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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 20:57

tumblr_mgxx6a5eps1qc7q8fo1_500.jpg Je suis sensible au glamour. Longtemps je ne l'ai point été, y voyant sans doute un symptôme narcissique de l'ère bourgeoise, mais je pense que c'est la Soul, le Jazz, plus largement le grand souffle de la culture américaine, qui m'y ont ouvert. Les robes noires, les bras nus, la lumière venue de derrière et ses contrastes. La politesse de l'élégance.

 

Le glamour, comme tout, est colonisé par le capital. Mais on ne saurait le réduire à cela. C'est aussi une forme de fusion du réel et du fantasmatique. L'insurrection de l'esthétique. La beauté exigée comme au premier rang des aspirations humaines. Le rêve enfin. Et moi, ça me va. Le statut de la femme est ambivalent dans le glamour. Elle y est chosifiée et en même temps célébrée, et les femmes s'e sont servi aussi pour subvertir le patriarcat et faire avancer la liberté des moeurs. J'aime cette complexité.

 

Marlène Dietrich incarna le glamour. Alors qu'elle était une allemande dont le pays tombait dans la vulgarité la plus inimaginable. Dirigée par des anciens malfrats reconvertis en atroces tortionnaires de masse. Les nazis haissaient Marlène Dietrich, et elle leur rendit bien.

 

Dans ses mémoires, "Marlène D, par Marlène Dietrich", parus dans les années 80, on découvre un personnage tout à fait intéressant et sortant des clichés. Une personne qui n'a pas peur de montrer ses défauts, et elle en avait. Marlène est née avec son siècle et morte un peu avant lui, c'est dire qu'elle a traversé des orages et a pas mal d'anecdotes à nous raconter.

 

Je n'ai rien vérifié, mais je pense qu'elle a écrit ces mémoires de sa propre main. Sans "nègre". Ou si peu. On le sent à un réel talent de narration, une élégance de style, une écriture riche et imagée, qualités qui se combinent avec une structure alambiquée, des déséquilibres, des maladresses, et des passages bâclés. Elle paraissait bien trop orgueilleuse pour accepter qu'on écrive à sa place. Les défauts du livre en soulignent l'authenticité, et ainsi les vraies qualités. Marlène Dietrich était une grande lectrice (elle parle beaucoup de ses lectures d'ailleurs, ce qui est rare dans des mémoires d'actrice et chanteuse), et elle eut des rapports très forts avec des écrivains, comme Hemingway d'abord (l'amour de sa vie sans doute, qui ne fut point consommé), Einrich Maria Remarque.... Et d'autres. Elle se lia avec beaucoup d'artistes, comme Giacometti. 

 

Le glamour ce n'est pas le people, c'est tout le contraire.

 

Marlène Dietrich est une personnalité complexe et quelque peu décalée, comme doit l'être une artiste. J'aime beaucoup la description de son enfance (souvent les enfances allemandes sont attachantes dans la littérature, comme celle de Klaus Mann, je ne sais pas pourquoi, elles sont propices à l'émerveillement peut-être pour des raisons culturelles). Marlène D a toujours été et restera francophile. C'est la proximité avec une professeure française qui déclenchera cet amour de notre pays. Profonde fut ainsi sa douleur de la guerre de 14 qui la sépara brutalement de cette adulte, et qui l'obligea à cacher ses sentiments pro français (est ce là que nait sa vocation d'actrice ? Elle n'emprunte pas cette hypothèse). Marlène D nous montre qu'une partie du peuple allemand, notamment les femmes, était avant tout démoralisée par la guerre, qui n'était synonyme que de mort des hommes (tous ceux de sa famille), de privation. Ainsi Marlène et sa mère sont heureuses de l'entrée en guerre des Etats Unis qui va hâter la fin du conflit. Francophile et pacifiste, Marlène Dietrich est aussi vaccinée très vite contre toute croyance religieuse. Mais tout cela ne prend pas forme politique, car on prend bien soin de laisser les jeunes filles à l'écart de ces sujets, dans la moyenne bourgeoisie dont elle est issue.

