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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 17:00

 

2357900773_1.png(J'aurais pu vous parler de l'essai "l'architecture est un sport de combat", de Rudy Ricciotti. Livre d'entretiens avec l'architecte méridional susnommé. Mais c'est un bien mauvais livre, gavé de pédanterie et de faconde surjouée. L'architecte s'y veut Cyrano, il n'en est que la parodie ennuyeuse. Là où un Daniel Herrero réussit à nous séduire, car sa truculence est au service de son amour du sport et non de sa propre gloire, Ricciotti fatigue vite, car il ne réussit qu'à se mettre en scène, à illustrer la haute idée qu'il a de soi-même, à plaquer des lectures et des références sans les mettre véritablement en perspective avec sa pratique (on passe sans cesse brutalement d'une référence théorique à une anecdote de chantier, sans saisir le rapport), et à régler des comptes avec des catégories (les gens du Louvre en particulier). Les références sexuelles qui font vrai mec du Sud (genre ma bite et mon couteau), l'auto satisfaction baveuse , l'anti conformisme en écusson, les digressions épicuriennes autour de l'amour de la cuisine, le langage rocailleux à se donner des aphtes.... ne sont pas précieux en eux mêmes. On doit y trouver du sens et c'est là où le livre se plante comme un pont d'architecte qui s'est gouré dans ses calculs, car la pensée y est pauvre comme les lignes de ronds points périurbaines que cet architecte déteste légitimement. Une fois que l'architecte a dit qu'il est pénible de se coltiner les bureaucrates et nécessaire de faire travailler les artisans locaux et de s'intéresser au lieu d'implantation (quel scoop !), et que le béton c'est une chouette matière.... On s'ennuie à mourir à le regarder se vanter. On peut certes trouver sympathique sa charge contre le minimalisme anglo saxon et le conformisme"HQE" qu'il qualifie de simple "fourrure verte" en réalité polluante car technivore.... Mais on a tout compris assez vite. Heureusement le livre est court.)

 

Donc je ne parlerai pas plus de cette perte de temps que je me suis infligé. Je me consacrerai plutôt à vous inviter à découvir le meilleur de la recherche et de la réflexion en sciences humaines françaises, avec Françoise Héritier et son "Masculin/féminin". Le tome 1 consacré à "la pensée de la différence". Elle y développe cette idée selon laquelle la domination masculine est une sorte de putsch contre le monopole de l'enfantement par le corps féminin.

(C'est une étape de plus dans mon exploration en voie d'approfondissement de ce sujet fondamental de l'inégalité hommes-femmes, dont on retrouverait quelques petits cailloux rapprochés dans ce blog (Nancy Fraser, Despentes, et même Christine de Pisan...). Le féminisme est à mes yeux un domaine passionnant, car c'est un secteur de lutte en ébullition intellectuelle, ce qui n'est pas le cas de tous, malheureusement... Les "Soeurs" se donnent la peine d'aller au fond, de théoriser (parfois de manière certes byzantine ou sectaire) n'hésitent pas à cliver entre elles, et donnent du fil à retordre à leurs contradicteurs souvent bien ternes et paresseux. A travers le féminisme, on touche aussi à des questions fondamentales posées au monde contemporain : le biopouvoir, la justice et l'égalité croisées avec la reconnaissance de la différence, la marchandisation de l'humain, le biopouvoir, notre devenir à l'âge de la révolution génétique... Le féminisme est lieu idéal pour tirer tous les fils de la pensée.)

 

Dans ce livre d'une hauteur de vues impressionnante, appuyée sur une documentation qui ne l'est pas moins, la grande anthropologue veut "débusquer" dans les représentations humaines certains "invariants". Ils témoignent du fait que le masculin est toujours en situation de domination sur le féminin. Les humains ont commencé à penser en observant ce qu'ils avaient sous la main : le corps et son milieu. Toutes les sociétés interprètent donc un fond biologique commun puis s'organisent. Elles ont ce substrat en commun, mais n'en effectuent pas une traduction unique. Il faut deux sexes différenciés pour engendrer, il y a un ordre des générations.... A partir de là toutes les possibilités ont été explorées, sauf le matriarcat !

