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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 09:19

11257281-mosaique-vieux.jpg Notre pays recèle des tas de "bizzareries" selon Emmanuel Todd et Hervé le Bras.

 

Comment ce pays, qui apparaît le chantre (en tout cas jusqu'à récemment) d'une certaine résistance au néolibéralisme, qui a par exemple voté massivement non au traité européen de 2005, peut-il aussi élire Nicolas Sarkozy, et laisser s'enkyster en lui un Front National qui approche désormais les 20 % ?

 

C'est que selon nos deux démographes, la France est d'une complexité tout à fait particulière, qui explique peut-être son rapport unique à l'universel. Dans "Le Mystère français", bel essai tout neuf assorti d'une très riche et passionnante documentation cartographique, on va à la rencontre de ces paradoxes français, bousculés par de puissantes mutations.

 

On retrouve dans ce texte le ton singulier de ces auteurs, combinant rigueur scientifique (aridité parfois), souci de réflexion méthodologique, ouverture d'esprit, et sens de l'acidité aussi... Tout ce qui fait qu'on aime les lire.

 

Leur spécificité est d'insister sur un certain nombre de causalités d'après eux centrales et négligées par les analystes : les niveaux éducatifs, les systèmes familiaux (notamment la dualité entre famille souche ou complexe, et famille nucléaire, correspondant à des systèmes de transmission différents de la propriété foncière : l'aînesse pour l'un, le partage entre frères pour l'autre), le rapport à la religion traditionnelle du pays : le catholicisme.

 

Mais s'ils critiquent Marx pour son économicisme, qu'ils assimilent à celui des libéraux, les auteurs ne se privent pas de se référer à la théorie des classes sociales et à leur antagonisme (revendiquant même leur inspiration par "les luttes de classes en France" de Santo Karlito). En réalité, leur approche essaie de dépasser les oppositions entre matérialisme et idéalisme : "l'économie n'est après tout que l'application de l'intelligence humaine à la transformation de la matière et du monde, et donc une composante parmi d'autres des mentalités".

 

J'ajoute pour ma part que quand ils parlent du rôle de l'habitat dispersé ou regroupé dans la création des mentalités, de quoi s'agit-il sinon d'une réalité économique ? Ces modes d'habitat correspondaient avant tout à un moyen de survivre. De gérer la rareté. C'est plus un marxisme dogmatique qui est repoussé que le marxisme en tant que boîte à outils fructueuse. Les auteurs, c'est le moins que l'on puisse dire, n'ignorent pas l'économie. Ils pointent justement la contradiction entre les évolutions abstraites de la politique économique et la réalité des hommes et des territoires, rêtive aux abstractions monétaires.

 

 

En fait, c'est la crise multiforme de la société française post industrielle qui fait affleurer de vieilles tendances  de notre pays. Les "couches protectrices" qu'étaient le catholicisme et le communisme dans les zones déchristianisées, qui garantissaient une certaine "stabilité mentale" des populations se sont dissoutes. Les turbulences sont au rendez-vous. La disparition de l'extrême gauche communiste dans les zones déchristianisées a suscité une perte d'énergie sociale considérable. Selon les auteurs, il n'est pas interdit de penser qu'il en sera de même pour les zones "catholiques zombies", aujourd'hui en ascension. Si elles se heurtent à un mur économique elles pourraient elles aussi souffir de la disparition de leurs principes.

 

 

On ne comprend pas la France contemporaine si on ne prend pas la mesure de l'explosion éducative qu'elle a vécue. Dans les années 80-90, le taux de bâcheliers est passé de 17 à 37 %, alors que la croissance économique était en berne. Un plafond est atteint autour de 35 %. S'y ajoutent 16 et 14 % de bacs techniques et bacs pros.  Ce sont les régions où était la famille souche (où l'on se préoccupe fortement du devenir des générations) où l'éducation a décollé le plus fortement.

 

La pyramide de l'éducation est donc désormais une figure renversée (12 % sont restés au niveau primaire). C'est ce qui explique l'angoisse française selon les auteurs. On regarde vers le bas de l'entonnoir.... On a peur de tomber dans ces 12 %. A la contestation de la pointe de la pyramide a succédé la peur conservatrice, dans la mesure où ces élans éducatifs n'ont pas été suivis d'une dynamique économique. Si l'économie ne suit pas l'éducation, on entre en crise... C'est ce que nous vivons d'après les auteurs, et ce n'est qu'un début.

