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10 août 2012 5 10 /08 /août /2012 14:00

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Précurseur du Rap, évoluant à la lisière de la Soul, inventeur des décennies en avance du « slam », poète « urbain » comme on le dirait aujourd’hui (expression philistine détestable, qui désigne la poésie comme une activité de grand air, bucolique, plutôt que comme une nécessité et une manière de vivre. Le Spleen de Paris, c’est rural sans doute ?!) Gil Scott Heron nous a superbement affirmé que « la révolution ne serait pas télévisée », incitant à nous bouger un peu et à quitter les artères de la société du spectacle... Promis j'y penserai... 

Mais sera-t-elle imprimée la Révolution ? Il devait forcément se le demander, puisqu’à son actif il eut plusieurs œuvres publiées, dont ce premier roman noir écrit très jeune, « Le vautour » .

Pour ceux qui connaissent la série américaine politico policière « Sur écoute », à mon sens la meilleure odyssée télévisuelle jamais réalisée (j’exagère pas, hein) , ils y retrouveront une manière bien particulière d’aborder la vie de la rue, de manière chorale, complexe, jamais manichéenne, et en même temps fataliste. Un propos centré sur l’individu mais qui le dépasse et le montre mu par les mouvements du système. Les sociologues parleraient d’une manière de transcender le clivage entre holisme et individualisme méthodologique (ça vous calme ça, hein ?). Un dealer n’est jamais uniquement un dealer. Il est un arlequin. Un voyou, un gars qui doit manger, un fils, un frère, un voisin, un pote, un compagnon d’école, un lecteur. Et c’est cette complexité, qui dans l’interaction sociale, crée de l’imprévu, du jeu, de l’inattendu. La vraie vie, pas celle de la caricature permanente qui nous opprime et nous éblouit.

Le roman se déroule à New York en 1970, quartier de Chelsea, au sein de la communauté noire. A un moment où l’Etat a décapité les espoirs d’émancipation avec des méthodes expéditives et que commence l’époque du reflux. La drogue commence à être le meilleur moyen de l’endormir dans ses tréfonds, la communauté noire, qui a perdu ses leaders. Et l’alcool est fidèle à son rôle de puissant léthargique.

 

On trouve le corps assassiné de John Lee, un petit gros vivant chez papa et maman, mais déjà dealer numéro un du quartier.  Qui l’a tué ? Tel est le but classique du roman que de le trouver. Mais comme souvent c’est le chemin qui compte, celui de la rue new yorkaise. Tour à tour, au son évoqué des grands musiciens soul de l’époque, comme Curtis Mayfield ou Aretha Franklin, nous suivrons différentes figures masculines de la jeunesse de Chelsea. Chacun connaissait bien John Lee et pourrait en être l’assassin. Chacun essaie de trouver sa voie, sans énormément d’options à son actif, les routes se croisant et convergeant.

Il y a Spade, le Caïd du quartier un peu plus âgé que les autres, un mythe local. Il essaie de devenir une sorte de fonctionnaire du deal, tranquille, et de sortir de sa caricature de type froid et sans cœur qui lui a donné son statut, mais dans laquelle il se sent à l’étroit. Il essaie d’aimer aussi, mais le cœur s’est bronzé.

Il y a Junior, qui suit ses traces. Un chef de bande junior. Il sait qu’il doit prendre tous les risques s’il veut sortir la tête de l’eau.

Il y a Afro, éducateur et militant, nationaliste noir dans la mouvance de Malcom X, qui est taraudé par ses interrogations : qu’est ce que la vie d’un révolutionnaire et qu’implique t-elle ?

Il y a Q. I, l’intellectuel du quartier, qui parle comme un livre. Mais qui est isolé et cherche sa voie.

Ces jeunes lycéens se connaissent tous, se fréquentent, se défoncent ensemble à peu près tout le temps. Ils se posent des questions sur leur milieu, sur le sort de leurs frères, sur leur devenir dans le quartier, mais l’amérique est lointaine. Le Vietnam n’est presque jamais évoqué, sauf à travers le frère de Junior qui y est parti.

