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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 20:28

la-crise.jpg Depuis que je suis né, dans les seventies, j'ai toujours ouï dire que l'on était "en crise".

 

Seule une petite période, entre 1997 et 2000 disons... (grappe d'innovation technologique autour des NTIC pour appliquer mes bribes de Schumpeter) a un peu échappé à cette représentation d'elle-même, car nous vivions en régime de croissance économique.... Mais on parlait tout de même sans cesse de crise sociale, culturelle, morale, etc...

 

La crise est censée être temporaire. Mais on peut sérieusement penser qu'elle ne l'est point....

 

Il y a deux façons ce me semble de réagir à cette mauvaise nouvelle :

 

- soit on se dit "c'est la fin des temps, nous sommes entrés dans la décadence finale. Serrons les dents et attendons l'apocalypse".... Peut-être alors pourrons-nous repartir à zéro. C'est l'attitude de certains courants écologistes radicaux et des mouvements sectaires.

 

-Soit on déconstruit la notion de crise. Et on est conduit à penser qu'elle renvoie à un rapport au temps qui est le nôtre. La crise, ainsi, devient l'expression de notre être au monde. Celui de la modernité. Rien n'est joué, mais ce qui est certain c'est que nous vivons sous le régime d'une crise permanente. Qui risque de ne jamais se dénouer si l'on croit encore au meilleur des mondes.

 

Myriam Revault d'Allonnes penche pour cette deuxième attitude dans son essai philosophique "La crise sans fin, Essai sur l'expérience moderne du temps" récemment paru au Seuil.

 

Pour elle, la crise est "la métaphore du contemporain". Une conséquence de notre rapport au temps, tout à fait inédit dans l'Histoire de l'humanité.

 

Ce faisant, la philosophe insiste sur l'Histoire des idées, mais plus encore sur l'Histoire culturelle (au sens le plus profond, c'est à dire celle des représentations humaines), comme réalité fondamentale.

 

C'est, je le dirai à la fin, ce qui me gêne, car si les constats de cet Essai me semblent convaincants, il y manque un ancrage décisif dans la matière. Dans l'économique et le social. Dans le mode de production dont l'évolution participe tout de même immensément de ce sentiment de crise qui nous asphyxie. Dans l'Histoire.

Le problème des intellectuels est souvent de considérer que l'Histoire est un processus intellectuel, soit ce qui les occupe... Une expérience d'universalisation de soi.  Dans le genre, Hegel a été insurpassable. L'Histoire est finalement le fruit d'une succession de conceptions. Cela condamne les intellectuels idéalistes à être "superficiels profondément" (c'est de moi, pardon). A creuser avec talent dans les atomes de la réalité. Mais en son écume. Ce qui ne veut pas dire que le propos de Mme Revault d'Allones ne soit pas enrichissant et éclairant. Mais on en ressort - en tout cas moi- avec ce sentiment d'avoir juste frôlé la vague.

 

Son point de départ est incontestable : la crise est devenue permanente. Elle s'est dilatée. Peut-on alors encore parler de crise ? Elle est devenue notre sort.

 

Or, dit la philosophe, la crise est intimement liée à la notion de modernité. La modernité étant compris comme l'âge moderne, c'est à dire celui où l'humanité échappe aux vérités révélées pour s'emparer du monde. Elle s'éveille à la Renaissance et se déploie avec les Lumières.

 

Sommes-nous sortis de la modernité ? C'est une question que l'auteure ne tranche pas. Mais elle considère que nous sommes en tout cas tributaires d'un rapport au Temps inauguré par l'âge moderne. Même si notre rapport au temps se modifie dans la dernière période, s'apparentant à une sorte d'"immobilité fulgurante."

 

La crise est un moment nécessaire du Progrès, idée inédite de la modernité, rompant avec l'ordre médiéval.

 

Le mot crise vient de "Krisis", le mot grec. L'occasion de souligner que le temps des grecs n'était pas assimilable au Temps vu par les modernes. L'idée de l'Histoire était étrangère au grec. Le monde n'était pas le terrain du progrès mais de l'action et des héros. Les grecs ont inventé la politique, mais non l'Histoire en tant que sens de l'aventure humaine.

 

Les pages les plus intéressantes de l'Essai sont celles qui expliquent la naissance de la modernité, même si là aussi l'auteur insiste sur des facteurs de dynamique intellectuelle. Au détriment par exemple, d'un choc matériel comme la découverte de l'Amérique qui déstabilise brutalement la conception de l'univers, ou de la croissance des échanges donnant une place de plus en plus grande à la bourgeoisie européenne. La révolution copernicienne, les découvertes de Galilée, sont évidemment citées, mais l'auteure pointe des éléments moins connus :

 

- Le  "nominalisme". Ce courant chrétien qui souligna que Dieu n'avait aucune dette envers nous. Ouvrant ainsi la voie à la responsabilité de l'Homme en son monde.

