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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 18:30

keppel-copie-1.jpg Que voila un livre passionnant ! Voila un livre singulier, une plongée dans la vie contemporaine. Un vrai parcours.  Un cadeau au lecteur sédentaire (que je suis).

 

Je pense à John Reed en russie et dans le mexique insurgé. Même si Reed était clairement du côté des révolutionnaires, et que Gilles Kepel, dont on va ici parler, s'il assume ses valeurs démocratiques, se veut avant tout un analyste et un observateur, capable au contraire de Reed de franchir les frontières séparant les bélligérants. Et Kepel passe tout de même plus de temps que Reed dans les salons et en costume.... Même s'il sait aussi aller où il le faut y compris si c'est dangereux et très inconfortable.

 

Le voyage en Orient de Gilles Kepel de 2011 à 2013 (la filiation est assumée par l'évocation de Flaubert notamment) est écrit par un politiste orientaliste, mais c'est un livre qui rompt avec l'approche contemporaine des sciences sociales, "objectivante", jargonnante, pour en revenir à ses sources littéraires. C'est un formidable journal de bord (dont l'écriture, reprise, est très soignée, et non télégraphique), intitulé  "Passion arabe". Un journal de vie et de pensée...( où d'ailleurs l'auteur parfois exprime une certaine immodestie, en tout cas concède d'être flatté de l'accueil qu'on lui réserve, ou s'offusque au contraire qu'un haut dirigeant ne prenne pas le temps de converser dans un salon avec l'illustre Gilles Kepel).

 

Un journal passionnant de bout en bout, charnel, déroutant comme ces lieux que sont le Qatar, Bahreïn, Tripoli ou les environs effervescents de la place Tharir, où l'observateur (courageux physiquement, car s'aventurant en des lieux où les français ne sont pas forcément accueillis en héros...) plongé dans le tréfonds des sociétés s'essaie à la distance et à la lucidité, sans renier ses sentiments, notamment l'expression d'une certaine mélancolie.

 

Car Gilles Kepel voit une société qu'il a étudiée pendant quarante ans en plein bouillonnement, et cela est évidemment bouleversant pour lui. Ces étudiants islamistes égyptiens qu'il étudia pour sa thèse, il les retrouve au pouvoir désormais. C'est sa génération, et il en connait certains depuis très longtemps. Une tranche de génération qui en France, commence à être supplantée (celle qui a été étudiante dans les années 60-70), mais arrive dans ces pays aux responsabilités après des décennies de marginalité et de répression (dont on mesure l'horreur à travers de nombreux témoignages. L'ensemble des régimes y ont été particulièrement appliqués, mais celui de Khadafi les surpasse certainement par la folie de son chef).

 

C'est un livre de sensations,  sensuel même, de manière étonnante. D'un amoureux lucide du monde arabe, qui conserve sa beauté et a parfois, pendant ces quarante années été sali et détruit par la guerre intestine, la brutalité des régimes autoritaires, la loi du fric aussi (en particulier par le biais de l'immobilier). Sa mélancolie de sa jeunesse d'étudiant, de son voyage initiatique de 1974, y pointe souvent. Kepel n'y cache d'ailleurs pas son attirance pour la gent féminine, d'hier et d'aujourd'hui. Il va jusqu'à évoquer les méthodes utilisées en son temps pour s'aimer sans défloration avec les étudiantes venues de ces pays... Je ne sais pas si les salafistes qui se pencheront sur cet écrit moins systématique de Kepel pour y retrouver leurs mots apprécieront vraiment....

 

Quand les révolutions arabes éclatent, Gilles Kepel décide de retourner sur ce terrain qu'il a beaucoup parcouru et où il est très connu et lu (y compris par les extrêmistes qui ont utilisé ses livres comme des romans de leur propre vie...) et à vécu et travaillé. On comprend que feu Richard Descoings va supprimer le département des études arabes qu'il a créé à Sciences po Paris et sans doute cette déception (il ne le dit pas) cela l'incite à retourner à la source, qui connaît une gigantesque crue.

