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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 07:00

 

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" Personne ne vous donnera la liberté. Personne ne vous donnera l'égalité ou la justice, ou quoi que ce soit. Si vous êtes un Homme, vous vous en emparez".   Malcom X

 

 Je viens de lire l'Essai "La Force de l'ordre" de Didier Fassin, travail anthropologique sur la Police dans les quartiers dits en difficulté (je n'aime pas cette expression, car ce sont les gens et non les quartiers qui sont en difficulté, et cette nuance a des effets pratiques. Les autres expressions sont encore pire ceci étant dit.... ).

 

Didier Fassin s'est glissé pendant plusieurs mois dans des Commissariats de banlieue, et plus particulièrement dans des unités de la BAC (Brigade Anti Criminalité). Il enseigne désormais aux Etats-Unis et dispose ainsi d'une capacité de mise en perspective des évolutions de la sécurité.

 

Il en tire un essai écrit volontairement avec simplicité pour toucher un public plus large que les habituels lecteurs des sciences sociales, évitant le jargon, qui décrit longuement cette expérience, en précise les tenants méthodologiques, et propose une analyse de la manière dont on "police" ces quartiers et leurs habitants aujourd'hui.

 

Pour tous ceux qui ont pris un peu le Métro parisien ou qui sont curieux de la vie urbaine (ou qui ont été jeunes en ville, dans un milieu populaire...), la teneur du témoignage ne sera pas étonnante. Par contre la radicalité de l'expérience racontée le sera. C'est un livre noir, pessimiste, quelquefois angoissant et asphyxiant, malgré sa froideur et l'effort de distanciation du chercheur (ou peut être grâce à elle). C'est au final un livre extrêmement sévère avec notre Police et surtout avec la politique dite de sécurité qui règne dans ce pays. Les tendances préoccupantes d'il y a quelques années, aspirées par le tournant de la stratégie Sarkozy fondée sur le clivage du pays et sur l'obsession sécuritaire, se sont emballées.

 

Je peux avoir deux façons de parler de ce livre : en ancien étudiant de sociologie politique ou en citoyen curieux. Je choisis ici le deuxième terme. Laissons donc de côté la réflexion sur la méthode, néanmoins intéressante.

 

Didier Fassin l'affirme clairement : la manière dont on gère la sécurité dans les "quartiers" est non seulement improductive,  (parfois jusqu'à la caricature risible, il en donne plusieurs exemples ), injuste et immorale, et en plus elle attise la colère et la violence de la jeunesse de ces quartiers.

 

Le fossé s'est tant creusé entre les Policiers, en particulier de ces unités de choc que sont la BAC, et les jeunes puis progressivement les autres générations de ces quartiers (y compris les travailleurs sociaux qui ne comprennent plus l'attitude des policiers), qu'un état de guerre larvé s'est instauré. De plus en plus le vocabulaire de la guerre est utilisé, et on agit, comme dans un conflit armé, à travers des logiques de sanction collective, de vengeance, d'exemple, de représailles.

 

Didier Fassin casse un certain nombre d'idées reçues. L'insécurité n'est pas plus importante dans ces quartiers qu'ailleurs, elle est même plus contenue parfois. Ceci étant dit, le système statistique existant, et surtout ce qu'il induit dans la pratique policière (la chasse à la boulette de shit, la traque des étrangers en situation irrégulière, la provocation pour déclencher des outrages, le désintérêt pour les atteintes aux biens car on a peu de chances d'élucider les faits) faussent entièrement le débat sur l'insécurité.

 

Didier Fassin déconstruit le mythe des banlieues "zones de non droit" dangereuses. L'insécurité n'est pas en expansion : elle est réelle, mais sa prétendue explosion est une construction politique. Comme l'est sa concentration symbolique dans les cités ségréguées.

 

La gestion sécuritaire des problèmes sociaux a fortement influé sur "l'économie morale" de notre Police. Poussée à l'inefficacité par une stratégie absurde - celle des BAC, ces unités de costauds en civil condamnées à arriver toujours trop tard, à s'occuper de questions sans intérêt-, elle se réfugie dans une attitude de forteresse assiégée, dans le ressentiment et la haine englobant la population des quartiers, sa jeunesse en particulier : on ne les appelle plus que "les bâtârds".

 

Tourner dans une voiture pour faire des flagrants délits, c'est agir comme un pompier qui irait au hasard dans les rues pour trouver un feu... Didier Fassin décrit le paradoxe des BAC : elles se sentent sous pression, mais en réalité le plus clair de leur temps elles s'"ennuient", s'occupent en roulant, parfois à vive allure (motif majeur de bavures et d'accidents), et surtout en systématisant des contrôles d'identité facilités depuis l'ère Pasqua,  mais la plupart du temps en marge de la légalité. 