 

Une autre donnée fondamentale de la France contemporaine, c'est le "terminus pour l'Eglise". Le pourcentage de messalisants est devenu infime, et en plus constitué par les personnes âgées.  Pourtant, de manière étonnante, le catholicisme continue de manière décalée par rapport au passé d'influer sur les comportements éducatifs ou politiques. C'est ce que les auteurs appellent plaisamment un "catholicisme zombie" : mort il marche encore.

 

Autre révolution : le taux d'activité des femmes qui atteint 84 %, ce qui est extraordinaire historiquement. Les femmes obtiennent 57 % des bacs généraux, 57 % des masters, 45 % des doctorats.  Les hommes gardent encore la maîtrise des domaines techniques et scientifiques, et les inégalités économiques sont encore très puissantes entre les sexes. Les pôles stratégiques de pouvoir restent contrôlés par les hommes. Mais les tendances, si elles se poursuivent (ce n'est pas certain), peuvent conduire à un "écrasement éducatif" des hommes. C'est le cas dans la génération des 25-30 ans aujourd'hui. Les auteurs soulignent le caractère inédit d'une telle configuration, si elle se produit. On pourrait selon eux aller vers la première société matriarcale développée de l'histoire. La ville, dont la dominance se confirme sans cesse, est encore l'apanage des hommes. A niveau éducatif élevé similaire, ce sont les hommes qui partent plus dans les grandes villes.

 

On doit aussi mesurer le choc terrible de la désindustrialisation, le secteur secondaire ne représentant plus que 12 % des actifs contre 40 % dans les années 70. L'hécatombe... Le monde ouvrier est laminé, dispersé, dilué. Dans certaines régions, l'histoire industrielle a été très courte. En l'absence d'un socle industriel minimal, par exemple dans le midi, on en revient presque à un stade pré industriel.

 

Les classes populaires s'exilent vers les frontières départementales, dans des territoires délaissés. Les ouvriers ne voisinent plus avec les autres ouvriers, mais avec les employés et les agriculteurs. Ils sont plus nombreux dans le nord que dans le sud mais disparaissent des villes partout.

 

Un problème de la France est que ses régions industrielles ne s'appuient pas, exceptées Rhone Alpes et Midi-Pyrénées, sur un haut niveau éducatif. Ce qui est une des composantes de nos faiblesses exportatrices.

 

La France déprime, bien que l'espérance de vie ait décollé depuis les années 70, et que le taux de suicide reste stable.  La fécondité de deux enfants par femme est relativement excellente en Europe. La population augmente. C'est un tableau nuancé, où tout n'est pas noir, contrairement à ce que nous expliquent les déclinistes pour nous convaincre de passer dans la moulinette de la mondialisation libérale...

 

La France, sur le plan anthropologique, est structurée fortement sur la différence entre famille souche ou complexe (Occitanie, Alsace...), et famille nucléaire (éparpillée) : Bassin parisien. Le type d'habitat regroupé ou dispersé entre en résonnance avec ces modèles. Mais au delà de ces grands modèles, la France se particularise par la diversité de ses combinaisons. Elle est très hétérogène.

 

On y trouve des modèles d'individualisme égalitaire (bassin parisien), de hiérarchie coopérative (sud ouest, alsace lorraine), de l'individualisme familial (l'Ouest), et toutes sortes de nuances coopératives familiales.

 

Le catholicisme est historiquement lié aux périphéries, loin des centres d'innovation. Mais la déchristianisation a commencé il y a longtemps : dans certaines régions les difficultés de recrutement des prêtres ont commencé au milieu du 18eme siècle.

 

Ce catholicisme a perdu toute influence sur les comportements familiaux : on n'observe plus aucun lien statistique entre zone catholique et fécondité. C'est le niveau éducatif qui cause la baisse de la fécondité (dans les villes) et l'âge différé du premier enfant.

 

Cependant, le catholicisme "zombie" a de puissants effets. C'est dans les zones catholiques anciennes que les femmes crèvent tous les plafonds éducatifs. Dans l'ouest particulièrement.  C'est aussi là certes qu'elles travaillent beaucoup à temps partiel. Le catholicisme garde aussi une influence forte sur l'attrait pour l'éducation technique (le modèle de Joseph le charpentier...). L'exemple type en est la communauté portugaise.