 

Kepel traverse tous les pays arabes pendant ces deux années, y revient tel Ulysse pour en explorer d'autres versants, rencontre toutes les parties en présence, nous livrant leur parole directe, restituant une complexité redoutable (le fameux orient compliqué), donnant l'idée de l'importance des tumultes en cours. La révolution arabe a commencé de manière tonitruante et c'est un monde qui craque. Qu'en sortira t-il ? Rien n'est certain évidemment. Si les islamistes, divisés et divers, ont le vent en poupe, d'autres tendances soufflent fort. Le clivage entre sunnites et chiites est un élément très prégnant que l'on ignore souvent sur nos terres (en tout cas dans le débat public). La confrontation du courant islamique au pouvoir, à l'argent, à la mondialisation, ouvre un champ d'incertitudes.

 

Kepel, qui essaie de se tenir à distance de tous les camps, tout en les amadouant, pour pouvoir leur parler, rencontre les hauts dirigeants politiques de tous acabits, mais aussi de simples militants, des blogueurs, des outsiders et des stars, de simples quidams. Il enchaîne conférences, rencontres officielles et sorties hasardeuses, déjeuners et mondanités, longs déplacements mais aussi passage clandestin en Syrie auprès des rebelles. Il marche, il vole, il mange et parfois il boit quand il reste un lieu où l'alcool est servi.

 

Commencée en Egypte, l'odyssée continue en Lybie et Tunisie, à Barhein, au Quatar, à Dubai et au Liban, en Palestine, au Yemen, à Istambul. On rencontre certains personnages plusieurs fois et on se rend compte que toute cette immense "région" vit largement sous les mêmes pulsations. Al Jazeera, une des armes du Qatar, qui a soutenu les révolutions et en particulier les Frères musulmans, y contribue. Les réseaux sociaux aussi.

 

Kepel a été trotskyste, jeune. Il en garde les éléments d'analyse en termes de classe. Et d'ailleurs il s'interroge à plusieurs reprises dans ce livre, sur la minorisation de la gauche arabe, qui parfois a conduit les chemises rouges à revêtir l'habit islamiste. L'islamisme apparaît à Kepel comme un conservatisme enrobé dans le religieux. L'alliance entre les bourgeoisies autrefois alliées aux régimes corrompus avec les frères musulmans a été rapide à reconstituer... Sur le dos des masses pauvres. Toujours

 

L'alliance de l'argent avec la calotte a remplacé celle avec le bâton.

 

Les révolutions tunisienne et égyptienne ont été initiées par la jeunesse urbaine et confisquées par les islamistes aidés par l'argent du Golfe (les saoudiens pour les salafistes, le Quatar pour les frères musulmans), sous direction des frères musulmans. En Lybie, l'évolution est plus incertaine et la militarisation du conflit subsume encore une situation politique qui tarde à se clarifier.

 

Le camp démocratique sécularisé (officiellement les frères musulmans luttent pour la démocratie, le multipartisme, et le constitutionnalisme civil) était absolument désorganisé et incapable de s'emparer du pouvoir. Dans un parallélisme que je trouve troublant (là c'est moi) avec le 19eme siècle français, où le républicains puis les communards français ne parviennent pas à entraîner la masse paysanne, les révoltes citadines n'ont pas pu conduire les banlieues pauvres et le rural à les suivre. A ce jour.

 

On entrevoit la violence inouie du conflit syrien. Effarante.  La difficulté politique ne doit pas être niée pour l'Europe. Aider les islamistes n'est pas chose enthousiasmante, certes, ne pas aider est non seulement laisser les massacres continuer mais aussi accompagner la radicalisation.

 

Il est difficile de prévoir ce qui sortira de ces évolutions. Mais c'est toujours le cas en politique ! Si les salafistes progressent clairement dans les premières désillusions, l'évolution des frères mulsulmans est tiraillée entre le modèle turc, conservateur capitaliste, et l'évolution vers la charia. On ne peut pas clairement percevoir dans ces tiraillements ce qui est cynique, ce qui relève du calcul, ce qui est sincère, ce qui est un réalisme encore hésitant. Les relations entre groupes islamistes sont ambigues. La stratégie des laïques (ils ne s'appellent pas comme cela, intimidés qu'ils sont par la ferveur religieuse qu'ils perçoivent dans les couches populaires) est incertaine, mais ils disposent d'atouts, de personnalités respectées, et du souffle de la modernité qui est indéniable. 