Les filles de la communauté, à cette époque, sont considérées comme des objets sexuels. Le livre peut être compris comme très machiste, mais je pense que c’est la volonté de l’auteur de décrire ce qu’il sait de sa génération, sans perspective normative.  Il est très difficile, même quand l’amour survient, de sortir des rôles prédéfinis. Les filles entrent dans le jeu. Le sexe est omniprésent dans cette génération, mais sans ferveur. D’une fièvre animale.

Les militants militent mais ils n’ont pas réglé des grandes questions stratégiques sur leurs buts. Que faire des blancs par exemple ? Q.I, le lettré du quartier, qui aurait pu faire un excellent cadre politique, est refusé car on l’a vu convoler avec une femme blanche en recherche d’exotisme dans un recoin de Central Park. Le mouvement noir s’enferme alors que justement un Malcom X avait finalement compris la nécessité de voir large, très large.

Les parents sont désarmés face à leurs enfants, ne leur montrent pas la voie, sont empêtrés dans des schémas moraux qui ne fonctionnent pas pour leurs enfants. Ils ferment les yeux.

Ce qui est frappant aussi, c’est l’absence de jonction entre cette jeunesse new yorkaise et l’autre jeunesse, celle des hippies (cf. mémoires de Patti Smith, chroniquées dans ce blog), que les gars du quartier méprisent.  Division des minoritaires, qui n’arrangent jamais leurs affaires.

 

Pour ceux qui chercheraient une ambiance Coffy ou Shaft, c’est-à-dire un peu funky, désuète et kitsch avec des personnages hauts en couleurs (ce qui n’est pas déplaisant non plus), ce livre sera décevant. La langue y est populaire, simple, crue, elle ne cache rien, mais elle ne donne pas dans un quelconque folklore et évite tout argot. Le livre est empreint de gravité. Les descriptions sont sobres et minimalistes. L’ambiance est plutôt sinistre. On est plus proche du Spike Lee de « Summer of Sam » (qui se passe sept ans plus tard dans la même ville) que de « Do the right thing » et son imagerie rap.

« Le vautour » est un état des lieux plutôt pessimiste de la jeunesse noire de ces années là. En fait le vautour c’est l’avenir sombre qui plane sur ce quartier, et que ne démentiront pas les années 70.  Même si à aucun moment on ne sombre dans le misérabilisme ni l’exagération des difficultés. On est encore, il est vrai, à la fin du grand cycle de croissance économique. La communauté noire, s’il elle n’en a eu que des miettes, et qu’elle rue dans les brancards, a encore une vision peu ou prou optimiste de l’avenir. Parmi elle des gens s’organisent et se structurent, pensent que la communauté se réveille et que ce n’est qu’un début alors que le cycle de la mobilisation se referme. Plus tard, le roman de Gil Scott Heron aurait pris une tonalité bien plus ténébreuse, comme un livre du grand Richard Price par exemple (le scénariste de « clockers » de Spike Lee, qui ferait une bonne suite du « vautour » vingt ans plus tard), tout à fait dans la continuité de ce roman réussi d’un jeune black qui voulait vivre de sa plume et parler à son peuple.

 

Black Power ! But power for what ? that's the question.

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Policier
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commentaires

nicolux 04/07/2014 08:50

excellent roman... malheureusement je ne suis pas sûr d'avoir réellement compris qui a tué John Lee...?

Melvin X 18/08/2012 22:37

Inconnu au bataillon, mais ce que tu en décris me parle (et loin des "Coffy" et autres "Shaft", il y a quelques films estampillés blaxploitation qui semblent de la même veine).

Par ailleurs, sur la question des femmes, j'ai pensé la même chose en lisant Iceberg Slim, cette infime limite qui transforme l'écrit en description sordide mais réaliste plutôt qu'en machisme
arrogant...

Pour Gil Scott Heron, il a composé une BO introuvable d'un film obscur avec Calvin Lockhart ; "The Baron" ;-)

A plus

jérôme Bonnemaison 20/08/2012 09:55



C'est quoi ou qui Iceberg Slim ?



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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