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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 08:04

 

58170.jpg (Ce matin, lendemain de levée de Brennus de mon équipe d'Ovalie favorite, et accessoirement de législatives, je pars chercher cette madeleine de Proust qu'est pour moi la lecture de la Dépêche du Midi et de l'Equipe relatant ces finales gagnées. La dixième au moins depuis que j'ai l'âge d'aimer le Rugby. On y retrouve exactement le même chemin de fer : l'homme du match, le voyage avec les supporters en train, les notes des joueurs, les réactions d'après match, les félicitations classiques des notables... Savoureuse impression d'éternité. Et toujours cette écriture fleurie des rédactions sportives qui dépareille heureusement dans la langue de bois journalistique. Le lieu de l'affrontement des avants devient "la Forge" par exemple.

 

Et puis en revenant je m'arrête chez les bouquinistes du marché au puces qui se raréfient. Pendant que je fouille, le remarque trois jeunes filles, une grande soeur sans doute et ses deux cadettes, d'origine indienne ou pakistanaise peut-être, et issues sans trop prendre de risque de nos couches sociales les plus populaires. Si j'en crois les codes vestimentaires arborés en tout cas. Elles tripotent frénétiquement dans les bacs, cherchant manifestement des classiques français. "Ca te dit de lire Rabelais ?", "Et l'éducation sentimentale tu veux que je le prenne, non tu l'as déjà je crois ?"... Je suis donc en l'occurence voyeur et je reste à à écouter, tout près, émerveillé. A un moment, une soeur propose d'acquérir La chartreuse de parme, et celle qui est juste à côté de moi dit que "bof"... Alors je me risque à lui dire que "la chartreuse de Parme, franchement vous devriez essayer, c'est tout à fait magnifique". Elle ne s'en offusque pas et me répond "qu'elle l'a en CD". Je comprends que non contente de lire elle écoute aussi des enregistrements de lectures, pratique qui a tendance à se répandre. Bon, je souris et je m'en vais, les laissant là les bras chargés de chefs d'oeuvre en Poche. Lueur voluptueuse. J'ai entrevu, un court instant, un monde parallèle dans lequel j'aimerais vivre, une distorsion de l'espace temps. Aucune chance d'y accéder. Je ne sais si cette opportunité a existé mais elle a disparu. Pas d'illusion. Mais que ce genre de scène puisse encore être vécue, moi ça me met en joie.)

 

Cela n'a absolument rien à voir avec le livre dont je vais ici parler, "HHhH" de Laurent Binet (censé être un premier "roman"), mais j'avais envie de l'écrire. Et comme c'est mon blog, jafécekejeveux.

 

(On pourrait cependant se dire pour trouver un lien que la culture est quand même un rempart contre la haine et donc contre le retour de l'ultra droite. Mais en même temps, on se rappellera que l'Allemagne était une Nation éduquée, où l'Université était une institution grandiose, productrice d'intellectuels majeurs depuis plus d'une centaine d'années, et que le personnage dont on va parler maintenant, Heydrich, était cultivé. Ce qui n'empêcha pas ce dernier d'organiser des massacres de masse inimaginables (Binet rappelle que le fossé de Babi Yar est long d'un kilomètre...) et de planifier l'extermination des juifs d'Europe, mission plus qu'à moitié remplie au bout de la guerre).

 

On m'avait dit du mal de ce livre, et puis j'ai quand même beaucoup lu sur le nazisme (et à force ça casse un peu le moral faut-il avouer), alors j'avais laissé de côté ce roman qui avait eu à sa sortie un écho important. Mais il se trouve qu'une copine à moi, bretonne devenue parisienne jusqu'à la moelle, est amie avec ce Laurent Binet qui a le même âge que moi. Alors elle me dit en substance "ben t'as qu'à le lire le livre de Laurent qui cartonne partout dans le monde et en parler dans ton blog tu verras". Et donc je m'exécute, parce qu'elle a un caractère trempé et que ça moufte pas.

 

C'est un livre très original, très plaisant, émouvant et bien réalisé.  Bon, Laurent Binet n'a pas la puissance d'évocation d'un Javier Cercas, mais justement on est au coeur du problème qu'il soulève : doit-on "faire littérature" avec l'Histoire ? Lui il y rechigne et donc s'emploie à retenir ses effets de style, même si quand il s'écarte de l'aspect historique de son récit, il se lâche et montre l'ampleur de son talent.

 

Laurent Binet a été marqué par la figure des résistants tchécoslovaques, qui venus de Londres et s'agrégeant à la Résistance intérieure, sont parvenus à éliminer "la bête blonde" que fut l'inimitable Heydrich, "Protecteur" installé à Prague par Hitler pour mater le pays et le "germaniser", et en même temps artisan infatiguable de l'holocauste et chef de la plus grande partie de l'appareil policier du Reich. Il était déjà dans le cumul des mandats, et le pire qui soit.

