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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 09:19

guerretardi.jpgLors du dernier 11 novembre, une polémique a surgi sur la nécessité de conserver les commémorations, sur le sens à leur donner, sur la place à donner aux mutins de 1917. Dans ce débat, la droite est à l'aise : elle joue sur la fibre patriotique et le respect des morts, et oublie de se pencher sur la boucherie inutile. La gauche est divisée, mal dans ses pompes... Si elle essaie de réintroduire les mutins dans le cercle du respect national, ses arguments pour y parvenir sont hésitants... Tantôt il faudrait leur rendre hommage pour leurs souffrances, tantôt parce que les Généraux de 1917 étaient incompétents et sacrifiaient des vies "pour rien"...

 

Mais que penser de cette guerre là ? Etait-ce une guerre juste ? Malaise....Malaise. Car si le soleil de l'esprit de Jaurès, prophète de la paix assassiné, est sans cesse invoqué de nos jours, la vérité est que ses amis se sont ralliés à la guerre et sont entrés au gouvernement dès le lendemain de sa mort, lors des obsèques. Pour ne plus le quitter jusqu'au milieu de l'année 1917. 

 

En 1914, pour la première fois, le mouvement socialiste organisé, qui avait refusé de se rallier à la guerre de 1870, se rallia à la folie militariste sans hésiter :  il ne parvint ni à en sortir victorieux politiquement, ni à éviter le pire massacre de l'histoire, ni à défendre la classe ouvrière, ni à prévenir une autre guerre, encore plus dévastatrice. Cette faillite de l'Union Sacrée ne fut jamais pensée avec courage, et se résolut dans la scission entre socialistes et communistes. Mais du côté socialiste elle resta un précédent peu à peu oublié. C'est aussi parce qu'on n'en a pas tiré les leçons que la question du pacifisme empoisonnera la gauche dans les années 30, qu'elle sera déboussolée par les accords de Munich. Incapable encore de formuler une stratégie, aussi bien au plan national qu'à l'échelle internationale.

 

Encore aujourd'hui, la gauche est empêtrée dans son malaise face à la question de la guerre. Elle se réfugie ainsi souvent dans le silence, ou dans une position de commentateur inopérante : on l'a vu aussi bien sur l'Afghanistan que sur la Lybie. On l'avait aussi vu se déchirer en 1991 pendant la première guerre du Golfe. Mêmes causes, mêmes effets : quand des questions essentielles ne sont pas réglées, que l'on reste dans l'ambivalence, on se retrouve en grande difficulté lorsqu'on est sommé de choisir...

 

Le débat qui a eu lieu le mois dernier m'a donc donné envie de replonger dans ces vieux débats, que j'ai parcourus plus jeune... J'ai donc lu un recueil de contributions historiques, publié en 2010 par la Fondation Jean Jaurès, intitulé "Les socialistes dans l'Europe en guerre".

 

Et j'ai repris mon exemplaire souligné de "la crise de la social-démocratie (publiée clandestinement sous le titre de Brochure de Junius) écrit en 1915 par Rosa Luxembourg depuis sa prison allemande, qui apporte la critique la plus brillante du ralliement des socialistes européens à la guerre... Et qui montre, ce que les historiens convoqués par la Fondation Jean Jaurès élude... que la capitulation devant le militarisme n'était pas une fatalité : il était possible de penser la situation autrement que comme une obligation à entrer en guerre sous les ordres des gouvernements en place.

 

Le premier livre se veut un recueil d'histoire scientifique, non partisane. Il part cependant de l'idée préconçue selon laquelle l'accusation de trahison envers les socialistes ralliés serait un "poncif"... A vrai dire, à lire les contributions, on ne voit pas en quoi ce serait un cliché. La participation des socialistes français aux gouvernements de guerre n'a en aucune façon accéléré le chemin vers la paix, et d'ailleurs aucune initiative de leur part n'est allée en ce sens.

 

Les ministres socialistes (Guesde, Sembat, Thomas), et le groupe parlementaire ont en réalité servi à faciliter l'effort de guerre des ouvriers et à calmer les syndicats, alors qu'on repassait à la journée de onze heures avec de faibles salaires. Les ministres de gauche ont été des gestionnaires loyaux et efficaces, et ont pris goût à l'administration... la guerre sera ainsi en France un facteur accélérant la transition vers l'approche technocratique du réformisme progressiste.

