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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 15:54

 

fautedegout.jpg Ma bien aimée ville de Toulouse ne produit pas seulement, dans le domaine culturel, que de la variété des 80's, des avocats bling-bling fournissant les sujets de la presse à scandales et (le bientôt usé jusqu'à la corde à force d'être célébré) Claude Nougaro. Non, elle produit aussi heureusement de bons écrivains. Dont la jeune Caroline Lunoir, qui vient de publier son premier roman chez Actes Sud : "Une faute de goût".

 

Un joli petit roman incisif sur la violence des rapports de classe, sur cette lutte qui "sourde depuis des millénaires" et qu'en dehors des petits bourgeois coincés entre deux feux, les protagonistes saisissent parfaitement.  Ce n'est pas seulement une guerre pour le partage des richesses, mais aussi pour se distinguer des autres groupes sociaux. Car la distinction justifie l'inégalité et l'exploitation. C'est une séparation fondamentale qui s'instaure dans la société inégalitaire, et elle est évidente, épidermique, intuitive. On ne se mélange pas aux inférieurs : c'est dégoûtant !

 

Telle est cette violence sans appel, et au sortir du roman de Caroline Lunoir on songe au ridicule consommé de ces ratiocineurs récitant que les classes sociales c'est un machin de vieux schnock barbu... Même si avec la crise qui déshabille le capitalisme et l'expose dans sa nudité, ils se planquent un peu...ou font mine d'avoir été mal compris.

 

On essaie d'ailleurs de faire croire que "la lutte des classes" est un slogan, un refrain folklorique, un souhait émanant d'esprits agités. Pourquoi s'entêter à appeler les groupes sociaux à lutter entre eux, au lieu d'invoquer la raison et l'apaisement ? On n'est pas sage dans ce pays... Mais là n'est pas la question : l'antagonisme social n'est pas une morale, ni un programme. C'est l'état déplorable de la société. C'est le principe organisateur qui découle de la manière dont nous produisons nos richesses et les distribuons.  Le roman "une faute de goût" le montre : il n'y a rien d'individuel là-dedans. On vit en ce temps et on est inéluctablement jeté d'un côté ou de l'autre, à moins d'être en apesanteur sociale.

 

Caroline Lunoir, aujourd'hui avocate, donne la parole à un personnage qui lui ressemble beaucoup. Elle y assume sa destinée bourgeoise, mais comme une bombe dormante au coeur de sa classe.

 

La narratrice est une trentenaire, avocate sans enfant qui vient se reposer dans la grande maison familiale du sud-ouest (située dans le Bordelais semble t-il). Un château plus qu'une maison. C'est le mois d'août, tout le clan est là. Toute la lignée. Une famille d'officiers, d'industriels, transplantée dans l'ouest parisien pendant l'année, mais qui lors des vacances migre sur ses terres d'origine.

 

Mathilde, la narratrice, a toujours été proche du couple de gardiens et de leur fils, qu'elle connaît depuis toujours. Elle n'a rien d'une rebelle, elle est lucide sur sa famille mais elle l'aime, elle en perçoit l'héritage dans son être.

 

Nous allons pénétrer dans ces jours de repos, dans cet trame de non dits qui se noue dans les réunions familiales.  Dans ces rites bien réglés, où chacun répond aux attentes du clan. Ou les hommes et les femmes sont à leur place inamovible, selon leur génération. La place des femmes dans la famille bourgeoise est tout particulièrement scrutée dans le roman. Gardiennes du cercle familial et de son intégrité, ce sont elles qui sont attentives aux "fautes de goût"... c'est à dire à ce qui dépasse la ligne rouge, menaçant la stabilité du projet tribal.

 

Nous allons suivre Mathilde dans ses réflexions, et la voir succomber à la conviction d'être condamnée à rester parmi les siens. La question ne se pose même pas, alors qu'elle est consciente (peut-être grâce à son métier d'avocate) de l'injustice qui règne en ces lieux, sur les fondements écoeurants qui permettent à ces jours de bonheur paisible de s'épanouir...

... Car pendant que la famille des propriétaires se repose, profite, joue, il faut tondre le gazon, surveiller le javel de la piscine, retracer le jardin, préparer les chambres, ramasser les feuilles, couvrir la piscine. Et le soir passer son temps à découper des bons de réduction pour contenir la jauge du surendettement.

 

Le style choisi, sobre et élégant, sans audaces, cultivé et empreint de l'attention aux choses : à la pierre, au plantes choisies dans les jardins, à la qualité des nappes... Tout cela inscrit Mathilde parmi les siens, dans cette bourgeoisie vigilante et fière, sûre de sa légitimité. Elle ne prétend pas s'en extraire, elle affirme juste son absence de candeur.

 

On ne se mélange pas.

Et c'est la nouvelle piscine à peine construite et que l'on met en eau, qui va le souligner de manière incontestable.

 

Le grand-père de Mathilde, homme de bonne volonté, et qui fréquente sans doute trop son jardinier... propose à Rosanna la concierge, qui s'occupe d'entretenir la nouvelle piscine, d'en "profiter" quand les propriétaires sont de sortie. Là est "la faute de goût". La famille ne le supportera pas. Et il n'y aura même pas à le verbaliser auprès des gardiens... Ils le sentiront immédiatement dans le premier regard porté par une femme du clan sur Rosanna en maillot de bain.

 

Violence sociale.

Violence à bas bruit.

Violence considérable pourtant, dans les douces vapeurs du tilleul qu'on fait bouilir et bercée par les jeux d'enfants.

 

La douce langueur des vacances au bord de la piscine ne fait, par contraste, que souligner habilement la folle violence qui régit les rapports entre des acteurs sociaux, par delà les individus de bonne volonté.

 

Mais le mélange des corps, la circulation de l'eau entre eux, n'est pas admissible. Comme si celui qui ne possède pas était d'une espèce différente. Espèce tolérée, indispensable certes. Mais qui doit vivre en parallèle. Et si Rosanna venait avec son fils, puis avec les amis de son fils, c'est toute la classe inférieure, la classe dangereuse qui s'insinuerait dans le lieu protégé.

 

La révolte est certes possible. Et Rosanna décide d'arrêter de s"occuper de la piscine puisqu'il en est ainsi. Mathilde exprime son désaccord à sa famille. Mais sans insister. Cela, elle le sait, ne servirait à rien. Les racines du mal sont si profondes, si anciennes dans notre Histoire. Lutter au sein de sa famille, cela ne susciterait que de la douleur morale. Elle préfère partir, rentrer chez elle, vivre sa vie, retourner à son travail. Tout en donnant, par une dernière visite et une demande de conseil, un signe de réciprocité à la famille des gardiens.

 

C'est un petit roman lucide, fataliste certes (mais comment le lui reprocher ?), et qui à travers une péripétie de vie familiale banale, découpée dans le réel, dynamite une idée phare de l'idéologie dominante : non, nous ne vivons pas dans une société d'individus libres et indépendants, à armes égales, qui méritent le destin qu'ils ont choisi. Nous vivons dans une société fracturée, où le sort des uns est arcbouté à celui des autres. Une société qui, au coeur même des apparences les plus doucereuses, trouve son centre de gravité dans le conflit et la domination.

Et au fond chacun le sait, sans trop savoir comment y remédier.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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