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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 08:17

 

robespierre.jpg  Robespierre, Saint-Just, sont proscrits dans nos rues, alors que des maréchaux d'un Empire synonyme de massacres de masse ont l'honneur d'enserrer Paris...

 

Leur tort est-il d'avoir tenu les rênes de la plus grande révolution politique et sociale que le monde ait connu, la plus déterminante ? Et d'avoir permis de croire que "le bonheur était une idée neuve en Europe" (Saint-Just) Oui, sans nul doute.

 

En écrivant "Robespierre, derniers temps", livre au ton particulier paru dans les années 80, qui vient d'être réédité en poche, Jean-Philippe Domecq a voulu rendre justice à celui que l'on a voulu, et que l'on souhaite toujours, assimiler à un tyran assoiffé de sang.

 

Alors qu'on lui doit le suffrage universel. Alors qu'il fut le premier homme public à réclamer l'abolition de la peine de mort, alors qu'il ne fut pas le tueur de catholiques qu'on caricaturât (contrairement à ceux qui le destituèrent , comme Fouché, le 9 Thermidor). 

 

Alors qu'on lui doit, avec d'autres, le grand saut dans la République après la trahison de Louis  Capet. Alors qu'il n'a jamais séparé son action du contrôle du corps législatif, allant jusqu'à refuser d'imposer sa dictature personnelle devant le complot qui le mena à la guillotine ("mais au nom de qui ?" répondit-il à ceux qui l'enjoignèrent d'en appeler aux armes, après l'avoir libéré de prison). Ce même Robespierre, qui prophétique, s'opposa à la guerre européenne voulue par les Girondins, parce qu'on n'exporte pas la démocratie... (vérité vérifiée jusqu'en Afghanistan et en Irak aujourd'hui).

 

Ce même Robespierre qui déjà voulut abolir l'esclavage, et envisagea sérieusement un Revenu Minimum... Ce Robespierre qui fut à la tête d'un Comité de Salut Public qui certes exécuta. Mais moins que ses successeurs revanchards, moins que durant une seule bataille napoléonienne. Et ce furent ceux-là même qui commirent les plus grands abus dans la Terreur qui, justement, tramèrent le complot thermidorien pour se débarrasser de leur linge ensanglanté.

 

Jamais Robespierre ne fut lavé de la souillure que déversèrent sur lui les liquidateurs de Thermidor. On eut beau jeu de tenir pour vérité ces justifications de médiocres et de canailles, qui de leur côté, ne nous ont légué qu'une perte de temps sous la forme de deux restaurations et de deux Empires.

 

Mais Jean-Philippe Domecq a aussi voulu, en écrivain et non en historien, soulever ce qu'il faut bien qualifier d'"énigme Robespierre". Ce dirigeant dépassant de loin ses collègues de la Convention par sa profondeur de vue, populaire et soutenu dans son Club des Jacobins comme dans les Sections des sans-culottes parisiens, triomphant des puissances monarchistes à nos frontières, et qui cinquante jours à peine après le succès considérable de la fête de l'Etre suprême, chute sans vraiment combattre. Après avoir commis des fautes tactiques tout à fait incompréhensibles pour quelqu'un ayant traversé cinq ans de Révolution avec telles intelligence et prescience.

 

Il y a là un mystère, selon Domecq, que l'Historien ne peut parvenir à percer tout à fait. La littérature a ainsi son mot à dire, car elle est "intuition". Capacité de notre imagination à se saisir de la subjectivité des acteurs, à s'engager dans ces zones d'ombre qui subsistent (Robespierre a été absent à tous les sens du terme, les dernières semaines, sans qu'on sache vraiment à quoi il s'est consacré), .

 

Avec cette approche littéraire, en un style quelque peu singulier, précieux et haché (comme si les idées sortaient par fulgurances) Domecq touche à des points essentiels.

 

Dont celui de la discordance des rythmes dans l'Histoire, qui sera le souci de tous les révolutionnaires.

 

La masse est-elle prête à suivre cette élite républicaine forgée au coeur du tumulte (Robespierre, modeste avocat, n'avait jamais fait parler de lui avant la Révolution), ou le rythme imposé est-il trop rapide ? La liberté, trop vite, trop grande, ne provoque t-elle pas le vertige, et la crispation ? Et c'est toute la réflexion autour de cette fête de l'Etre Suprême qui devient décisive. Robespierre a pu penser que le peuple ne pourrait abandonner d'un seul coup une vision du monde venue du fond des âges. Et qu'il fallait donner un contenu civil à la religiosité, sous peine de détruire les sous-bassements moraux de la société.  Débat qui continue aujourd'hui, qui n'a jamais cessé (Régis Debray affirme encore, dans son récent essai "le moment fraternité" que tout corps politique a besoin d'une spiritualité pour rester intègre. Et des penseurs comme Emmanuel Todd ou Marcel Gauchet s'inquiètent des effets du "vide religieux" sur la démocratie).

 

C'est cette tentative d'établir un culte inédit, ambigu (on y mélange le sacre de la Raison et un Déïsme rousseauiste) qui sera fatale à Robespierre. Il sera soupçonné (ou plutôt on feindra de le croire) de vouloir faire de cette nouvelle religion civile le socle d'un despotisme. Cela, Robespierre le pressent le soir même de la fête de l'Etre Suprême, malgré l'immense ferveur populaire.