 

Surtout, et l'affaire syrienne l'éclaire, après la répression du soulèvement à Barhein par l'arabie saoudite, plusieurs acteurs étatiques jouent un rôle important sur la scène, troublant le jeu. L'Iran apparaît comme la perdante de ces révolutions, et beaucoup d'acteurs, sunnites, partagent l'idée de la renaissance d'un monde arabe sous trop forte influence de la puissance Perse aspirant au nucléaire. Mais l'Iran conserve ses amis.

 

Etonnant est ce tableau on ne peut plus vivant, incarné, d'une société où l'on sent en ébullition le pire et le meilleur, où des gens qui se sont entretués hier siègent ensemble dans des gouvernements, où dans la rue se fréquentent sans trop de heurts les tenants de la modernité et de la liberté individuelle et les rigoristes ultras. Une société alimentée par les images du monde. Surgissent ainsi de nouvelles synthèses (observables aussi en France), comme les figures de femmes voilées et volontairement sensuelles et coquettes, des femmes voilées qui s'éduquent, participent politiquement, sont militantes des droits de l'homme. Tout change.

 

C'est pourquoi regarder, écouter, comme Kepel nous le permet en allant partout, ou en tout cas dans beaucoup d'endroits différents, est si nécessaire pour ne pas ressasser des analyses d'il y a trente ans.

 

L'optimisme d'un Emmanuel Todd, qui considère que le train de la modernité démocratique est parti, porté par des puissantes tendances sociologiques, n'est pas absent de ce journal. Beaucoup d'acteurs locaux le partagent. L'individu s'est mis en marche, et jusque dans les rangs des islamistes le vocabulaire démocratique s'est imposé, ainsi que souvent l'idée qu'on ne coupera pas à une sécularisation de la société. En tout cas l'autoritarisme n'est plus supporté.

 

La révolution arabe a commencé. L'idée d'une nouvelle ère ne fait aucun doute, en tout cas, pour les acteurs locaux, dont on ne saurait mésestimer la profonde culture, la connaissance de leur histoire et de ce qui se passe en occident. La première urgence, c'est de sortir des caricatures et de cesser de considérer les pays arabes comme des nations sans Histoire, sans diversité philosophique, sans subtilités (Kepel montre que l'usage des mots le mélange des dialectes et de l'arabe grammatical, fait l'objet d'un soin tout particulier chez les orateurs, dans les homélies, sur Al Jazeera, le combat pour l'hégémonie idéologique fait rage et on s'y livre avec talent). C'est tout le contraire, comme nous le montre encore un voyage de Kepel dans ce Liban qui, s'il reste faible, et a perdu son statut de place riche au profit des puissances pétrolières, semble réunir toutes les contradictions, les synthèses, de cet orient.

 

On peut certes, dans une version pessimiste, voir se lever d'un côté la force de l'obscurantisme à l'offensive, dans une forme sournoise (les frères musulmans qui dirigent déjà deux pays) et dans une forme radicale explicite ; de l'autre côté la force de la modernité, de l'individualisme démocratique. Une contradiction à haut niveau d'explosivité, que vient encore compliquer la grande fracture ravivée entre chiites et sunnites et l'expression des intérêts des puissances pétrolières antagonistes. Un baril de dynamite, constamment agité par les maladresses occidentales, ainsi que par les soubresauts du conflit israelo palestinien où chacun joue ses cartes

 

Il reste que c'est au cri de "liberté", sans la présence des islamistes qui se sont raccochés au train, que les révolutions arabes se sont accomplies et s'accomplissent, avec la participation de larges masses éduquées, frustrées, qui n'ont nulle envie de se faire voler durablement leur victoire. La révolution française n'a pas triomphé de l'ancien régime facilement non plus. Pourtant la restauration elle-même, au fond, savait qu'elle n'était pas vraiment une restauration mais un frein moteur... Les tendances profondes de la société sont plus fortes que tous les discours.

 

L'aspiration à la liberté, à la sécurité matérielle, au bonheur, sont des ennemies bien redoutables pour des réactionnaires dont certains aspirent eux aussi au bien être... Ces forces réactionnaires pavoisent. Mais elles ont grand souci à se faire.

 

 

 


 

 


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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Stéphanie 10/08/2014 18:11

J'aime bien lire vos textes, ça fait quelque fois que je les parcours et c'est toujours une joie

magnetix 07/07/2014 14:50

It is so clear that the Reed was clearly on the side of the revolutionaries and the talks were carried out by him to make peace. Thank you for sharing a enlightening article on this subject and the impact of the person REED.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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