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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 00:49

Capture-copie-8.jpg Les hors séries Télérama sont vraiment de véritables "mooks". Mélange de livre et de magazine, réalisé avec soin et souci de l'inédit. Une oeuvre utile, un respect du lecteur qui ne court pas les couloirs du monde journalistique.

 

J'aime beaucoup celui qui vient de sortir à l'occasion de la grande exposition sur l'art Kanak au musée du quai Branly. Une belle réussite, et une plongée passionnante en Nouvelle Calédonie, chez ces lointains si proches.

 

Ce qui se passe là-bas depuis la période post massacre d'Ouvéa (1988) est passionnant, car les uns et les autres, globalement, essaient de s'extraire de ce passé qu'ils n'ont pas vécu ni choisi mais qui leur mord la nuque. Ils essaient de s'inventer un autre avenir, en sachant que le passé ne passera jamais.

 

 

Le processus de réconciliation post ouvea est une des créations politiques les plus admirables que j'ai pu voir durant ma vie de citoyen. Les clans des tueurs et des victimes se sont alliés. Les inégalités se sont vraiment réduites, pas assez mais vraiment. Le pouvoir a été partagé, les promesses de l'Etat pour une fois tenues. Les indépendantistes ont même pris le contrôle d'une partie significative du nickel, la richesse locale, et essaient de la concilier avec le respect de la terre, ce qui n'est pas aisé. On songe à l'Afrique du Sud, évidemment à une échelle sans comparaison, dans cette capacité à tordre la fatalité.

 

 

Le sort de la Nouvelle Calédonie ou de la Kanakie (je ne m'intéresse pas aux guerres de noms) souligne la pesanteur du passé :  celle de l'histoire coloniale injuste, atroce, qui a failli liquider le peuple kanak et sa culture, le poids du droit coutumier, de la culture, des déchirements. Mais l'archipel illustre aussi la vitesse des changements possibles, alors que le monde a déjà beaucoup changé depuis la grande crise des années 80 dans l'Ile, et que les termes du débat d'il y a dix ans sont déjà dépassés. La jeunesse ne se pose plus les mêmes questions, le métissage est devenu une réalité, minoritaire certes, mais réelle. Une dialectique étonnante et pleine de possibles, entre la reproduction et le révolutionnaire, voila ce que nous montrent les néos calédoniens.

 

 

La question de l'autodétermination va être reposée bientôt par référendum, et déjà elle se pose différemment, alors que l'Ile est entrée dans la mondialisation, que la notion d'indépendance dans ce cadre est toute relative, que les néos calédoniens ont déjà en charge la plupart des compétences d'un Etat, excepté des fonctions régaliennes qu'ils auraint du mal de toute manière à assumer seuls (comme l'entretien d'une diplomatie à l'échelle mondiale). La Nouvelle Calédonie inventera sans doute une forme politique nouvelle, si elle surmonte le cap dangereux de la reprise du débat, sans céder au retour des vieux démons enfouis.

 

 

Le hors série, joliment illustré, est très riche : il insiste, car c'est telerama, sur les aspects culturels, comme d'ailleurs les dirigeants Kanaks l'ont fait eux-mêmes. Le mouvement indépendantiste prend son essor à partir de 1975 lors d'un festival culturel à grand succès. Il explore l'histoire, l'ambiance actuelle dans l'Ile, sans manichéisme ni faux semblant. De la belle ouvrage. On y apprend par exemple toute la complexité du peuplement venu de l'extérieur, constitué de colons venus s'emparer des ressources mais aussi de desperados, d'anciens bagnards, d'ouvriers du pacifique. Ces iles sont l'héritage de cette complexité.

 

 

On évoque beaucoup bien entendu ce grand dirigeant du FLNKS que fut Jean Marie Djibaou, un visionnaire. Il a su comprendre, contrairement à tant d'indépendantistes dans le monde, que la culture kanak vivrait en regardant de l'avant. Ce qui l'a conduit par exemple à ne jamais réclamer le retour des oeuvres spoliées, bien au contraire, comptant sur ce rayonnement mondial. Djibaou avait saisi ce que Levi Strauss expliquait de la culture : elle est d'autant plus ancrée qu'elle est ouverte et donc féconde.

 

 

Un grand dirigeant, tout sauf rabougri, qui paya, comme son adversaire et partenaire Lafleur d'ailleurs, le prix de son engagement pour la paix.

 

 

Je ne suis pas un grand fan du rocardisme; mais les accords de Matignon sont, on doit en convenir, une belle chose, un des apports de l'intelligence de François Mitterrand à notre pays. L'accord est toute empreint de l'expérience française, éprouvée par des siècles et siècles de traités, par l'expérience d'une administration qui en a vu des vertes et des pas mûres, par ce fait acquis de savoir créer toutes sortes d'arrangements en se servant de la nuance de la langue. La langue française, disait Valéry, est le résultat de sa nécessité de synthétiser du différent. Les accords de Matignon, particulièrement créatifs, le démontrent encore. Là encore, tout est allé très vite, on s'est enfermé jusqu'à trouver un accord. Michel Rocard est d'ailleurs un pessimiste sur le volontarisme politique, en général, mais pourtant avec ces accords il a démontré que dans certaines conditions tout peut évoluer très vite, lorsque la situation est à cueillir et que certains cadres clés sont convaincus.

 

 

J'ai pensé aux indiens d'amérique du nord aussi. Ils ont failli disparaitre au 19eme siècle, comme les Kanaks dans les années 1920. Aujourd'hui ils sont plus nombreux et on reconquis une partie de leur dignité : ce qui ne veut pas dire, au contraire, comme chez les Kanaks, que des débats ne surgissent pas en leur sein et que des questions graves doivent être tranchées au sein de la communauté. Les Kanaks quant à eux, ont relevé la tête, et ils ont aussi ont des soucis à résoudre, tiraillés entre la coutume et le droit commun. Le choc entre l'individualisme et le communautaire très fort devra être surmonté.

 

 

Aujourd'hui la Nouvelle Calédonie est l'archipel le plus prospère dans ce coin du pacifique, on le doit au nickel et aux transferts métropolitains de ressources. Le développement repose grandement sur la nickel dépendance. Il est certain que la poursuite de la croissance et la redistribution qu'elle permet aiderait à ce que les diables de la division ethnique restent dans leur boite. 

 

 

C'est dans l'exploration du particulier que rejaillit l'universel. Ce tout petit peuple qui ne connaissait pas l'écriture avant sa conquête a des écrivains, des entrepreneurs, il envoie désormais ses jeunes à l'université, ce qui n'était pas le cas il y a trente ans. Nous sommes égaux, voila ce que dit l'histoire de la nouvelle calédonie. Nous avons pris des chemins différents parce que les chemins du monde étaient fort différents, mais le racisme est une folie imbécile.

 

 

Le racisme, superstructure atroce du colonialisme brutal qui repoussait les kanaks hors de leur terre et les mettait en réserve, les exposant comme des animaux, a suscité tant de blessures léguées. On doit admirer ceux qui essaient d'en sortir, quels que soient leurs origines, leurs hésitations, leurs désaccords. Ils ont déjà effectué un beau parcours.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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