 

Avec un certain pessimisme lourd d'un passif venu du fond des âges, F Héritier constate que la "valence différencielle des sexes" (leur différence exprimée en hiérarchie) est un invariant dans l'histoire humaine. Elle y voit l'expression d'une volonté de contrôle masculin sur la reproduction. Cette volonté a du s'exprimer dès qu'il a été constaté que la perte du sang était "volontaire" chez l'homme (la chasse, la lutte), et "non volontaire" chez la femme à travers les menstrues et l'accouchement. Selon son degré de complexité, une société peut préindiquer le choix du conjoint, en désignant par exemple la fille de l'oncle à un garçon. Elle peut désigner un groupe dans lequel choisir son conjoint, ou pointer comme la nôtre des interdits liés à des individus (tabou de l'inceste). La filiation "ne va pas de soi", elle est une règle sociale. Il y a des sociétés patrilinéaires, matrilinéaires, bilatérales.... La filiation est une construction sociale, qui ne coïncide pas forcément avec le biologique. Chez les Samo du Burkina Faso, une femme a un amant avant de rejoindre son mari et fréquemment un enfant qui devient le fils du mari. Un système de parenté n'existe que dans la conscience des humains.

 

Mais il reste que tout système de parenté travaille le même matériau : le caractère sexué des individus, la fratrie, la succession des générations. Il en résulte de grandes différences certes. Chez les indiens Omaha, le système est si hiérarchisé que la soeur est considérée comme la fille de son frère. Mais malgré ces différences.... On n'a jamais trouvé une société où la femme se retrouve en position de dominante. Il y a partout un sexe majeur et un mineur. La filiation est sociale, toujours. Chez les inuits, le sexe de l'enfant n'est pas forcément son sexe biologique jusqu'à sa puberté, il est celui de l'âme nom qui est censé avoir pénétré la mère. Malgré ces différences sociales dans les systèmes de parenté et de filiation, il y a cependant partout un langage dualiste qui exprime la suprématie masculine. Ce dualisme se cristallise en particulier autour de l'opposition du chaud masculin et du froid féminin. On en retrouve les traces aujourd'hui dans les expressions comme "frigide", "chaud gaillard".... Autre invariant : la stérilité est imputée aux femmes. Ce qui donne le statut de femme, c'est la conception. La femme stérile est assimilée au pire des malheurs, sous de multiples formes. Dans certaines sociétés on n'enterre pas les femmes stériles. On s'est évertué à penser que l'homme ne saurait être stérile. C'est depuis très peu qu'on reconnait qu'il peut l'être.

 

Dans beaucoup de civilisations, on retrouve dans l'art la figure de l'homme de profil, dressé sur un seul pied. Cette figure incarne la force de procréation masculine. Aristote a systématisé ces représentations : le sperme est "pneuma", le souffle qui donne forme à la matière. La femme n'est que le réceptacle du sang transformé en sperme. Pourquoi donc les filles naissent -elles ? Aristote n'y va pas par quatre chemins : la fille est un échec, c'est le premier degré de la monstruosité. Un excès de féminin dans la procréation est responsable. Le christianisme se situe dans la même logique : Jésus ne fait pas usage de sa sexualité, il use du verbe divin.... Seul le masculin en est capable. La prêtrise sera ainsi réservée aux hommes.

 

La stérilité féminine est la faute de la femme. Ainsi, si l'on sait que les jeunes filles qui ont leurs règles n'ovulent pas forcément pendant les premiers temps, voire les premières années, et sont ainsi naturellement protégées, on a imputé cela à leur comportement, suspect forcément. La sexualité féminine a toujours été strictement contrôlée par la famille. Comme la procréation. Chaque étape relevant de rituels. Le discours symbolique légitime toujours le pouvoir masculin. Le mythe y sert parfois, comme dans des peuples où on parle d'une ancienne société matriarcale où les femmes opprimaient les hommes et où fort heureusement on s'est révolté. Dans une tribu, ce mythe est même uniquement raconté aux hommes.... Les seuls cas de "matrones", rares (il y en avait dans les sociétés iroquoises) concernent des femmes ménopausées, et ce n'est pas un hasard.

