paysannerie ancienne, libre. Avec le retour des idées antiques, ce n'est pas seulement Aristote qui a resurgi, mais le Platon communiste que Munzer cite.

 

Munzer et les siens appellent désormais directement au soulèvement : "A l'oeuvre ! Mettez-vous en besogne ! Soulevez villages et villes. Frappez tant que le fer est chaud".

 

Une troupe de milliers de paysans, rejointes par des urbains se regroupe à Frankenhausen.  C'est là, en campagne, que la paysannerie insurgée sera écrasée par les colonnes seigneuriales. Faute d'un chef de guerre.  Faute d'une capacité de coordination et de cohésion que l'époque était incapable d'offrir. Lâchement, les Seigneurs entament des négociations avec les révoltés et attaquent par surprise pendant les tractations. C'est un massacre de 5000 paysans, Munzer est arrêté en ville. Il sera torturé et exécuté, sans se dédire. On essaiera de le salir.

 

La révolte survit. Elle se transfère en ville. Jusqu'à Strasbourg.  Devant la répression, des colonies paysannes partent en Moravie pour établir des communautés, qui dureront longtemps. Les baptistes sont traqués. En instaurant le baptème adulte, comme le voulait aussi Munzer, revenant aux pratiques de Jesus, ils introduisent un élément de grande subversion, puisqu'ainsi c'est la vie que l'on mène qui donne le droit au titre de chrétien... Ils fuiront aux Etats Unis, et porteront un mélange d'idée communautaire et de réaction conservatrice, ce dernier penchant l'emportant...

 

Le pic de la révolte est à Munster, qui tente de fonder une nouvelle Jerusalem, sous l'influence de proches de Munzer, dont Melchior Rink (donnant son nom aux melchiorites). La nouvelle Jerusalem, qui aura donné les plus grandes preuves d'exaltation, est écrasée militairement avec une violence sans limites.

 

Le christiannisme révolutionnaire va mourir là. Son héritage, celui du droit naturel absolu, renaitra chez les Camisards cévenols, dans la révolution anglaise, en particulier chez les nivelers, puis dans la révolution française.

 

Engels reprochera presque à Munzer d'avoir été trop hâtif. Ernst Bloch, tout enthousiasmé par la révolution russe, ne le suit pas. Il pense encore que Lénine a démontré que le socialisme est possible dans des conditions d'arriération. Ce qui sera démenti par les faits. Lénine et Trotski le savaient d'ailleurs, et conditionnaient clairement la réussite de leur révolution à la contagion allemande.

 

Faut-il pour autant considérer Munzer comme un Quichotte ? Non pas certes. Quichotte était nostalgique d'un monde perdu, rêvé. Munzer voyait la nécessité en gestation dans le présent, en se référant certes à un passé mythique. Comme le qualifie Boch, Munzer est un "héros tragique" et non un personnage tragi comique.

 

L'échec de la guerre des paysans fait éclater, très vite, alors que Luther est encore vivant, qu'il a un comportement honteux dans cette affaire, allant jusqu'à appeler les Seigneurs à massacrer les insurgés, le caractère immédiatement contre révolutionnaire de la Réforme. Ernst Bloch est très sévère envers Luther et s'attaque à toute sa doctrine comme ciment de l'oppression continuée. 

 

Si le protestantisme a permis la sécularisation, et ainsi exprimé la montée en puissance de la bourgeoisie, il reste que l'apparition de Munzer montre de suite ses failles. Le protestantisme, plutôt que de devenir sublime dans le communisme, donnera cours au calvinisme dont Max Weber a montré le rôle dans le capitalisme décomplexé. Toutes les frontières morales contenues par le christianisme y seront abolies, à travers l'idée de la Predéstination qui justifie tout. Luther lui-même produit une idéologie de résignation, décrivant l'homme comme mauvais et toujours entâché par le Pêché originel quoi qu'il fasse, s'en remettant à l'ordre établi. C'est une idéologie si pessimiste que les hommes ne doivent même pas s'en vouloir de pêcher. Belle entreprise de justification aussi... La foi luhérienne est inactive, elle est sans conséquence. Elle déculpabilise l'oppresseur. La "justification par la seule Foi" est la voie qui mène à un monde sec.

 

Combien était plus féconde l'exaltation munzerienne ! Laissons lui le dernier mot :

 

" Avec l'avènement de la foi, c'est à nous tous qu'il adviendra qu'hommes charnels nous devenions des dieux grâce à l'incarnation du Christ (....) que dis-je ? bien plutôt complètement transformés, pour que la vie terrestre se métamorphose en ciel"

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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clovis simard 19/11/2013 18:36

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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