 

Les appels sont rares, on se rue dessus à plusieurs véhicules, souvent trop tard et pour rien, et on agit de manière de plus en plus indifférenciée. Un harcèlement systématique de la jeunesse populaire est à l'oeuvre, comme une stratégie d'intimidation préventive. Les brimades, l'expression raciste, la violence inutile et disproportionnée, la discrimination, sont devenus le lot commun. Les jeunes ont intériorisé le rapport de forces, et contrairement à ce que l'on affirme, ils ne sont pas dans la surenchère (à moins d'être en groupe). Ils ne portent presque jamais plainte, et lorsque c'est le cas, le classement est de rigueur. Les condamnations de policiers sont rares, certains passent en commissions de discipline à maintes reprises sans aucune conséquence, et même dans les cas les plus graves les condamnations sont rares et la circonstance atténuante joue considérablement.

 

A l'intérieur de la Police, les attitudes dissidentes par rapport aux logiques d'abus de pouvoir dirigées contre des groupes particuliers sont devenues minoritaires, et ceux qui se sentent mal à l'aise essaient de muter ou de travailler de jour... Mais les contrepoisons internes sont bien faibles. Au contraire le discours politique, qui désigne à la vindicte les jeunes et les étrangers, stimule et légitime les penchants les plus déviants. Fassin considère même que dans les BAC la déviance est devenue la norme, et l'on ne se cache plus pour arborer des affiches du F.N dans certains bureaux et pour se promener avec des tee shirts invoquant des messages d'extrême droite. La BAC a tendance d'ailleurs à fonctionner comme un système de recrutement par affinité, où l'on retrouve des profils de policiers particulièrement problématiques. La hiérarchie le sait et le reconnaît, mais elle cherche des compromis dans un contexte où le vent souffle dans ce sens....

 

Le  problème fondamental reste le décalage sociologique entre les quartiers et leur Police. Si les Policiers sont issus de milieux populaires eux aussi, ils ne viennent pas de ces quartiers. Ils ne les connaissent que par les médias quand ils arrivent et en ont une image apocalyptique. D'après Fassin, l'introduction d'un peu de diversité sociologique dans une BAC change tout de suite la teneur du travail, rétablit un équilibre en tout cas entre différentes postures.

 

L'Essai anticipe les critiques en nous confrontant à de nombreux exemples. Cependant il ne donne pas assez de place, me semble t-il à l'empathie envers le policier. C'est un individu pris dans un contexte, et il est bien difficile pour lui de ne pas sombrer dans cette caricature de guerre civile. J'imagine volontiers pour ma part la situation comme un cercle vicieux, et les jeunes et les policiers comme des gladiateurs jetés dans une arène à fin de démonstration politique, et obligés de s'affronter. Les gladiateurs en viennent à se haïr car la situation l'exige.

 

Didier Fassin attire donc notre attention sur les effets pervers d'une Police organisée au plan national, qui contrairement à ce que l'on pense à gauche, ne favorise pas le respect des valeurs républicaines. La Police ne rend compte qu'au Ministre et lui sert d'instrument. Ce n'est pas la Police de la population. Certes elle est à l'abri des tentatives clientélistes, mais elle est coupée de son environnement et elle n'a pas de compte à lui rendre. Elle le ressent avec amertume (hostilité envers les élus, les magistrats, les travailleurs sociaux). La Police est instrumentalisée politiquement, dans la désignation des responsables des problèmes du pays : les pauvres et les immigrés.

 

L'auteur attire aussi notre attention sur des changements récents : depuis 2005, la Police devient toujours moins transparente, elle se ferme aux chercheurs en particulier (Fassin a du interrompre ses recherches). Et surtout les policiers sont de plus en plus présentés comme des victimes, par une sorte de retournement.

 

Certes, la politique du chiffre exaspère, les syndicats la contestent. Mais à ce jour, la prise de conscience globale de l'impasse dans laquelle on les plonge n'est pas avérée chez les policiers. Le problème n'est pas encore identifié véritablement à leurs yeux comme une mauvaise définition de l'action policière, mais prend le visage de "l'altérité radicale" : le jeune des quartiers.

 

Didier Fassin en conclut que la vraie fonction de l'action policière, telle que voulue par le pouvoir politique, est le rappel de l'ordre social plutôt que la défense de l'ordre public. On dit finalement à cette population souffrant des inégalités : "tiens toi à ta place". Fassin parle aussi de système colonial, les références à cette époque et en particulier à la guerre d'Algérie saturant le discours des policiers.

 

Et c'est là que j'ai des difficultés à suivre. Didier Fassin oublie une chose : le colonialisme était un système d'exploitation. Le problème de la population de ces quartiers, c'est justement qu'ils ne sont pas exploités - ce qui leur confèrererait une grande force à travers la production de la richesse - mais qu'ils sont exclus, ce qui les affaiblit considérablement. Les jeunes des quartiers, aujourd'hui, ne représentent une menace politique pour personne, et c'est bien le problème. Il leur reste l'auto organisation et leurs droits politiques. Ils ne s'en sont pas emparé pour l'instant.

 

Telle est sans doute la seule solution : prendre le pouvoir et ainsi imposer le respect aux institutions.

 

Alain Badiou disait à peu près il y a quelques mois dans l'excellente émission quotidienne supprimée - "Ce soir ou jamais"- : la seule richesse des dominés, c'est leur discipline. On en revient là...

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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