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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 21:06

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" Si donc on nous demande où est l'état de nature nous répondrons : il est ici ; et peu importe d'où l'on parle, de l'ïle de Grande Bretagne, du Cap de Bonne Espérance ou du Détroit de Magellan".

 

                                                                                Ferguson

 

Nous vivons dans un monde où a triomphé l'idée selon laquelle l'être humain est fondamentalement un être égoïste, pingre, cupide, indifférent à autrui s'il ne lui sert à rien... Donc il conviendrait de s'organiser en conséquence.

 

Nier cette nature malsaine, ce serait nous dit-on depuis la fable des abeilles de Mandeville, se priver des ressorts de l'égoïsme, étouffer l'Humain. L'égoïsme serait un moteur puissant de création de richesse, et en fait le seul . La société libérale voit dans l'addition des égoïsmes le chemin du bonheur général, par retombées positives des fruits de l'enrichissement individuel. Une vision pessimiste de l'humanité, certes, mais qui repose aussi sur un postulat particulier : si on est capable de dire que l'Homme est un salopard foncier, c'est qu'il y a du foncier. C'est qu'il y a une nature humaine.

 

Notre représentation du monde, et il n'y a qu'à se rémémorer nos cours de philo de terminale, est arc-boutée sur la distinction discutable entre nature et culture.  Et bien souvent, ceux qui ont critiqué la vision pessimiste qui domine aujourd'hui, ont joué sur ce même terrain. Rousseau a contesté Hobbes, non pas sur sa prétention à isoler une nature humaine, mais sur sa vision de l'état de nature comme état de guerre. Et Jean Jacques oppose une fois encore la culture, pervertie depuis l'apparition de la propriété, à la nature humaine portée à la sociabilité, au partage et à l'altruisme ("le bon sauvage"). Le dualisme, encore et toujours.

Rousseau a perdu.

 

Aujourd'hui, ceux qui contestent la vision simpliste et surtout pas innocente de la nature humaine telle que l'ont formulée Machiavel, Schopenhauer, Nietzsche, Hayek, contestent les termes mêmes du débat. Ils en fracassent les présupposés.

 

Deux petits livres paraissent qui évoquent, dans un esprit très proche, cette notion de "nature humaine", pour la déconstruire et non pour la redorer. Signés par des penseurs de premier plan, héritiers de l'humanisme de la Renaissance dans leur volonté de penser le monde en s'ouvrant à la diversité des savoirs, en refusant les spécialisations "mutilantes". Un "dialogue sur la nature humaine" entre Boris Cyrulnik et Edgar Morin. Riche, magnifique de grandeur d'âme et d'ampleur de vue. Trop court et frustrant.... Et un essai direct et lumineux de l'anthropologue majeur qu'est Marshall Sahlins, intitulé " La nature humaine, une illusion occidentale". 

  

Le dialogue entre les deux penseurs français, qui ont beaucoup de points communs, à commencer par leur capacité à penser globalement tout en étant absolument compréhensibles et éloquents, va au delà de la question de la nature humaine. Il s'agit aussi d'un échange sur le savoir humain ou sur le lien intime entre la vie et la mort. Mais ressort de ce débat la conviction qu'il faut en finir avec la coupure ontologique entre la culture humaine et la nature. Cyrulnik voit l'Homme comme un centaure, planté solidement dans la terre et dressé vers le ciel. La culture est un des ingrédients nécessaires à la nature humaine. Avant même Homo Sapiens la culture avait émergé. La culture est là avant même l'humain que nous connaissons.

  

La culture, c'est le sens, ce qui circule entre nous. Et elle est inséparable de l'Humain. Ainsi Cyrulnik souligne que le cerveau humain est capable de beaucoup, même en l'absence de certains sens, mais que les promesses génétiques de l'Homme ne peuvent pas se développer en l'absence d'autrui. Un Homme isolé trop longtemps perdrait le langage et se déshumaniserait. L'Homme est un être sociable, par définition. Et c'est déjà un caillou sacrément douloureux dans la chaussure libérale....

