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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 08:48

 

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A Noël on offre des "Beaux Livres". Moi je m'en suis payé un, bien cher. Je suis comme ça.

 

"Le sens de la tribu, Jérôme Deschamps/Macha Makeiëff" (Actes Sud) est un beau livre, aux sens technique comme général.

 

Il illustre et raconte, à trois voix, le parcours artistique de la Compagnie des "Deschiens". Les deux artistes évoquent leur oeuvre et nous confient les sources intimes de leur art. Un regard extérieur, celui de Fabienne Pascaud (Télérama) apporte un point de vue différent, celui de l'admirateur averti et passionné.

 

Je suis un animal de terrier et ne sort pas beaucoup. Mais j'ai eu le plaisir de voir trois spectacles de Deschamps et Makeïeff depuis douze ans,  de surcroît dans des salles et des contextes différents : Rennes, Chaillot, Toulouse. J'ai eu la chance, aussi, de voir une exposition de Macha M., toujours à Chaillot.

 

J'aime ce théâtre qui se construit contre le théâtre. Le théâtre, c'est par excellence la parole. Celui des Deschiens, c'est celui de l'impuissance à s'exprimer, à dialoguer. On y grogne, on y répète des phrases absurdes, des onomatopées, des "bah dis donc", des "mais alors !" Théâtre des dyslexiques, des muets, des quasi aphasiques. Théâtre où l'on s'aboie dessus pour communiquer.

 

J'aime ce théâtre comique, bâti sur le désastre de l'humain. Où les personnages sont perdus, brisés, se blessent et se dominent. Un théâtre où l'on tente de s'échapper dans la rêverie. A travers le chant  et la Danse en particulier, seul ou dans des chorégraphies collectives ahurissantes. Ce théâtre grinçant de l'absurde où l'on déploie une hyperactivité, où l'on essaie de s'organiser, de créer de la bureaucratie, pour supporter sa condition.

 

"Les Deschiens" se sont fait connaître au grand public à Canal +, par des saynètes quotidiennes. Certains ont pu y voir (et y apprécier) une moquerie envers les petites gens (un peu dans "l'esprit Canal"... version 2011). Je ne crois pas que ce soit cela. Ce qui est est visé, radicalement, c'est l'aliénation que subissent les gens. Mais sans illusion sur le peuple. Oui, les gens sont souvent mesquins, profitent de la moindre position de petit chef, se mordent quand ils se frôlent. Il vaut mieux en rire.

 

Ce théâtre, c'est aussi une métaphysique de l'Objet. L'objet partout autour de nous. L'objet-propriété, même des plus pauvres. L'objet transitionnel. La continuité humaine comme strates d'objets, brisés, élimés, dépassés. Récupérés et transcendés par la Scène, comme une revanche contre l'entropie et la disparition, à l'instar de l'animal empaillé, fêtiche des Deschiens

 

Une Odyssée des exclus, des bizarres, des hors normes. Une exploration de leurs turpitudes mais aussi de leurs désirs.

 

Et puis Deschamps et Makeïeff, c'est aussi l'histoire d'un couple d'artistes. Un couple qui se construit dans le rapport à l'art et dans l'invention conjointe d'un théâtre singulier. Malgré la pudeur des deux concernés, on en apprend sur cette alchimie de la création à deux. Et ce n'est pas le moins prenant dans ce Beau Livre.

 

Les comédiens de la compagnie se sont émancipés, certains sont devenus des artistes de premier plan (Yolande Moreau, François Morel...) d'autres les ont remplacés. Certains comme  Atmen Kelif ou  Philippe Dusquene ont rejoint  une autre compagnie  de l'absurde, celle   d'Edouard Baer. Jérôme D. est devenu patron de l'Opéra Comique à Paris, et chacun dans le couple explore de plus en plus sa propre voie. Il y a quelques jours, on a appris que Macha M. est devenue Directrice du théâtre de la "Criée" à Marseille. Bon vent.

 

En espérant recroiser la Tribu aux aboiements tragi-comiques.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Théâtre
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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