 

Les auteurs appellent à prendre conscience de l'élévation du niveau éducatif des classes populaires à travers le technique. Une partie importante des jeunes actifs (40 %) est composée de ces bacs pros, techniques.  Ces "classes moyennes techniques" sont rejetées en périphérie, périurbanisées, et leur progrès est méprisé par les couches intellectuelles urbaines. On assiste à une "séparation physique et mentale" entre classes moyennes supérieures et ces classes moyennes techniques, qui crée de l'amertume et explique des votes droitiers.

 

Mais ce n'est pas fatal, la société pouvant reprendre conscience de son unité fondamentale, et pouvant réapprécier de manière critique le vrai problème : le détachement inexorable de la fraction richissime de la population.

 

Sur le plan éducatif et social, on aboutit à une stratification en trois couches, si on écarte les 1 % très favorisés (voire les 0, 01 %).

- Les classes moyennes au sens large qui représentent 48 % de la population active

- Les classes moyennes techniques, qui représentent 40 %.

-  Une France en difficulté, qui représente 12 %.

 

Cette répartition se traduit par de grandes disparités territoriales. Les profils du Finistère, de la Seine Saint Denis, de la Haute-Garonne sont très différents.

 

Le monde des employés a aujourd'hui une place centrale dans la société française, représentant un tiers de la P.A, et composé de 80 % de femmes. Le service public y a une place importante, mais pas majoritaire.

 

Les ouvriers sont moins nombreux qu'auparavant mais représentent encore un monde 15 fois plus importants que les agriculteurs choyés par le discours politique.... Mais ils sont atomisés dans le territoire.

 

La ville a pris le pouvoir en France, et les catégories culturellement dominées en sont écartées. La ville combine trois populations : les cadres supérieurs très éduqués, la pauvreté éduquée (jeune) : ces fameux "bobos" qui ne le sont que culturellement. Et les immigrés. Les enfants de l'immigration, au coeur des villes, pourraient d'ailleurs en tirer profit pour occuper une place déterminante dans la France de demain.

 

Le fait majeur qui déstabilise ce tableau, c'est l'explosion récente des inégalités économiques auxquelles la France avait mieux résisté que d'autres pays. Les hauts revenus se séparent nettement depuis les années 2000 :

 

 "nous pouvons dessiner un modèle des rapports de forces entre classes qui ne se contente pas d'opposer la masse de la population à une fraction supérieure mal définie, mais qui distingue et oppose les classes vraiment supérieures (les 1 %.... les 0, 1 %) aux classes moyennes supérieures (...) Nous voyons donc se recréer la configuration de classes ayant conduit à la révolution de 1789".

 

 

Contrairement à ce que nous assènent les libéraux et libéraux dits sociaux, les français sont mobiles. Ils bougent beaucoup. Et c'est d'ailleurs un des mystères français que de voir les vieilles influences anthropologiques comme la famille et la religion continuer à agir malgré cette mobilité.

 

Si les mariages mixtes entre immigrés et français stagnent, ils restent à un niveau élevé incitant à l'optimisme : 46 % des hommes algériens sont exogames, 38 % des femmes sahéliennes.

 

La France est donc dans une contradiction entre égalité réelle et égalité rêvée. Les régions les plus travaillées par l'inégalité économique aujourd'hui sont paradoxalement celles qui croyaient autrefois à l'égalité pour des raisons familiales et par rupture avec la chrétienté. L'égalité réelle a été mieux préservée dans les régions autoritaires, que dans les régions de l'individualisme égalitaire qui firent les beaux jours de la révolution française et de ses répliques.

 

 

Sur le plan politique, ce méli mélo se confirme.

 

Le retour récent du PS au pouvoir et son monopole institutionnel va paradoxalement de pair avec un glissement à droite des suffrages. Le vieillissement de la population, combiné avec l'enrichissement de ces générations en est une cause majeure. La nouvelles stratification éducative qui crée des crispations en est une autre. 

 

Dans cette course à droite, l'UMP a libéré un espace au centre que le PS a occupé naturellement.

 

Malgré les scores similaires de F Mitterrand et de F Hollande, les réalités politiques ont été bouleversées, comme la géographie électorale. Le catholicisme de droite, autrefois très structurant, s'efface. La Bretagne, l'ouest intérieur, le pays basque, le sud est du massif central, ne sont plus des apanages de droite.