  

L'Humain est le fruit de plusieurs naissances : la bipédie, la maîtrise du feu et du langage, l'apparition d'Homo Sapiens, les sociétés historiques... L'Humain est un devenir. "La" fameuse nature humaine n'est pas isolable, et surtout pas de la culture. Morin imagine la prochaine étape de l'humanisation dans la prise de conscience de notre appartenance commune à la Terre Patrie (titre d'un de ses magnifiques essais).

  

La prééminence du social se concrétise notamment dans le tabou de l'inceste. Que signifie t-il ? Que l'Homme ne peut survivre que par l'alliance avec autrui. C'est un fait biologique. Nous portons tous en nous la trace des premières cellules de la vie, mais nous avons besoin de nous mélanger à l'extérieur pour nous régénérer.

  

L'Homme a besoin d'autrui pour exister. Il a besoin d'une identité collective pour devenir lui-même. Cyrlunik, le psychanalyste, remarque que l'être humain ne peut pas devenir tout à la fois, il doit réduire son horizon, donc il doit appartenir à une ou plusieur entités pour devenir un individu. Sinon sa construction est menacée. Donc l'individualisme absolu est un non sens. " Devenir soi-même pour rencontrer un autre, qui lui aussi est un autre soi-même". Une lucidité qui rappelle la phrase de Jaurès sur le  patriotisme qui n'éloigne pas de l'internationalisme mais en constitue le chemin. Pour comprendre l'altérité, il faut savoir qui on est.

  

L'Humain a créé un monde immense de signes. Il est capable de décontextualiser les informations. Il est devenu plus fort que ses propres gênes, parvenant à les contrôler. C'est aussi ce monde de signes qui lui permet de penser, d'imaginer, et d'être aussi dangereux. Sans la pensée, pas de génocide. C'est la culture qui donne à l'Humanité ce pouvoir de destruction mais aussi sa capacité à soigner. L'importance de la culture se mesure dans nos émotions : un seul mot suffit à emporter des affects immenses, une seule phrase peut changer une vie. Le monde des signes est devenu une partie majeure de notre réalité. Tout cela balaie les évidences simplistes sur la prétendue nature humaine.

  

Marshall Sahlins aboutit à des conclusions très proches. En rappelant assez longuement l'Histoire des idées occidentales, toutes fondées sur la dichotomie arbitraire entre nature et culture, alors que dans d'autres contrées cette séparation n'a aucun sens. La subjectivité par exemple, n' y est pas réservée à l'humain. La nature animale de l'Homme n' y est pas une damnation, et les animaux n'y sont pas appréhendés comme des bêtes. Quant au "moi" il ne se confond pas partout avec l'individu. C'est le grand apport de l'ethnologie que de nous permettre ce regard décentré.

  

Pour l'auteur "la tradition occidentale", qui passe par Aristote, Saint-Augustin, Machiavel, Hobbes, Smith, jusqu'à Freud...  a pour spécificité de "mépriser l'humanité" en ciblant une vile nature à domestiquer (on retrouve cette idée dans le pêché originel).  Mais il faut aussi répudier la pensée en miroir qui stigmatiserait la fausseté de la culture et célèbrerait la salubrité par essence de la nature (pensée qui s'exprime par exemple dans le culte du "bio"). Car c'est ce fossé qui pose problème.

 

L'Essai est un parcours brillant dans l'Histoire de la société occidentale, qui montre comment cette idée de la nature de l'Homme a toujours servi de pivôt à l'organisation juridique et sociale. Des Républiques de la Renaissance fondées sur l'équilibre des intérêts (Montesquieu fonda aussi cette notion d'équilibre sur une anthropologie pessimiste) à la Révolution américaine inspirée par le calvinisme qui radicalisa la notion de pêché originel. Thomas Paine écrivait ainsi : "Les palais des rois sont bâtis sur les ruines des berceaux d'Eden". Le gouvernement est nécessaire pour éviter la guerre de tous contre tous mais ne doit pas ignorer la nature égoïste des citoyens. En réalité, et là on touche à l'influence de Marx sur Salhins, la nature dangereuse qu'il convenait de contenir, c'était surtout celle des masses...