 

Robespierre, pour sauver la République, a du lutter contre la Réaction aux frontières et au sein du pays (et il meurt juste après la victoire de Fleurus, obtenue sous le commandement de son plus proche compagnon, Saint-Just). En naviguant entre l'excès de modération qui risquait d'ouvrir la porte à l'abolition des acquis révolutionnaires (les Girondins), les premières dérives du personnel politique (Danton et son amour de l'argent), et les excès des "enragés" hébertistes qui risquaient de couper les institutions révolutionnaires du peuple.

Maximilien a eu le souci d'être à l'avant garde de l'Histoire du monde, mais sans trop se hâter... Cela ne pouvait durer sans qu'on versât dans l'abîme.

 

Domecq trouve Robespierre grandiose lorsqu'il refuse de prendre la tête d'un putsch contre la Convention qui le décrète hors la Loi. Car toute la légitimité est là, dans la représentation du peuple. Et Robespierre est républicain jusqu'à accepter la défaite et le sort qui lui est réservé. Même si ceux qui manoeuvrent les Députés sont des menteurs, des hypocrites, des lâches, il reste que les robespierristes sont minoritaires. Grandiose certes...

 

...Mais surtout, me semble t-il, le drame de Robespierre est que dans son cadre historique, il ne pouvait penser autrement. Sa pensée est celle de Rousseau, soit celle du Contrat Social et de la Nation indivisible. Il n'appréhende pas la situation en termes de lutte des classes. Il ne comprend pas clairement que ce qui advient, ce n'est pas seulement un incident de parcours dans la Révolution, du à quelques trahisons. C'est un coup d'arrêt parce que les choses sont allées trop loin pour la bourgeoisie, qui se décide alors à voir l'aristocratie d'un autre oeil. Portée par l'enthousiasme, pressée par l'adversité, stimulée par le peuple parisien, guidée par d'immenses défricheurs, la bourgeoisie a poussé loin son action. Et alors que la sécurité a été ramenée aux frontières de la Nation, certains se disent qu'il est bien temps d'arrêter les frais... La mort de Robespierre deviendra l'acte de décès de la Grande Révolution, en tant qu'épisode historique particulier.

 

C'est d'ailleurs notamment en référence à ce qui s'est passé durant la Révolution que Marx pourra forger ce concept de lutte de classes et penser la nécessité d'une phase dénommée "dictature du prolétariat". C'est à dire non pas une tyrannie mais un moment où l'on renverse l'ordre établi légalement, pour créer les conditions d'une révolution sociale. Ce pas, Robespierre ne le réalise point en Thermidor de l'An II.

 

D'ailleurs, en 1793, le Prolétariat n'est qu'embryonnaire. C'est la petite-bourgeoisie - avec ses contradictions - qui impulse l'élan révolutionnaire. Les "sans-culottes" n'ont pas de politique autonome. Et Robespierre les a frappés durement lors de la liquidation des Hébertistes. Sans directives, méfiants, ils ne seront pas décisifs lors du 9 Thermidor.

 

Le drame de Robespierre c'est donc d'être en avance sur son temps, et d'en avoir conscience, de manière plus ou moins nette. Et cela semble l'inciter au fatalisme, voire à une conduite d'échec (il dénonce "un complot" sans jamais citer de noms, multipliant ainsi ses adversaires potentiels qui se sentent visés).

 

Conscience de parler pour l'avenir. D'où une constante référence, dans les splendides discours de Robespierre et de Saint-Just à la "postérité", à "l'immortalité". Ils surent, indéniablement, que ce qu'ils réalisaient allait influencer pour longtemps l'histoire universelle ("le monde entier nous regarde"). Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre que de nous redonner à lire de larges extraits de ces discours au souffle incomparable.

 

En avance sur son temps...

Mais Domecq se demande, finalement, s'il n'en est pas ainsi de tous les grands personnages qui ont ouvert le chemin de la liberté et de l'égalité, et qui ont bien souvent perdu ? Et l'on songe à Martin Luther King, à Salvador Allende, à Rosa Luxembourg, à Jaurès, à la Commune, aux quarante-huitards, ou encore à Etienne Marcel -Prévôt des Marchands parisien- qui faillit déclencher une Révolution en plein Moyen Âge. Domecq évoque Jesus, de son côté.

 

Et ce qui effraie l'auteur, ce qui l'interroge, jusqu'à avouer que c'est ce qui motive son enquête, c'est qu'ils ne sont pas suivis par leurs peuples. Comme si ceux-ci se refusaient à saisir la liberté qu'on leur désigne. Comme si en effet, la servitude était bien "volontaire", selon la formule de La Boétie ( Les tyrannies que vous subissez ne tiennent qu'à vous !).

 

Pessimisme intemporel que je ne partage pas.

 

Car si on se ressaisit un instant, on ne peut pas lire l'Histoire comme une succession d'échecs. Les hommes de 1789 ont largement redessiné le destin de l'humanité. Et nous en sommes les heureux héritiers. Il est vrai que ceux qui sèment n'ont pas souvent le loisir de profiter de leurs fruits... Mais ceux-ci viennent à pousser.

 

Toute avancée est précaire, attaquée impitoyablement, sans cesse menacée par de nouveaux versants. Ce qui confère à l'Histoire ce profil insaisissable, aux mouvements contradictoires.

 

Je suis, avec Monsieur Domecq, de ceux qui pensent que Robespierre et Saint-Just y brillent. Eternellement.

 


 



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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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