 

L'autre grande différence est le score du FN. Ceci alors que l'extrême gauche a disparu des cartes. La géographie du vote Mélenchon ne correspond pas au vote trotskyste de 2002, ni à l'ancienne france communiste. Le vote Mélenchon s'est réalisé sur les mêmes terres que le vote PS : ils s'agit ainsi sociologiquement d'une lutte pour l'interprétation de ce que doit être le socialisme.

 

Le FN s'est émancipé des zones à présence immigrée, pour s'affirmer partout comme le parti des dominés, des faibles, des éloignés, des perdants éducatifs.

 

Les villes sont passées à gauche en particulier grâce à la jeunesse éduquée en paupérisation. Plus la ville est grande, plus le score PS est important.

 

Le catholicisme "zombie" joue encore un rôle politique lors des référendums, les régions anciennement catholiques ayant tendance à voter pour tout ce qui affaiblit le niveau national... Mais cette influence sombre : en 2005 la plupart des départements marqués par la religion ont voté Non, et seulement 13 départements ont voté oui.

 

 

La vieille stucturation politique française entre catholicisme et déchristianisation a disparu.

 

La carte du vote Hollande ressemble de près à la carte de la famille complexe ou souche. Pourquoi ? En temps de crise disent les auteurs, la famille est une valeur refuge. La France "cherche dans ses profondeurs anthropologiques des forces de résistance à l'adversité". La famille souche voit dans l'Etat Providence, censé être protégé par la gauche, une extension de ses solidarités primaires. L'occitanie vote à gauche.

 

 

L'Est français se droitise fortement. On doit pour le comprendre mesurer le poids de la désindustrialisation. Alors que d'autres régions comme l'Aquitaine, la Bretagne, peuvent être optimistes au regard d'un passé traditionnel dont elles sont sorties, s'offrant plus de perspectives, l'Est vit dans un sentiment de déclin et d'amertume, qui portent au pessimisme, à la peur du déclassement. En outre, les frontières de l'Est concentrent fortement les populations les plus riches (travailleurs transfrontaliers avec la Suisse par exemple), qui semblent donner le ton.

 

Politiquement, on se retrouve dans un grand paradoxe, que les auteurs jugent "pathologique" de par les confusions qu'il recouvre. La gauche est forte dans les régions qui traditionnellement ne croient pas à l'égalité, la droite tient des régions qui depuis le bas moyen âge ont défendu l'idée de l'égalité des frères et donc des hommes.

 

La gauche et la droite ont échangé leurs bases anthropologiques. Ce qui explique le sentiment d'incompréhension voire de stupéfaction que l'on rencontre souvent dans l'analyse des résultats électoraux dans notre pays, souvent tissés de paradoxes apparents.

 

Qu'en conclure sinon que "la France existe toujours". Qu'elle n'est pas assimilable à des modèles imposés de l'extérieur. Le catholicisme zombie n'est pas le protestantisme zombie qui a pris le pouvoir en Allemagne depuis la réunification. La France doit ainsi "chercher en elle-même, plutôt que dans les comportements mimétiques, les forces de l'adaptation". Ces spécificités françaises font que des politiques correspondant à d'autres cultures, telles que le franc fort, n'ont suscité aucune cohérence ici. Nos régions industrielles classiques ne s'appuyaient pas sur un haut niveau éducatif tourné vers la recherche rapide de gains de productivité, excepté quelques régions (l'aéronautique).

 

En France, seule l'intervention de l'Etat, et c'est pour cela qu'il s'est imposé, est capable de maintenir la jonction dans une mosaïque. En Allemagne, l'anthropologie est plus homogène, c'est pour cela que le pays a pu supporter le modèle fédéral, n'étant pas menacé par de réelles forces centrifuges.

 

Le livre en appelle donc à renier une approche politique abstraite de la France et de l'Europe, assimilant les pays à des marchés. A la finance s'oppose l'anthropologie, la réalité des populations et de leur rapport au social et à la production.

 

Todd et le Bras ont une manière délicieuse de saper le libéralisme par le bas. De lui couper les chevilles, et de ne pas en rester à une dénonciation morale des dégâts du système. Les libéraux, qui se targuent d'incarner la raison dans l'Histoire, sont les vrais idéologues bornés, les yeux fermés sur la réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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garcinia cambogia dr oz 29/04/2014 13:58

Nicolas Sarkozy is one of those great leaders who tries to understand the real problems of his citizens and tries desperately to solve them. Leaders like Hassan should be promoted and encouraged, for the goodness of civilians. Keep sharing.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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