 

Elle nous rappelle aussi que l'Allemagne, contrairement à ce que l'on nous dit souvent, n'a pas été que le nationalisme et la passion irrationnelle découlant d'un certain versant réactionnaire du romantisme. Très jeune, Marlène Dietrich a eu deux références : Goethe et Kant. Piliers de l'éducation des jeunes allemands. Il y avait un humanisme allemand subtil et puissant. Il a perdu mais il existait.

 

Marlène  Dietrich n'est pas devenue une star mythique d'un jour à l'autre loin s'en faut. Il a fallu qu'elle écume les rôles de figurantes dans les théâtres de Berlin, dès son entrée au cours dramatique, qu'elle s'acharne. Un jour le réalisateur Von Sternberg est dans la salle, il la voit donner deux répliques et il décide d'en faire l'"Ange bleu". Mais la jeune Marlène Dietrich aura mangé de la vache enragée. Elle était tout sauf bohême et elle ne le sera jamais, elle ne fut jamais vraiment attirée vers l'avant gardisme. Elle se décrit comme l'allemande typique qui fait ses devoirs. C'est comme ça qu'elle avance, par cette éthique du travail que Max Weber aurait reconnue. 

 

Débute alors une époque où Marlène Dietrich vivra comme la protégée et la muse de Von Sternberg, pionnier du cinéma. C'est l'âge d'or du muet, et Dietrich a d'ailleurs eu la chance de participer à tous les âges d'or. De travailler avec des géants. Elle rejoint son mentor à Hollywood, laissant son mari et sa fille en Allemagne. Elle y vit une existence entièrement consacrée au cinéma, sous la dure fêrule des studios productivistes, s'adaptant difficilement à la vie américaine. Puis ce sera à elle d'accueillir les flots d'émigrés allemands et français fuyant le nazisme. Elle y consacrera toute sa force. Jean Gabin, par exemple, avant de repartir pour les FFL, fut porté à bouts de bras par Dietrich, perdu dans ce pays et profondément abattu. Accueillant tous ces gens en fuite chez elle, en lien avec un réseau suisse, elle deviendra d'ailleurs un cordon bleu.

 

Marlène Dietrich a toujours eu un intense sentiment de responsabilité envers les autres, ce sens du courage qui consiste, comme le dit Cynthia Fleury, à se dire devant un problème : c'est à moi d'agir.(  Du courage, encore du courage, toujours du courage (Cynthia Fleury))

 

Hitler lui avait fait savoir que si elle revenait en Allemagne (elle délaissa sa nationalité quand les nazis prirent le pouvoir), elle serait la star absolue du pays. Elle réagit en se rendant seule à l'Ambassade d'Allemagne à Paris, ou elle expliqua à ces messieurs qu'elle reviendrait le jour où le juif Von Strimberg pourrait revenir lui aussi et la mettre en scène. Ambiance dans le bureau, où était passé un tigre dans des bas de soie.

 

Les passages sur sa vie militaire pendant la deuxième guerre sont impressionnants, car engagée (le devoir, toujours), elle parcourait comme on le sait le front pour donner du baume au coeur aux troupes. Ce qu'on sait peut-être moins, c'est qu'il ne s'agissait pas d'aller dans les hôpitaux de campagne (ça la démoralisait), mais d'être en première ligne. Elle allait directement au front, donner de la joie et de l'oubli à ceux qui étaient sous les balles, et elle était souvent visée. Elle décrit la vie sur le front de manière brute : comment elle a du se battre sans cesse avec les morpions.... Et surtout les rats qui ne cessaient de les harceler dans les ruines de la campagne de France. Le fantasme des nazis étaient de capturer la "chienne" ralliée aux juifs cosmopolites...

