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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 08:41

 

inhabitable.jpgJe ne suis pas un optimiste de nature, ni vraiment de raison.

 

Ce qui explique qu'en 2005, lorsqu'il y eut cette succession rapprochée d'incendies mortels dans des immeubles insalubres à Paris et ailleurs, j'ai été écoeuré par le déferlement de compassion qui s'ensuivit. Je travaillais alors dans "la lutte contre l'exclusion"  et j'avais effectué mon lot de visites de squats, d'immeubles en péril, d'hôtels sordides, de camps de Roms, et de dispositifs d'accueil pour certains presque aussi désastreux.

 

Malgré la stupeur affichée face à ces drames, l'Etat ne découvrait pas le phénomène, brusquement éclairé par les charognards de l'information qui jamais ne s'y étaient intéressés, jusqu'à pouvoir donner des frissons aux foules. Notre actuel Président, alors à l'Intérieur, court-circuitant habilement son collègue du logement, s'agita comme de coutume, réclamant aux Préfets "l'inventaire immédiat" des immeubles à risque. Les circulaires furent promptement rédigées... On se remua un peu, mollement. Aucun suivi réel de la mesure ne fut effectué. Comme d'habitude.

 

Ces immeubles étaient depuis fort longtemps recensés par les comités départementaux d'hygiène et les arrêtés d'insalubrité, signés par les Préfets. Mais pas un journaliste ne pensa à vérifier la réalité, la profession se contentant de lire les dossiers de presse distribués par les Cabinets ministériels. Donc comme souvent, on singeait l'action publique, on paradait en activitiste, afin de donner le change avant qu'un nouveau drame n'efface celui des enfants asphyxiés.

 

Il aurait suffi aux journalistes de se ballader autour du Stade de France. A quelques encablures, une rue que je n'aurais pas eu la force de parcourir à pied tellement elle s'étirait était mouchetée d'adresses visées par des arrêtés...

 

Je me suis  alors dit que l'on assisterait, quelques mois ou années plus tard, à la même conjonction dramatique. Et on nous ressortirait les mêmes visites de terrain, les mêmes mines graves. Les mêmes proclamations.

 

Et pourtant...

 

Je viens de lire le très beau petit livre co-écrit par la décidémment éclectique Joy Sorman (écrivain) et Eric Lapierre (architecte), intitulé "L'inhabitable" en référence à une expression de Georges Perec parlant des taudis.

 

Une excellente idée que de croiser le regard de la créatrice et du spécialiste. Les deux se complétant utilement.

 

S'ajoutent à ces lignes des illustrations : photos et plans, servant la réflexion.

 

Et il se trouve que mon pessimisme d'il y a six ans était exagéré.

 

Des résultats importants ont été atteints à Paris, depuis que la lutte contre l'habitat indigne a été sérieusemement initiée, soit depuis 2002. Et je n'oublie pas, ce que le livre passe un peu sous silence, le caractère primordial des lois contre l'exclusion de 1998 (défendue par qui vous savez, alors Ministre) et la Loi SRU. Je n'oublie pas non plus l'impulsion , malgré son passage éclair, donnée par l'excellente Ministre du Logement que fut Marie-Noelle Lienemann, qui secoua le cocotiers des Ministères et des Préfectures (je me souviens des visages blêmes des technos lisant les instructions qui tombaient... j'avais envie de rire). Sans oublier Louis Besson, moins énergique sans doute, mais très pertinent.

 

Oui, des résultats ont été obtenus par la Mairie de Paris qui a engagé 630 millions d'euros pour un public bien peu rentable électoralement (beaucoup sont en situation irrégulière). Il s'agissait de s'attaquer à 10 000 logements, rien que ça. Et de porter le fer dans un système plus complexe qu'il n'y paraît, semé d'embûches juridiques, pratiques, financières, culturelles parfois.