 

Les historiens qui écrivent dans ce recueil s'échinent à montrer que les socialistes ont sans cesse défendu la démocratie et le rôle du parlement face à un Etat Major tenté d'occuper le pouvoir... Mais à quoi bon ? Pourquoi les généraux auraient-ils eu besoin de débarquer le gouvernement civil alors que les élites politiques et militaires étaient totalement en phase ? Les contributeurs insistent aussi sur les motivations propres des socialistes pour entrer en guerre : la défense du territoire de la République, la continuité avec 1793... Mais qu'on parte en guerre avec la haine de l'allemand ou bien une cocarde au poitrail ne change rien pour les millions de jeunes français enfouis en terre.

 

La contribution sur les mutins pointe la politisation certaine de leur mouvement, malgré sa spontanéïté. Appuyé sur une direction politique ou au moins sur un puissant relais, le mouvement aurait pu déboucher sur une crise politique et sur des perspectives de paix. Or les mutins ont été laissés à eux-mêmes, et abandonnés à la répression brutale.

 

En 1917, face à la contestation, alors que leurs effectifs s'effondrent, qu'une minorité pacifiste grandit vite en leur sein, les socialistes sortent du gouvernement français. Mais ils ne rompent pas franchement avec l'union sacrée, et campent sur des justifications ambivalentes... leurs critiques portant surtout sur la préparation de l'après guerre.

 

Alors que la guerre a requis une économie dirigée, qu'elle a induit un égalitarisme profond dans les tranchées et un dégoût des privilèges, l'abandon de l'indépendance du socialisme et le renoncement à son programme se sont révélés de lourdes fautes : et la fin de la guerre débouche sur la victoire écrasante de la droite et sur le retour au libre marché.

 

La politique d'Union Sacrée a donc été un échec cinglant. Elle est à l'origine d'une scission mortelle pour le mouvement ouvrier : celle entre socialistes et communistes. Et les conséquences de cette faute seront énormes, car la conclusion de la guerre, si néfaste, ne sera qu'un baril de poudre menant à 1939. Les Staliniens prospérèrent, ne l'oublions jamais, parce que l'ouvrier communiste avait pour unique alternative le repoussoir d'une social-démocratie qui avait renoncé à tous ses principes en ce début de siècle.

 

Mais était-il impossible d'agir autrement pour un socialiste ? Une autre attitude était-elle envisageable ? Suis-je ici sévère grâce au regard rétrospectif, trop facile ? Je ne le crois pas. Car des paroles fortes se sont exprimées avant la guerre, et après son déclenchement. Celle de Jaurès mort trop tôt, et dont on ne sait pas s'il aurait cédé à sa pente patriotique ou plutôt à sa vision très nette de ce qui se jouait. Mais aussi celle d'une grande voix dans le socialisme européen, Rosa Luxembourg, qui elle a pu fixer son analyse dans "la brochure de junius" et a su prendre ses responsabilités. Les socialistes n'étaient donc pas dans l'obcurité, et avaient eu le temps de préparer l'échéance de la guerre.

 

... La parole de Rosa Luxembourg, dès le début de la guerre

     

Que s'est -il passé depuis 1911, lorsqu'après l'affaire d'Agadir, les socialistes européens réunis affirmèrent qu'ils s'opposeraient par tous les moyens à la guerre ? Et si la guerre se déclarait disaient-ils, les socialistes agiraient pour qu'elle soit la dernière, par le déclenchement de la révolution.

 

Rosa Luxembourg part de cette  question. Quelques jours avant le conflit, personne n'avait encore renoncé à cette ligne. Et le 4 août 1914 tout change : pour la première fois les socialistes jugent que le destin national passe par l'affrontement sanglant des prolétariats du continent, dont les sorts étaient jugés liés dans l'Internationale.