 

Marlène Dietrich était cultivée, bosseuse. Elle ne pouvait pas se contenter de poser. Elle s'est immensément intéressée à la lumière, à la photographie, aux techniques de montage et de mise en scène, et on en apprend beaucoup sur ces sujets, sur la manière dont les grands pionniers ont inventé les fondamentaux du cinéma, sur la vie des plateaux. Elle rend tout cela très vivant.

 

Ses affirmations sont parfois orgueilleuses, teintées de fausse modestie, quelquefois dures voire haineuses (Fritz Lang, ce "tyran" en fait les frais). Marlène Dietrich ne cache pas ses limites et ses pulsions, et c'est ainsi réjouissant d'aller à sa rencontre. Ainsi, elle dit très simplement qu'elle n'a pas pu rester l'amie de Piaf car elle en avait soupé de son comportement de droguée. Humain. Cette kantienne au sens du devoir dit aussi qu'elle a connu des gangsters. 

 

Sur le plan sentimental et sexuel, sa psychologie est toute ambivalente. Il y a chez elle un puritanisme très perceptible, et elle est d'une grande pudeur pour tout ce qui est physique, et en ce qui concerne la douleur sentimentale. En même temps, elle parle d'amour sans cesse, d'amitié amoureuse, elle raconte longuement les hommes de sa vie. Mais on reste au seuil. Elle est restée jusqu'à ce qu'il meure avec un mari dont elle parle très peu et qu'elle voyait rarement. Elle eut d'autres relations, mais si elle parle d'amour elle laisse une part de mystère, elle conserve un domaine intime hors de tout regard. Elle nous livre des allusions mais jamais tout. Le sexe ne l'intéressait pas dit-elle, il était lié à la mécanique de l'amour. En même temps, elle n'a jamais hésité à afficher une grande sensualité en tant qu'artiste, dès ses débuts. Son usage des fringues masculines, si elle le justifie par des motifs scéniques, était provocateur, et comment aurait-elle pu l'ignorer ? Elle se félicite à un moment d'avoir l'air absolument nue avec une robe de scène. Née au début du siècle, Marlène Dietrich est une passeuse sur le plan psychologique. Nul ne guérit de son enfance.

 

Un des aspects les plus intéressants du livre est son amertume. Sentiment durable lié à la guerre et au retour surtout. Elle a souffert, comme Gabin, de la gêne des gens de l'arrière et de leur indifférence. Elle décrit très bien la dépression du soldat se sentant inutile au retour, marqué par ce devoir de tuer qui s'est mué en interdiction d'un jour à l'autre, déstabilisé par l'immense contraste entre le front et la société américaine entrant dans l'ère consumériste.

Ce sont des phénomènes dont on a beaucoup parlé dans la culture américaine pour les rescapés du Vietnam, et même pour les vétérans du Golfe, mais tus en ce qui concerne les boys qui revenaient de la guerre contre Hitler. Ils avaient vaincu n'est-ce pas, et la guerre froide était là, pas question de sensiblerie. Il y a là de belles pages, où elle décrit des hôpitaux situés loin de tout, où les estropiés sont cachés aux yeux d'une amérique qui ne veut pas savoir. 

 

Sa renaissance a été l'intensité de la scène. Marlène D s'est éloignée des plateaux et a su retrouver sans doute une part de la tension qui lui manquait sur les scènes du monde où elle chanta. Elle continua a fréquenter et à soutenir, toujours, des tas de personnalités exceptionnelles. On croise Spencer Tracy, Billy Wilder, Sinatra, Nat King Cole, le jeune John Wayne, complètement paumé et pas malin pour un sou... Et des tas d'autres.

 

Jamais sa francophilie ne se démentit et elle passa ses vieux jours à Paris, quelque peu nauséeuse face au cinéma de son temps, et à la société en général. Assumant et recherchant une certaine solitude, ceux qu'elle admirait ayant quitté ce monde.

 

(pour ceux qui auraient la malchance de méconnaître, le groupe Noir Désir a sans doute réalisé sa plus belle chanson avec "Marlène", évoquant ce qu'elle représentait pour les soldats qui allaient à la mort)

 


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Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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