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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 21:20

frioux.jpg Premier roman réussi que ce "Brut" de Dalibor Frioux qui parvient à surnager un peu, grâce à la critique et aux conseils avisés des libraires, dans la marée de cette rentrée littéraire où on ne sait se repérer.

 

Le sujet est original et ambitieux : la Norvège au milieu du XXIème siècle... Un roman non pas de science fiction, mais de prévision.

 

Le roman s'attache à quelques personnages norvégiens qui se connaissent, à leurs espoirs et leurs frustrations, alors que la Norvège se retrouve, du fait de la rareté du pétrole et de son prix exorbitant, dans une position extraordinaire : privilégiée au sein d'un monde en crise, appauvri par la situation énergétique et frappé par le réchauffement, c'est un petit pays qui ne sait plus quoi faire de sa fortune et vit des tourments de riche. Un des rares pays à encore utiliser la voie des airs, le monde étant cloué au sol par le prix du carburant, les salariés acculés au télétravail, et la "démondialisation" ayant accompli son oeuvre.

 

L'expression n'est pas utilisée, mais il me semble que c'est un roman d'un philosophe sur "le fétichisme de la marchandise", en l'occurence le Pétrole. Cet or noir si présent dans nos vies, si indispensable, et dont nous ignorons sciemment les conditions de production et les rapports de domination qu'il suppose pour être produit, vendu et consommé.

 

Richissime de son pétrole, la Norvège de Dalibor Frioux a jusqu'à ce que débute le roman, au début d'une campagne électorale nationale, essayé de le vivre intelligemment.

 

Tirant leçon d'expériences étrangères amères, elle a analysé les effets pervers de la rente pétrolière qui peut transformer une Nation en un ensemble passif. Elle consacre ainsi une partie seulement de ces revenus immenses à améliorer le sort immédiat des sujets d'une monarchie devenue élective. La durée du temps de travail est devenue faible, les chômeurs se déclarent artistes et sont subventionnés, et plus aucun norvégien n'effectue de travail pénible ni même très productif... L'immigration y pourvoie.

 

De fortes ressources sont provisionnées pour les retraites. Et beaucoup est investi à l'étranger, soit dans des entreprises dont on s'assure de l'éthique, soit sous forme humanitaire. On dépense aussi beaucoup dans la transformation écologique, comme pour payer la contrepartie de la richesse qu'on doit à une substance si polluante. Les vieux norvégiens passent leurs dernières années dans des pays du sud où se développent d'immenses colonies de peuplement.

 

Mais l'abondance ne signifie pas la vie dans la stabilité du bonheur. L'homme est ainsI fait... Et l'existence n'est qu'envie, l'abondance n'y changeant rien ou pas grand chose..

 

Le consensus norvégien qui régnait sur cette manière sage et équilibrée de vivre la richesse se fendille. Et un mouvement "populiste de droite", le FRP, qui gouverne en coalition avec les conservateurs, est en passe de prendre le pouvoir. Sa ligne est la suivante : assez de tempérance et de souci pour le monde : il faut réinjecter la richesse dans la société norvégienne, se replier et repousser l'étranger. Déjà, une immense clôture, censée hypocritement protéger le pays des rats, est en train d'être édifiée autour du royaume.

 

Mais la victoire de ce parti tient à un élément : la croyance dans l'infaillibilité du modèle pétrolier et dans la découverte de nouveaux gisements. Tout ce qui pourrait faire croire le contraire est dangereux.

 

Mystérieusement, une épidémie inexpliquée de morts subites frappe les jeunes norvégiens. Comme si l'absence d'enjeu dans leur vie la rendait désormais inutile.

 

Dalibor Frioux nous guide dans cette Norvège repue en suivant quelques personnages : il y a surtout Kurt Jensen, personnage public parvenu à la fin de sa carrière, qui a grandi en se perchant sur le modèle pétrolier, et qui intrigue pour entrer au Comité Nobel. Il y a Katrin, ancien mannequin aujourd"hui richissime et tentée par l"égoïsme du FPR. Sa fille Sigrid, promise à une belle carrière dans une Banque, et qui nous ouvre sur la jeunesse norvégienne. Lund, ancien plongeur qui se sacrifia pour aller ouvrir les puits de l'abondance au fond de l'eau, et qui aujourd'hui survit à son invalidité. Et Henryk, personnage qui symbolise les tiraillements de la société norvégienne : philosophe présidant le comité éthique du gigantesque fonds financier constitué par le pays pour investir à l'étranger. Censé trouver la voie d'un capitalisme éthique, dont la base reste l'exploitation forcenée d'une ressource naturelle et sa vente à prix prohibilitif, à des pays à qui l'on va réclamer un comportement digne et humain.

 

C'est un beau roman, imparfait certes comme un premier roman (inégal dans son intensité), qui évite les écueils du roman à thèse trop didactique. C'est bien l'intrigue et le destin des personnages qui nous guide, et soulève les questions politiques et philosophiques majeures. C'est un roman porté par une vision ample, une capacité à évoluer élégamment du particulier au général, de l'individuel au macro-social ; fort d'une prose capable d'embardées poétiques. Lorsqu'il s'agit d'aller y voir, au fond de cette eau de la mer du nord, là où s'étendent ces poches pétrolifères.

 

Qu'est-ce que le progrès ? Qu'est ce que le bonheur ? L'absence de malheur peut-il le définir ? Peut-on être heureux en s'isolant dans un monde en proie à la douleur ? Faut-il fermer les yeux sur ce que l'on ne peut pas changer et se contenter d'incarner un modèle de ce qui peut être accompli ? La vie vaut-elle d'être vécue si elle ne suppose pas quelque engagement pour survivre ? Thèmes philosophiques intemporels et que chaque civilisation est conduite à interroger.

 

Par cet exercice d'anticipation, Dalibor Frioux donne aussi corps à ce qui pourrait se passer très bientôt. Si l'humanité ne redéfinit pas son modèle de consommation et d'utilisation des ressources naturelles, si la recherche ne débouche pas sur des solutions permettant de tracer, par la décision politique, un avenir tout à fait différent.

 

Le monde décrit par Dalibor Frioux est étrangement proche du nôtre. Son oeuvre ne ressemble pas à de la science-fiction. Le progrès technique a été faible entre notre temps et celui du roman. Aucune innovation majeure n'est présente. Je ne crois pas que c'est un manque du livre. Je crois au contraire que c'est une hypothèse pessimiste de l'auteur. Absorbé par ses problèmes irrésolus, le monde a stagné, il a filé droit dans le mur de la crise énergétique et environnementale. La faiblesse de la croissance a stérilisé la recherche et l'innovation. Tels sont les dangers qui nous guettent.

 

Si ce monde d'anticipation est prôche du nôtre, c'est qu'il parle aussi sans doute de notre Europe. Tentée par l'ignorance du monde, des famines et guerres civiles africaines par exemple. Ne se résolvant pas à une politique étrangère indépendante. Pacifiste, plus par passivité du consommateur que par sagesse et méditation de l'Histoire, contrairement à ce que nous voulons croire. Une Europe tentée par l'aveuglement géopolitique, et la pulsion défensive. Déjà largement à l'écoute de ceux qui promettent une muraille autour de nos frontières. Une Europe sans projet, vieillissante et conservatrice. L'avenir imaginé par l'auteur en Norvège n'est que le reflet des tendances du présent.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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