 

Il revint à Adam Smith de fignoler l'édifice en trouvant la solution pour que l'égoïsme soit célébré comme utile pour le bien commun. C'est la "main invisible" du marché qui finit par trouver la meilleure solution pour tous, car l'offre et la demande doivent toujours s'équilibrer dans l'intérêt des deux parties. Et donc, si l'Etat ne s'en mêle pas, les égoïsmes organiseront au mieux le monde, spontanément. Nous vivons toujours sur ce mythe, comme si les deux parties étaient à égalité, comme si au sein de chacune des parties, tout était fluide et loyal.

 

L'autre solution proposée avec succès par les pessimistes sur la nature humaine sera le nationalisme. C'est à dire porter l'égoïsme à un niveau supérieur, collectif. Pour résoudre les conflits dans le corps national.

 

Mais l'essentiel est pour l'anthropologue de montrer que ce choix de découper une nature humaine spécifique est arbitraire. D'autres sociétés n'isolent pas l'individu du groupe : à Hawaï par exemple, tout le monde est parent. Dans nombre de sociétés, la chasse n'est pas une lutte contre le monde animal mais une collaboration : l'Humain ne se sépare pas de la nature, ni de l'animalité qui du coup n'est pas stigmatisée comme le Mal à proscrire. L'idée d'une nature humaine, qui plus est égoïste, est une idéologie particulière. Elle nous conduit à considérer l'enfant comme un animal à domestiquer, ce qui est une conception tout à fait rare dans le monde.

 

Salhins se moque de Hobbes et de la formule "l'homme est un loup pour l'homme" : 

 

"quelle calomnie pour ces loups grégaires, eux qui savent ce qu'est la déférence, l'intimité, la coopération, le sens de l'ordre inaltérable !".

 

Pour Sahlins, l'anthropologie démontre que la culture est la véritable nature de l'Homme. Les premiers signes de cette culture remontent selon lui à trois millions d'années, alors que l'Homme tel que nous le connaissons a 50 000 ans. L'histoire de l'Humanité émergente est culturelle.  C'est cette spécificité humaine qui se traduit par une déprogrammation par rapport aux instincts. Nos ancêtres ont produit une culture, qui les a ensuite modifiés, et la sélection a été culturelle. La culture a pris le pouvoir.

 

L'individu sans culture, donc l'individu pré social, n'a jamais existé. C'est ce que Marx implique aussi, quand il affirme que l'Homme se façonne dans l'activité sociale. L'état pur de l'Homme n'existe nulle part et n'a jamais existé. Il n'y a pas d'essence de l'Homme. Il n'y a que son existence dans son rapport à la matière qu'il transforme. Dans son travail pour survivre, qui implique une organisation sociale, la formation de civilisations où d'autres générations naîtront.

 

Ce débat sur l'existence d'une nature humaine est fondamental, décisif. L'idée d'une nature humaine non coopérative "met l'humanité en danger" selon Salhins. 

 

Mais avant que ces sages idées infusent dans la société, viennent contester l'hégémonie du libéralisme misanthrope, il se passera du temps (si cela devait survenir...). Edgar Morin suggère que l'on réforme l'enseignement pour apprendre l'introspection, tel que Montaigne l'a pratiquée. S'interroger sur ce qui se joue en moi, et donc remettre en cause les fausses oppositions que l'idéologie capitaliste a ancrées en nous depuis des siècles, s'appuyant sur des tendances fortes de la société chrétienne et même de la pensée antique.

 

" Connais toi, toi-même" reste le mot d'ordre le plus subversif qui soit.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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K-mille 12/03/2013 09:19

Un très bon livre sur la remise en question, l'avenir de l'humanité et la société.

Clovis Simard 01/10/2012 02:23

Blog(fermaton.over-blog.com)No.28- THÉORÈME TEMPERUM. - Qu'est ce le temps pour moi ?

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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