 

- Les conséquences mentales de la monarchie absolue s'imposant face aux pouvoirs seigneuriaux et écclésiastiques. S'ensuivit une séparation entre l'ordre politique, monopolisé par l'Etat, et la subjectivité, "le for intérieur". L'Homme et le Sujet se séparèrent. Une contradiction émergea, que les Lumières justement affrontèrent en réclamant la liberté politique.

 

La rupture avec la tradition, avec le retour incessant du même, avec l'évidence révélée, ouvre la voie à une vérité toujours à découvrir. Et donc à l'idée du progrès. Le concept phare de la modernité.

 

Dans cette vision révolutionnaire de l'avenir, la crise est indispensable comme rupture. Rousseau le prévoit déjà : "Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions".

 

Une conséquence de la modernité est ainsi l'incertitude. Celle qui nous taraude tant. Elle naît avec la modernité, et une de ses expressions est le roman moderne. Kundera, dans l'"art du roman" explique avec grand talent la signification de Don Quichotte, allant dans le monde et ne le reconnaissant pas. Le roman moderne exprime la contingence, l'incertitude du devenir à travers les personnages soumis au doute et leurs devenirs singuliers. Le passé ne définit plus ni le présent ni l'avenir. Au contraire, c'est le futur qui va se mettre à justifier le présent. Jusqu'à déboucher sur cette idée du vingtième siècle selon laquelle la fin justifie les moyens.

 

La modernité a ceci de particulier qu'elle s'auto institue. Elle se crée. Elle est réflexive. Avec la modernité apparaît la notion d'époque, capable de se considérer comme telle et de se distinguer d'autres époques. La modernité, c'est la prééminence de la pensée humaine, libérée de tout préjugé transcendant. Une citation de l'Encyclopédie, ce texte si essentiel aux Lumières le dit nettement : "il est assez indifférent que votre opinion soit celle d'Aristote, pourvu qu'elle soit selon les lois du syllogisme".

 

Contrairement à ce que prétendent les conservateurs, la modernité n'est pas une simple sécularisation des grands principes théologiques (on dit par exemple que les droits de l'homme ne sont que la reformulation habile des principes chrétiens). Non, il y a un retournement très important : l'homme devient l'auteur du monde. La pensée "emblématique" de la rupture moderne, c'est celle de Descartes. A travers le 'je pense donc je suis", l'idée d'auto institution prend tout son sens. Kant ira encore plus loin, avec sa démarche critique. La modernité se fixe sur le présent. Comme une actualisation permanente. Il s'agit de se produire soi-même.

 

La crise n'est donc pas un accident si l'on prend du champ. Elle est le fruit d'une béance permanente entre un passé qui n'oblige plus à rien, et un avenir incertain et qui dépend de nous.

 

Aujourd'hui, le rapport au temps a encore évolué par rapport aux premiers temps de la modernité. Le vingtième siècle a pour l'instant fait s'effondrer l'idée des temps nouveaux qui nous ouvrent les bras. La marche vers le mieux a non seulement disparu des esprits, mais se voit remplacée par l'idée de la marche à l'abime.

 

Ce n'est plus le progrès qui nous éclaire, mais le danger. Hans Jonas, un des pères de la pensée écologique contemporaine, en appelle à une "heurisitique (mode de connaissance) de la peur". Carrément. Nous devrions être aiguillés par la peur. Le principe de précaution a envahi la politique. La perception de la crise en est avivée.

 

De plus, nous vivons dans les "hétérochronies", comme conséquence de l'explosion des technologies, dont le potentiel nous échappe. Les temps sont éclatés, variables, sans harmonie. On peut passer une heure à faire deux kilomètres en voiture, et autant à aller de Paris à Toulouse en avion. L'expérience du web a introduit une nouvelle expérience de la vitesse. Les rythmes de nos vie sont décousus, mais s'accélèrent.

 

Mais cette accélération cohabite avec l'effacement du futur qui n'a plus de sens donné. Que personne n'ambitionne de clarifier. L'impuissance du politique va justement de pair avec cette expérience du temps : le politique est toujours en retard, il ne parvient pas à lier les différentes temporalités. Il se réfugie donc dans la réaction ("il faut réagir" est le mot d'ordre politique de notre temps). On réagit au fait divers, à l'annonce de statistiques. Le politique n'est plus l'architecte de l'avenir. Nous avons ainsi l'impression d'être dans une cage d'acier, ou dans une spirale auto alimentée (la technique permet d'accélérer, ce qui réclame de nouvelles techniques en réponse...). La dépression nerveuse, en tant que maladie qui prive l'individu de l'ouverture au possible, est bien la maladie de notre époque.