 

Donc l'auteur veut raconter cette histoire d'attentat. Mais comment s'y prendre ? Il sait ce qu'il ne veut pas produire, mais il hésite sur ce qu'il veut vraiment écrire. Et cette réflexion court tout au long du livre. "Faire de la littérature" avec l'Histoire de ces héros, inventer quoi que ce soit, c'est un peu trahir selon lui. C'est en tout cas traiter la réalité avec légèreté et manquer de respect aux acteurs. Le livre de Laurent Binet en somme est l'antithèse de "Jan Karski" dont on a déjà parlé ici ( Jan Karski, celui qui témoigna pour rien ), pour lequel on ne s'est pas embarrassé de ce genre de questions, peut-être malheureusement. Laurent Binet, lui, il est tenaillé par ces interrogations. 

 

Le livre va donc raconter l'histoire de cet attentat, son mûrissement, son exécution et ses suites. Mais sans rien romancer, sans "boucher les trous", et en signalant justement toutes les difficultés de la manoeuvre, toutes les tentations de fiction qui surgissent, toute la gageure de rendre compte du passé qui n'existe plus.

 

Donc Laurent Binet, parti pour écrire un récit historique, nous livre un passionnant "Work in progress", un livre en train de se réaliser; nous montre un auteur face à ses doutes, une création qui se déroule dans le temps et subit les influences des lectures, des films à la télé, de tout ce qui vient percuter le créateur. Belle réflexion sur la littérature dans ses rapports avec l'Histoire.

 

Ce n'est pas une biographie de l'abominable Heydrich, ni des justiciers qui le liquidèrent. Ce n'est pas un roman historique.

 

Alors pourquoi préciser, sous le titre, qu'il s'agit d'un "roman" ?

J'y ai songé et il me paraît -c'est en tout cas ma conclusion- qu'il s'agit en fait d'un roman sur un écrivain en train de s'attaquer à cette histoire là. Une sorte de méta roman historique. Un genre inédit. On trouve évidemment des biographies distanciées, des livres d'Histoire où l'auteur est un personnage qui existe dans le livre. Mais ici Laurent Binet radicalise cette approche.

 

J'aime aussi le ton de ce livre, lucide, modeste malgré son ambition d'ampleur (dix ans de travail, un souci de reconstitution maniaque). Cette manière directe dont use Binet pour nous signifier que ces types, Heydrich, Himmler, Hitler, et autres, ainsi que les collabos, sont de sales types ou des détraqués. Pas des êtres surnaturels. De belles "saloperies" comme il le dit. Et Laurent Binet n'hésite pas à être souvent sarcastique à leur encontre (Himmler est un Hamster, mais dangereux), et je trouve ça pertinent. Ne pas magnifier, même sous la forme du diable, ces ordures, qui sont souvent incultes, très souvent frustrées, maladroites et bestiales, permet de prendre conscience qu'ils ne sont pas si lointains que cela. Et ils ne le sont pas.

 

J'aime aussi cette humilité non feinte face aux héros de la Résistance, cette manière de se comparer à eux pour les rendre tout à fait humains, et donc de souligner le courage incroyable dont ils ont fait preuve. Une question marquante est celle de la possible survie à l'attentat. Ils ont une chance sur 1000 de fuir, mais cette possibilité change tout, elle ouvre la porte à l'espoir et modifie donc toute l'approche psychologique de ce combat.

 

Le "clou" du livre, c'est l'attentat lui-même, et puis les suites : la traque, le dénouement de cette affaire (dénouement que je ne connaissais pas pour le coup) tout à fait incroyable. A blêmir d'admiration pour les résistants qui y laissèrent leur peau. Et on comprend tout à fait pourquoi Laurent Binet a été travaillé par cet évènement. Dans cette partie du roman où on bascule, où le rythme s'accèlère, la narration est fort réussie.

 

Une petite faiblesse du livre, à mon sens, est de passer un peu trop de temps à des épisodes tout de même assez connus de l'Histoire de la guerre, qui n'apportent pas tellement d'eau au moulin. Mais je dis cela pour nuancer mon enthousiasme. Car j'ai pratiquement lu le livre d'une seule traite.

 

On a beau avoir lu des milliers de pages sur cette période, on ne cesse jamais de découvrir l'ampleur des horreurs perpétrées par les nazis, et par exemple la répression psychopathique qui s'abattit sur le pays après l'attentat. La Tchécoslovaquie, à qui Laurent Binet déclare sa flamme, a saigné abondamment pendant cette guerre. Petit frisson au passage : Binet note qu'Heydrich, le supérieur d'Eichmann (ça devait être la super ambiance au bureau) était en passe d'être nommé à Paris pour appliquer les mêmes méthodes que celles appliquées "de manière exemplaire" (dixit Goebbels) dans son Protectorat de Bohème-Moravie.

 

In fine, ce qui semble préoccuper Laurent Binet, dans ce premier "roman" fort prometteur, c'est la question de la Vérité. Tout simplement. Et s'il n'est pas le premier à s'y attaquer, certes, il a la superbe effronterie  de s'y frotter avec beaucoup d'intelligence et une sincérité tout à fait admirable.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Ajar 13/09/2014 03:03

Quel talent ! Et il faudra attendre 2014 pour découvrir son best seller sous un nom de plume. N'est pas Romain Gary qui veut.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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