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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 09:55

 

 

9782228906678.gif Pendant les trois dernières décennies, l’usage même du mot « capitalisme » était ringardisé, assimilé à la vieille critique sociale, censée être disqualifiée. On parlait plutôt d’économie de marché (terme imprécis et euphémistique), ou même tout simplement d’ « économie moderne », donc la seule possible aujourd’hui… L’Histoire était censée se terminer avec la chute du bloc soviétique. Le schéma Hégélien de l’Histoire, comme le feu dans la Guerre du même nom, avait été dérobé par la tribu des libéraux à la peuplade des révolutionnaires.

La crise des subprimes et ses suites, c’est-à-dire en vérité  la crise du capitalisme à son stade d’obésité financière, conduit à se poser à nouveau crûment la question que Joseph Schumpeter abordait dans un chapitre de « Capitalisme, socialisme et démocratie » rédigé au milieu des années 30 : Le capitalisme peut-il survivre ? Les éditions Payot ont eu la bonne idée de republier le chapitre sous ce titre parlant…

Le capitalisme peut-il survivre ? Et nous avec lui devrait-on continuer… Car comme le disait l’auteur lui-même, la disparition prévisible de ce mode de production ne nous dit rien sur sa suite … Et l’humanité peut sombrer dans la barbarie la plus complète, la Prison pour tous à nouveau, ou tout aussi bien dans un modèle de vie et de développement plus humain et enfin réellement démocratique.

Je ne dis pas cela pour démoraliser les lecteurs de ce Blog, mais bon… Si l’on perçoit assez nettement l’avancée vers le précipice sous le poids de l’avalanche inégalitaire, la stagnation de la croissance, la dangerosité de la bulle financière toujours au bord d’exploser, la destruction du patrimoine naturel… le visage de l’alternative a pour sa part du mal à se dessiner, c’est le moins que l’on puisse dire. Et si on se dit à nouveau volontiers « anticapitaliste » sans risquer une hospitalisation d’office, il est bien difficile d’apercevoir la Terra Incognita derrière les nuages.

Schumpeter fut un économiste hétérodoxe, dialoguant avec l’économie marxiste mais marchant son propre chemin, celui d’un original. Il a laissé des concepts majeurs à la théorie économique, telle que « la destruction créatrice » ou « les grappes d’innovation ».  Lire ce chapitre de l’un de ses ouvrages majeurs est étonnant, car Schumpeter s’y risque à des prédictions. Avec une part de prescience, des erreurs aussi. Et aussi des pressentiments qui ne se confirmeront que bien plus tard.

Pour Schumpeter, et en cela sa pensée ressemble quand même à celle de Marx, le capitalisme est appelé à mourir sous les coups de ses propres succès, qui minent ses fondements.

Comme Marx, Schumpeter se dit impressionné par le dynamisme de l’économie capitaliste. Et il reconnaît que son développement a profité largement aux masses en améliorant le niveau de vie général, du fait des innovations. D’ailleurs finalement, les très riches n’ont que peu d’intérêt au progrès technique qui est au cœur de la croissance capitaliste : « l’éclairage électrique n’améliore pas grandement le confort de quiconque est assez riche pour acheter un nombre suffisant de chandelles et pour rémunérer des domestiques pour les moucher ».

L’économie privée vise certes à comprimer la production afin de réaliser des profits. Elle est un corset qui empêche la production de s’émanciper pleinement. Et Schumpeter propose que l’on rebaptise le profit comme « dîmes et rançons »…  Mais le capitalisme reste malgré tout un mode de production très dynamique. Quel est son moteur ? Et bien c’est là que surgit la fameuse « destruction créatrice » : l’impulsion fondamentale, c’est le nouvel objet de consommation, le nouveau moyen de transport, la nouvelle organisation de la production. Bref, ce qui crée la croissance, contrairement à ce que prétendent les libéraux, ce n’est pas la flexibilité des prix, c’est l’innovation. Et il n’y a pas de limite théorique à l’innovation.

Le capitalisme se développe en détruisant constamment ses éléments vieillis.

Un élément fondamental du capitalisme observé par Schumpeter est le « monopole », l’entreprise géante. Il dispose de nombreux moyens pour asphyxier la concurrence, et pour lutter contre le progrès technique lui-même.  Mais le monopole ne produit pas forcément à un prix plus cher qu’une entreprise jetée dans la concurrence. En effet, la concurrence est coûteuse à maints égards, elle affaiblit les protagonistes en lutte, elle oblige à des frais publicitaires énormes, etc…

Tous ces constats reviendront sur le devant de la scène lorsqu’il s’agira, aux Etats Unis, de discuter de la réforme du système de santé proposée par Barack Obama, le système concurrentiel étant beaucoup plus coûteux que les modèles publics monopolistes. Schumpeter avait vu juste.

Surtout, et là je trouve Schumpeter génial, l’innovation serait en réalité impossible à introduire dans une économie vraiment concurrentielle. Pour que l’on prenne le risque d’innover, et d’introduire le nouveau produit sur le marché, il faut nécessairement être protégé, sinon à quoi bon sortir le bout du nez pour être croqué ? Donc la société invente sans cesse ces types de protection. Les sociétés qui ont inventé le chemin de fer ont bénéficié de toute la sollicitude des pouvoirs publics, bien évidemment. Et même Microsoft à ses débuts. Qui serait allé leur savonner la planche ? La croissance ne peut pas sérieusement se réaliser dans une économie de libre marché telle que la rêve les libéraux. La grande entreprise monopoliste est donc l’avenir du capitalisme. Et elle en prépare la disparition en sapant la concurrence. Schumpeter règle son sort à la théorie économique dite classique (bourgeoise convient mieux), en quelques chapitres de bon sens. Le culte de la concurrence libre et non faussée, de la flexibilité des prix, est aussi efficace que la danse de la pluie….