 

La philosophe nous incite ainsi à accepter cette nouvelle donne, incontournable. Nous devons nous déprendre de l'idée de la crise comme parenthèse, comme moment. C'est notre condition. Et nous devons nous réinventer à partir de là. Le principe d'incertitude doit conduire le politique, non pas à démissionner, mais à intégrer l'idée qu'il est faillible, qu'il n'y a pas de vérité révélée, ni dans le passé ni nulle part. Remplacer l'idée de l'avenir radieux par celle de la fin des temps inéluctable, c'est tomber dans les mêmes pièges de nos aînés qui ont créé le monde moderne et ont essayé de donner un sens prédéfini à l'Histoire. Hannah Arendt, qui a beaucoup parlé de la crise (de la culture, de l'homme moderne) parlait de la "brêche" possiblement ouverte dans l'Histoire par la pensée et l'action. Cette brêche existe encore. A nous de nous y engouffrer.

 

Au final, l'Essai me semble tout de même esquiver des facteurs essentiels de ce sentiment de crise permanente. Des facteurs réels. La fin du grand cycle de croissance, la stagnation économique, la sécession sociale, la sortie du compromis fordiste et le sentiment que nos enfants vivront moins bien, le rédéploiement du capitalisme à l'échelle mondiale et sa financiarisation, la précarisation du monde du travail et la restructuration brutale de l'entreprise dans son fonctionnement interne, l'effondrement du socialisme réel qui couvrait la moitié du monde, la surconsommation des ressources naturelles, l'échec des nations décolonisées et les retours en boomerang des obscurantismes.... Autant de réalités lourdes qui pèsent sur notre représentation du présent, par rapport au passé et à l'avenir.

 

La société libérale ne nous propose aucune idée du bonheur collectif, aucun dessein historique. La "fin de l'Histoire" c'est le règne du consommateur, de l'immédiateté (le crédit à la consommation en est un symptôme).

 

Le libéralisme triomphant, de plus, exacerbe la crise en créant des conflits aigus de valeur : il faudrait être civique et égoïste, jouer le chacun pour soi et être honnête, être cynique et respecter la loi, être un prédateur moral... Nous percevons ces contradictions intenables, nous ne comprenons pas pourquoi des pauvres volent des pauvres, pourquoi l'on tue pour un MP3....

 

Ce sentiment de crise profonde, dans ses rapports avec le mode de production capitaliste à son stade financiarisé, est bien analysé par exemple par un sociologue comme Christopher Lasch Tous des Narcisses impuissants (Christopher Lasch)      .Myriam Revault d'Allones évoque la crise de l'éducation comme au coeur de la modernité, car il est difficile d'assurer la continuité de la société tout en s'auto instituant sans cesse. Mais elle aurait pu aller plus loin encore, en s'arrimant au réel : comment éduquer alors que le mépris de ce qui n'est pas rentable prévaut partout ? Comment éduquer alors que chacun sait que les jeux sociaux sont truqués d'avance ?

 

Le capitalisme ne parvient pas à construire une société cohérente, et quelque peu apaisée. Il produit une société de crise, il repose sur le conflit, sur l'exclusion, sur la prédation. Et plus ses contradictions internes s'exacerbent, plus il parvient à échapper à des compromis historiques, plus ce sentiment de basculement dans la crise devient vif. Car il reflète aussi notre réalité. Cela notre philosophe idéaliste, malgré ses qualités, l'a un peu mis de côté. Dommage.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie
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commentaires

clovis simard 31/10/2012 13:12

Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.8 - THÉORÈME du DÉSIR. - La pensée du temps.

Tietie007 23/10/2012 13:20

Nos fameuses trente glorieuses s'appuyaient sur des énergies et des matières premières très bon marché (à la limite du pillage pur et simple), sur l'absence de concurrence internationale et donc le
"consommer français" et sur une frénésie d'équipement des ménages.
Aujourd'hui, l'énergie et les matières premières coûtent chers, les chinois nous concurrencent (les salauds !)et nos vieux nous coûtent un bras ! Bref, je ne vois pas de solutions pour éviter un
déclin de l'Occident qui semble inéluctable !

jérôme Bonnemaison 23/10/2012 21:26



Ben je suis pas très optimiste non plus en général... Mais il faut se dire que le pire n'est jamais probable, ou du moins sûr....



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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