 

Aujourd'hui, on a beaucoup avancé, et même créé des outils anticipant la dégradation des logements. C'est certes un puit sans fond, car la ville produit sans cesse ses marchands de sommeil, ses copropriétés en déshérence, et donc ses taudis.

 

Peu à peu les techniciens et serviteurs du bien public ont appris à contourner les obstacles, ont inventé des outils, comme l'"agence intercalaire" chargée de gérer les immeubles pour que les logements vidés ne soient pas squattés et puissent être rénovés. Et loin de cette démagogie facile, stigmatisant le fonctionnaire, jouant sur le cliché dix-neuviémiste du bureaucrate froid et obtus, qui imprègne la production journalistique, Joy Sorman montre au contraire l'engagement acharné de ces acteurs qu'elle suit dans les cages d'escalier (ceux de la Société d'Economie Mixte de Paris chargée de la reconquête de ce parc). Ils luttent patiemment, professionnellement, dans l'ombre et sans aucune reconnaissance, pour faire reculer l'Inhabitable.

Et il est réjouissant, en fin de livre, de feuilleter ces photos où l'on peut comparer l'immeuble sous arrêté d'insalubrité et le bien rénové. Pour relier les deux, il en a fallu de l'acharnement.

 

Maintenant qu'on a avancé, les lumières de la société du spectacle ne s'en soucient pas plus qu'avant les incendies mortels. On préfère parler des petites phrases d'un candidat putatif UMP à Paris qui veut en dissuader un autre... Comme si cela avait une importance dans l'immense densité humaine qui s'appelle Paris.

 

C'est au prix de cet engagement difficile, inlassable, de ce travail associant des assistantes sociales, des architectes, des ouvriers coulant de la chaux pour consolider des fondations d'immeuble... qu'un Paris populaire subsiste ; même si les logements sociaux sur le Canal St-Martin n'interrompent pas l'hémorragie des classes moyennes qui fuient le territoire de la capitale, mais c'est encore un autre combat.

 

Joy Sorman trouve les accents justes pour décrire l'habitat insalubre, avec clarté et sans effets. Cela va de pair avec un propos respectueux des habitants, sans cacher les impasses dans lesquels ils finissent parfois par s'enferrer : ainsi ce livre est le premier que je lis, qui aborde de manière directe et concrète les difficultés du "relogement" (sentiments d'isolement, difficultés graves à s'approprier l'habitat et à tenir le rôle de locataire, pesanteurs des habitudes prises dans les taudis...) bien connues des travailleurs sociaux et des Offices, mais niés par l'abstraction des politiques publiques.

 

Si la description est si pertinente et limpide, sans verser dans un minimalisme froid, c'est que Joy Sorman a véritablement tendu l'oreille et ouvert grand les yeux. Premières qualités d'un bon écrivain. Joy Sorman n'est pas ce qu'on appelait, dans nos romans classiques, "une faiseuse". C'est une plume au service du réel. Elle a su en outre, à l'instar des meilleurs sociologues, instaurer une bonne distance.

 

Un livre salutaire, finalement simple et sans prétention mais au ton juste et qui atteint son objet. Il appelle à ne pas faiblir, et il salue une catégorie d'acteurs sans qui notre société aurait plongé dans la barbarie, et pourtant dénigrés sans cesse. Si vous en avez besoin, lisez-le pour raviver votre croyance en l'action publique, en l'intelligence professionnelle, en la politique aussi, dans ce qu'elle a de plus noble - et bien entendu passé sous silence.

 


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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Ariane 22/07/2011 22:34


Voilà qui sera une bonne "ré-entrée" en matière avant la reprise du boulot ... merci des bons conseils !


jérôme Bonnemaison 22/07/2011 23:46



 


Quand je faisais de l'urgence sociale, je ne lisais que des choses du type "monte cristo", "mémoires d'Hadrien", bio d'alexandre le grand, les mille et une nuits, le rocher de tanios, léon
l'africain...Loin, loin, loin du job.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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