C’est aussi sur le plan culturel que le capitalisme se saborde. Le capitalisme, culturellement, c’est le calcul. Ce mode de production a été le moteur du rationalisme. Le capitalisme est foncièrement anti mystique, anti héroïque, anti romantique. Schumpeter le juge aussi pacifiste par nature, et là il exagère… (L’homme d’affaires n’a pas envie d’aller au front, mais la guerre faite par d’autres ne le trouble pas si elle ne nuit pas à la réalisation de profits. Je crois qu’il n’y a pas de doute sur ce point….)

L’entreprise devient rationnelle, se complexifie, s’automatise, et se dépersonnalise. Donc le capitaliste –le capitaine d’industrie – perd sa raison d’être.  L’évolution capitaliste « dévitalise la notion de propriété ». Apparaît ainsi la société par actions, où l’anonymat l’emporte.

L’autorité du capitaliste s’effondre peu à peu : « l’appropriation dématérialisée et absentéïste (…) ne provoque pas et n’impose pas, comme le faisait la propriété (…) une allégeance morale ». Le capitalisme est appelé à disparaître, car personne ne sera pour le défendre en somme.

Et là Schumpeter a eu tort et raison. L’apparition des stock-options, ce procédé tordu qu’il n’avait pas imaginé, lui donne raison, finalement, car c’est bien le moyen trouvé pour arrimer les dirigeants des grandes sociétés aux intérêts des actionnaires. C’est bien que des forces puissantes tendent à les séparer. Les productifs ont tendance à s’entendre entre eux, et les actionnaires le savent, alors ils s’arrangent pour les diviser.

 

Mais contrairement aux prévisions de Schumpeter, me paraît-il, l’anonymat des actionnaires a affaibli l’opposition au capitalisme. L’ennemi du travailleur, celui qui se nourrit de son travail,  est perdu dans les nuées de la mondialisation, il est parfois très loin, anonyme et atomisé (les cotisants des fonds de pension). Il est invisible et ne porte plus frac et haut de forme. Alors que le défilé ouvrier, à ses débuts, levait le poing pour effrayer le bourgeois, il doit aujourd’hui passer par la théorie pour comprendre le rapport social qu’il subit. Et l’on profite de cette difficulté pour désigner aux travailleurs d’autres cibles : le voisin qui ne travaille pas, le plus pauvre que soi, l’étranger…

Il reste qu’en développant la rationalité, et notamment en élevant le niveau d’éducation, le capitalisme éduque ses propres ennemis. Et ici Schumpeter a des accents prophétiques, notamment à l’égard de mai 68, mais aussi de notre époque :  le capitalisme crée une « surproduction » d’intellectuels, qui ne trouvent pas satisfaction dans ce monde là et se retournent contre lui. La critique sociale est animée par ces intellectuels, qui se sont aussi emparés des bureaucraties autrefois favorables au capital (aujourd’hui les fonctionnaires sont relativement hostiles au capitalisme).

Ce que Schumpeter n’avait pas pressenti tout de même, c’est l’immense frustration de ces citoyens éduqués devant la confiscation évidente de leur souveraineté par les détenteurs de capitaux. Bref, la contradiction entre l’homme démocratique qui sort du système d’éducation, et la réalité d’un monde où la démocratie est niée par la force du capital. Contradiction qui menace d’éclater en violentes crises sociales et politiques.

Autre conséquence du rationalisme bourgeois, qui éclatera en mai 68, et continue depuis à exacerber des contradictions : la famille bourgeoise se désintègre. Et avec elle le moteur classique du comportement capitaliste : investir pour l’avenir, pour la descendance. L’horizon de l’homme moderne c’est la durée de sa propre vie, ce n’est pas l’épargne à l’égard des générations futures qui occuperont la même demeure. En lisant ces phrases, j’ai songé immédiatement à la différence entre le père et le fils Lagardère : le père était un capitaine d’industrie innovant, dévoré par son projet de développement, portant un rêve industriel, et travaillant pour la postérité des Lagardère. L’héritier est un jouisseur, un narcisse, il se désintéresse de l’industrie et s’intéresse à l’immédiateté, c’est-à-dire au secteur de la communication. Et il n’est pas étranger aux errements d’EADS et d’Airbus car le long terme a été perdu de vue.  Le père était aspiré par le futur, le fils obsédé par le présent et préoccupé de conjurer le temps qui passe , comme le montre son comportement ridiculement jeuniste.

Schumpeter voyait ainsi se profiler ce qui arrive aujourd’hui : la stagnation de l’investissement productif , la fuite des capitaux dans la bulle financière et l’obsession du profit à court terme. Une logique qui peut, comme l’a titré un essai d’économie à succès de ces dernières années, conduire le capitalisme « à s’auto détruire » (Artus/Virard).

Schumpeter n’avait pas pu voir d’autres logiques d’auto destruction de ce mode de production : la consommation aveugle et gloutonne de la planète d’abord, qui sape les ressources dont la croissance des richesses a besoin. Et aussi l’immense creusement des inégalités, la généralisation de la précarité, qui redonnent toute sa valeur à la phrase de Marx selon laquelle le capitalisme « crée ses propres fossoyeurs », cette armée de gens qui n’ont rien à perdre.

Si l’explosion, l’implosion, ou l’effondrement se profilent, nous devrions nous hâter de préparer la suite.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Economie
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fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 04/05/2012 22:34

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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