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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 09:38

 

sv202632-2.jpg Quand j'avais entendu un ancien Ministre conservateur annoncer le "retour de la morale" en enseignement à l'école, j'avais trouvé cela démagogique et irritant. Quand j'ai entendu le nouveau ministre progressiste remplacer la formule par "morale laïque", j'ai sursauté devant cette formule incongrue... La première des choses qui m'est venue, dans les minutes suivantes, c'est l'idée d'une contradiction intenable.

 

Comment la morale - justement elle - peut être laïque ? Enseigner la morale c'est dire le bien et le mal. Mais le bien et le mal se réfèrent à une transcendance, nécessairement. Or, la laïcité s'écarte justement de la transcendance. Donc... La formule est absurde.

 

Je me suis alors dit qu'on ne pouvait pas dignement enseigner la morale dans une école laïque. Qu'il n'y a pas de morale laïque qui s'impose. Ce qu'on peut enseigner, c'est l'instruction civique, OK.... Et ce qu'on peut aussi enseigner, c'est la démarche éthique. Soit une initiation à la philosophie, en réalité. Comment les décisions se prennent ? Qu'est ce qui peut motiver nos actions ? A quoi peut-on se référer ? Quelles sont les différences, justement, entre morale, éthique, dogme et pensée séculaire ? Quelles sont les différentes possibilités qui s'offrent à un être humain face à un dilemne ? Bref, former des citoyens libres....

 

Un autre qui a sursauté quand il a entendu cette formule de "morale laïque" c'est Ruwen Ogien, le philosophe. Il y a réagi par un pamphlet : "La guerre aux pauvres commence à l'école". Pamphlet sur lequel je n'ai rien à redire.

 

Il y rappelle que la morale fut enseignée à l'école sous la troisième république, dans un souci patriotique. Il s'agissait de préparer des soldats, et des femmes de soldats... A cet ennemi extérieur, "le boche", a succédé un ennem intérieur : la "nouveau barbare". Le jeune de banlieue incontrôlable. L'enfant d'immigré, le gosse des cités. A qui viennent s'amalgamer les islamistes, bref tous ceux qui selon le ministre progressiste "ne partagent pas les valeurs de la République". Si l'on veut enseigner la morale laïque, ce n'est pas parce qu'on craint qu'elle soit bafouée au lycée Henri IV... A tous ces êtres immoraux, on ajoute évidemment les marchands de fringue... Parce qu'on est de gauche.

 

Le Ministre progressiste cède ainsi à la reconstruction d'un enjeu politique mondial où ne s'opposeraient plus des classes en lutte, mais des valeurs : celle de la civilisation, face à la barbarie. Le conflit Huttingtonien.

 

Le projet Darcos était lui-même risible. Le texte parlait d'enseigner la morale sous forme de maximes.... Par exemple avec les fables de la fontaine... On se pince... Puis il y eut le projet Chatel, qui parlait des "valeurs communes à tout honnête homme" (on imagine que les traders en font partie, ainsi que les exilés fiscaux, les délocalisateurs, les politiciens condamnés, etc...). Et puis le Ministre progressiste est venu. Il a rajouté l'adjectif "laïque", précisant qu'il s'agit bien d'un enseignement, avec sanction par note et tout le toutim. De la maternelle à la terminale.

 

La morale peut-elle s'enseigner ? Le penser, c'est la concevoir comme un savoir théorique, ce qui est très contestable. Qu'est ce qui sera évalué ? La "connaissance" de la morale ? Ou le fait d'être devenu moral ? D'être moral ? Y aura t-il des travaux pratiques de morale ? Des examens sur le terrain de la morale ? Devra t-on apprendre par coeur des maximes de morale ?

 

Si l'on veut enseigner la morale à l'école, c'est que l'on est tous tombés d'accord pour dire que l'école est devenue une sorte de far west. On ne compte plus les livres, les couvertures de magazines qui parlent de la "fabrique des crétins", de la "décadence scolaire", de "l'échec de l'école démocratique".... Avec Alain Finkielkraut en grand Prêtre de cette messe sacrificielle. Tout est dit : l'école ne vaut plus rien. On sort des chiffres impressionnants sur l'échec scolaire, la montée des violences et autres "incivilités"... Tous sujets à sérieuse discussion enterrée derrière le spectaculaire médiatique.

 

Ruwen Ogien voit ainsi dans le discours moral une sorte de "paradoxe catastrophiste"... Tout va mal, et il suffirait d'un peu de morale pour que tout rentre dans l'ordre ? N'est ce pas justement une manière de se leurrer ?

 

L'échec scolaire n'est-il pas le fruit d'une logique beaucoup plus profonde ? N'exprime t-il pas, si on pousse le raisonnement jusqu'au bout une certaine "lucidité populaire" ? Une intériorisation de ce qui est programmé : le chômage par millions, l'écrasement social, masqué sous l'hypocrisie de l'égalité des chances. D'où le sentiment, très jeune, de perdre son temps inutilement à l'école, d'où la sécession avec un système devenu incontestable (ceux qui le contestaient ont renoncé) mais plus que jamais violent.

 

Il y a aussi une contradiction que les projets de morale à l'école ignorent sciemment : l'école enseigne une chose et démontre son contraire. Elle prône la solidarité, et fonctionne sur la compétition acharnée entre élèves, entre établissements. Les élèves sont très tôt soumis à cette injonction paradoxale. Le désespoir, la suradaptation, le cynisme... Sont les issues les plus aisées.

 

Et puis, de quel droit l'Etat se mêle t-il de morale ?