 

On arrive donc à la thèse de Françoise Héritier : ce n'est pas le sexe qui est la réelle différence entre hommes et femmes, c'est la fécondité. Là est le "scandale" pour les mecs. La domination masculine est le moyen d'une appropriation de la fécondité qui leur échappe. Certes, les femmes des temps anciens étaient enceintes et moins mobiles, cela a du influer sur la répartition sexuée des tâches. Mais qui dit séparation des tâches ne dit pas hiérarchie. La domination avait un but : obtenir la contrepartie de ce scandale qui donnait aux femmes la possibilité d'engendrer les filles, mais aussi les garçons. Alors que l'homme ne le pouvait pas.

 

Pour survivre, les clans humains ont du pratiquer l'exogamie afin de cesser de s'entretuer systématiquement. L'appropriation de la femme féconde comme objet de transaction a ainsi été pratiquée par les hommes. La question du sang a du être très tôt mise en avant comme un élément indiquant une hiérarchie des sexes : l'homme décidait de risquer son sang, par la chasse ou la guerre, alors que la femme voyait couler son sang. D'où l'omniprésence de ces thématiques du sang, du chaud et du froid dans les civilisations. L'appropriation de la fécondité par les mecs suppose que le célibat soit proscrit, ce qui a été jusqu'à très peu de temps le cas. Surtout pour le célibat féminin, accusé de tous les maux (responsable de la sécheresse, des calamités...). Dans beaucoup de civilisations, le célibat était même impossible, sous peine de mort, car la différenciation des tâches était telle que l'on ne pouvait pas vivre seul.

 

Ce versant de l'histoire de l'humanité est précieux pour aborder les sujets contemporains autour de la bioéthique, en particulier pour la procréation assistée. Et les tribus dites primitives ont à nous apprendre, par leur sens du social. La filiation est sociale on l'a vu, et l'individu n'est jamais tout à fait qu'un individu, il est dans une chaîne. Ainsi dit Mme Héritier, dans l'acte de procréer, l'individu est "partie prenante " et "partie prise". Il est celui qui procrée, mais aussi celui qui est engendré. Il n'est pas possible de penser la pure individualité, c'est ce que prenaient en compte les sociétés anciennes et que notre société hyper individualiste perd de vue. La revendication d'engendrer pour tous pose ainsi un problème. Car n'a t-on pas le droit d'avoir deux parents et non pas simplement deux géniteurs ? L'auteur cite un jugement de 1985 où le père d'un enfant né sous insémination artificielle a pu récuser son statut de père en mettant en avant sa stérilité. Privant ainsi l'enfant de sa filiation. Les débats récents, à l'occasion du mariage pour tous, ont touché à d'autres problématiques par extension, dont celle de la Procréation Médicalement Assistée, aujourd'hui encore limitée en France à des motifs médicaux (mais pour combien de temps ?). La Gestation Pour Autrui a aussi été évoquée. Et comme le dit Mme Héritier, on a senti ce "glissement" possible du droit à la vie au droit de donner la vie, qui aboutit facilement au choix du moyen préféré pour y parvenir. L'auteur y voit me semble t-il avec raison une radicalisation de l'individualisme (j'ajouterais consumériste). Or, l'individu ne peut pas être pensé seul, en dehors de ses liens, dont celui avec la génération qu'il engendre.

 

Le féminisme a donc été plus que pertinent en portant le fer, lors du vingtième siècle, au coeur même du dispositif patriarcal : le domaine du contrôle de la sexualité et de la procréation. C'est par là qu'il fallait commencer, car c'est sur ce socle que tout l'édifice d'oppression a été construit. Mais l'héritage anthropologique est immensément puissant. Comment y trouver des failles à exploiter pour avancer vers l'égalité, dans la pratique, et dans les têtes ? C'est sans doute ce que Mme Héritier se demande dans le second tome... A suivre !!!

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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