 

Contrairement à ce qu'affirmèrent les dirigeants socialistes, la guerre ne tombait pas brutalement sur l'Allemagne ni sur la France. Elle était préparée et planifiée "depuis des dizaines d'années". Et R.L en déroule les étapes. Ces années sont surtout celles de l'expansion coloniale tous azimuts, et les heurts qui s'ensuivent entre puissances impérialistes sur tous les continents : dans l'Empire Ottoman, dans les Balkans, en Asie, en Afrique du Nord... Un règlement de compte général devait donc se produire. Depuis dix ans, des crises "diplomatiques" précipitent le monde au bord de la guerre, et chaque pays se prépare. Il n'y a donc rien de surprenant dans le début de la guerre, aucune surprise qui ne justifie le retournement socialiste.

 

La faute grave de l'Union Sacrée, est que c'est un désarmement unilatéral dans le conflit social qui est le moteur de l'Histoire. Le Parti de la classe ouvrière cesse de lutter, mais ce n'est pas le cas de la classe bourgeoise. Et le socialisme se lie les mains lui-même, renonce aux acquis et aux libertés conquis de haute lutte, et se prive de tout rôle dans la période. Un suicide politique. En laissant le capitalisme tranquille, la gauche aide ainsi la guerre à se poursuivre, elle favorise la stabilité d'un système à l'agonie, alors que sa mission est d'y mettre fin, pour en finir avec les guerres.

 

Mais on objectera : maintenant que "la maison est en flammes" et la guerre déclenchée, ne doit-on pas rester et la défendre ? Mais qui a dit que défendre le territoire national, c'était se placer nécessairement sous les ordres de la classe dominante ? Ce n'est pas ce qu'on fait les révolutionnaires français, et ils ont été victorieux. Ce n'est pas ce qu'a fait le peuple de Paris en 1871. Si l'on doit défendre la Nation, ce n'est pas sous les ordres du militarisme, mais dans le cadre d'une armée populaire, retrouvant ses libertés démocratiques. Et changeant radicalement ses buts dans le combat. 

 

De plus, est-ce défendre la Nation libre et souveraine que de se porter au secours d'Etats impérialistes qui dépècent le monde et entrent ainsi en collision ? Selon R.L la victoire d'un des camps ne produirait que le dépecage des Empires, l'éclatement de l'Autriche Hongrie et de la Turquie en cas de défaite allemande, l'élimination de la Belgique et le désir de revanche de la France et de l'Angleterre en cas de victoire allemande : le militarisme règnerait en maître préparant de nouvelles guerres... (c'est ce qui s'est produit). Le prolétariat ne peut ainsi se reconnaître dans aucun des camps et il doit conduire sa propre politique, quels qu'en soient les risques. C'est la seule solution pour empêcher le meurtre de millions de travailleurs et conserver les acquis démocratiques. C'est une illusion de penser que de sages conseils démocratiques (mettre en place une SDN) puissent empêcher la crise violente du capitalisme à son stade impérialiste.

 

La guerre ne signifie pas autre chose : il est temps de changer de société. Rosa Luxembourg n'a pas été entendue. Mais qui nierait que ses avertissements aient été inconsidérés ?

 

... Revenons à nos commémorations.

Donc le courage serait de dire que les mutins menaient un combat juste. Ils se dressèrent contre une guerre voulue, dans l'intérêt des grands intérêts économiques auxquels le peuple était étranger.  Cette guerre n'était pas la leur et pourtant ils servaient de chair à canon à vil prix, comme leurs vis à vis dans les tranchées d'en face. Les mutins n'étaient pas des lâches mais des hommes lucides qui voulaient vivre libres. Ils parvinrent à s'organiser, à se discipliner, dans les pires conditions. Ils essayèrent de porter une parole rationnelle auprès de leur hiérarchie et des politiques. Ils furent ignorés par ceux là même dont ils portaient le drapeau et chantait l'hymne. Ceux là qui leur mentaient en leur disant qu'ils luttaient pour la démocratie alors que la France était alliée avec le despotisme russe. Si les mutins avaient trouvé le soutien des politiques en France et en Allemagne, si une jonction s'était opérée entre le front et l'arrière, alors ce qui s'est produit en Russie, où les soldats, ouvriers et paysans ont mis fin à la guerre, aurait pu survenir en Europe. Un autre futur aurait été possible. Honneur et gloire aux mutins, qui parlèrent au nom des millions de jeunes européens sacrifiés pour rien, sinon pour des appétits de profits qui ne débouchèrent que sur la désolation. 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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