 

S'il ne se réfère pas à Mahomet ou Jesus pour nous réprimander, pourquoi se réfèrerait-il à des doctrines morales ? A Kant, Bentham ou à Aristote ? L'Etat doit aussi garantir et respecter le pluralisme des morales. Chacun est libre de définir la sienne.  La morale n'est pas neutre idéologiquement. Ainsi, quand Jules Ferry parlait de "la bonne vieille morale antique léguée par nos pères", il faisait référence à une morale qui lui a permis de porter aux nues les massacres coloniaux, l'écrasement des révoltes ouvrières, l'oppression de la femme, la transformation de l'Humain en marchandise par la révolution industrielle... Belle morale.

 

Dans ces projets de morale enseignée, il y a aussi une vision naïve (faussement ?) de la raison. On présuppose que l'exercice de la raison conduit nécessairement au bien et au juste. Mais il y a des morales fondées sur la raison, et qui n'ont rien de juste (à mes yeux en tout cas). Quand Mandeville utilise la fameuse fable des abeilles et nous dit que "les vices privés" font le bien collectif, il est dans une démarche rationnelle. Est-il pour autant juste ? Donc, dire que le raisonnement moral, en lui-même, conduit à une harmonie des valeurs dans la République, est une idée d'une grande naïveté. Ou d'une grande hypocrisie, selon.

 

Car il y a plusieurs positions morales "laïques" (prétendues telles) possibles. Il y a par exemple l'utilitarisme, et la position kantienne, qui s'opposent fortement (par exemple sur le clonage humain). Laquelle faire prévaloir dans l'enseignement ? Trotsky disait qu'il y a avait une morale socialiste ("leur morale et la nôtre"). L'Etat doit-il imposer une version, et laquelle ?

 

Alors on rétorquerait : "mais non, il y a tout de même un fond moral commun à l'humanité". Une sorte de PPDC moral. Mais où ? Ou la trouve t-on ? Qu'on nous le dise ! Et si elle est commune a toute l'humanité, alors pourquoi l'enseigner ?

 

Au bout du compte, quelle est la fonction de ce surgissement de la morale dans le débat scolaire ? Il est encore et toujours de justifier les inégalités. De laisser croire que si on échoue, c'est parce qu'on est immoral

 

Le débat sur la morale laïque n'est qu'un épisode de plus dans l'antagonisme social. Et les progressistes tombent à pieds joints dans le piège, enflammés qu'ils sont par les mots de "citoyen", de "laïque", de "République", auxquels ils donnent de moins en moins de contenu alors qu'ils s'y raccrochent comme à leurs derniers totems.

 

Que l'on ouvre des espaces de liberté dans l'école ! Qu'on y philosophe ! Qu'on y organise le conflit éthique, oui ! Mais qu'on cesse de donner à nos enfants des leçons de morale, surtout quand l'Etat démissionne et qu'il est devenu incapable de protéger. Surtout quand ses propres fonctionnements sont discutables au regard d'un débat moral, justement.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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commentaires

Assemi Djamel 08/04/2013 16:08

Je vous ai découvert dans l'émission Ce soir ou jamais et j'ai acheté dans la foulée vos livres que je trouve d'une très grande intelligence et pertinence.
Pour ma part, j'ai écrit quelques articles sur Oumma.com à défaut de publier dans d'autres sites, en prenant le risque d'être taxé de communautaire; modestes réflexions sur le rapport des musulmans
avec la psychanalyse entres autres.

Vous pouvez trouver un livre que j'avais essayé de publier mais que j'ai mis sur assemi.djamel.over-blog.com dont le titre est "Pourquoi j'avais honte d'être d'origine maghrébine et musulman" ou
"Le complexe post-colonial et identitaire", qui peut avoir une certaine résonance _à l'heure des tenants du choc des civilisations et des partisans des territoires perdus de la République_ avec le
livre de Théodore Lessing "La haine de soi ou le refus d'être juif" du début du XXème siècle avant la seconde guerre mondiale ou encore un échos avec le livre de Salomon Maïmon "Histoire de ma vie"
qui reflète à la fois les espoirs mais aussi les échecs, les revirements et les déceptions des juifs d'Europe en quête d'émancipation et d'égalité des droits au cours du XVIIIème siècle.
cordialement, dans l'espoir de la comtesse de Hanska lorsqu'elle écrivit à Balzac sans y croire, comme lorsque l'on jette une bouteille d'eau à la mer, ou encore, lorsque Stefan Zweig (mon auteur
préféré) devant la folie et le totalitarisme en marche se tint droit et fier, fidèle à lui-même et à son idéal de l'humanisme contre le fanatisme de tous bords. L'histoire se répète hélas. Et le
drame, c'est que l'on fait semblant qu'il n'y a pas de musulmans d'origine maghrébine assimilés, et que le seul échange se fait avec les communautaires et les identitaires, voire les religieux.
Cordialement.

Assemi Djamel 07/11/2014 14:38

De rien...
Merci quand même de l'avoir partagé... Et puis, je pense que moi aussi je serais aussi assis derrière le bar à boire un verre...
:))

jérôme Bonnemaison 10/04/2013 23:15



........ Alors moi je suis pas ruwen ogien hein... Moi je suis un quidam qui vient de lire un bouquin de ce type et qui le chronique sur ce blog. Je ne suis jamais passé ce taddei, et je pense
que je n'y passerai jamais.... Ou alors au bar derrière, pour boire un diabolo menthe.... Merci d'être passé quand même



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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