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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 09:01

keynes_ellipse.jpgAu début des années 90, Jean-Paul Fitoussi écrivait un livre titré "Le débat interdit", qui avait intéressé le jeune étudiant que j'étais. Fitoussi, sage Directeur de l'OFCE, n'était pas - loin s'en faut - un agité anticapitaliste... Mais il  s'étonnait de l'absence de débat sur la pertinence des critères de convergence issus du Traité de Maastricht, et sur les effets de la politique de désinflation dite compétitive. D'après lui il y avait tout de même matière à discuter... Et pourtant la discussion n'avait pas lieu.

 

Après le tournant libéral adopté par le monde dans les 80's, les économistes renaclant à s'intégrer dans le courant archi dominant, qu'on le qualifie de "néo classique", de "monétariste" ou autres adjectifs ont été comme assommés (à l'instar des catégories sociales divisées, atomisées, précarisées par les évolutions, ils subirent aussi cette "Stratégie du choc" brillamment dévoilée par Naomi Klein). L'échec des stratégies Keynésiennes tentées depuis les années 70 (cf. l'expérience de 81 en France dont nous fêtons l'anniversaire) les laissait pantois. Ils tentèrent d'abord de comprendre. Pourquoi le cercle vertueux des Trente Glorieuses s'était-il brisé ? Pourquoi les politiques de relance de la demande, qui avaient prouvé leur vertu, ne fonctionnaient plus ? Pendant ce temps, la dérégulation, la dérèglementation, continuaient à se déployer.

 

Puis fleurirent les publications critiques sur les résultats des politiques néolibérales. Par exemple les ouvrages à succès de Joseph Stiglitz. Mais dans leur diversité, les économistes hétérodoxes se concentraient sur la déconstruction de la pensée néolibérale, sur la description de ses effets, en appelant à "un autre monde" encore nébuleux. Cette phase a été indispensable, car il s'agissait de fournir des antidotes contre les effets chamaniques d'un discours présenté comme une évidence ("il n'y a pas de politique économique de gauche ou de droite, il n'y a qu' une politique économique efficace" disait à peu près Tony Blair).

 

Depuis la crise de 2008, il me semble, d'après ce que je lis, que le débat économique tel qu'il s'exprime dans les essais publiés a changé de tonalité, et c'est heureux.

 

Si le regroupement des "économistes atterrés" a raison de s'effrayer de la persistance honteuse des errements politiques qui ont mené au désastre (le nouveau pacte de l'Euro n'est qu'un renforcement du dogmatisme qui a amplement prouvé sa nuisance), le débat économique tel qu'il s'exprime dans les livres a changé de nature. Les économistes, parfois d'anciens tenants d'une ligne orthodoxe d'ailleurs ("Partageux" n'ayez plus honte !) , bénéficient maintenant d'une vision claire de cette période qu'on a pu qualifier de "trente piteuses", non pas inaugurées avec le choc pétrolier, mais avec une première pierre qui fut la fin du système des changes fixes, ouvrant la voie à la mondialisation libérale.

 

Et surtout depuis 2008, beaucoup de penseurs ont compris qu'il leur revenait de penser d'autres politiques économiques. Ils ne rechignent plus à les proposer et à les décrire, parfois dans les moindres détails. Au pouvoir, presque partout, règne une "droite décomplexée" toujours fidèle à Milton Friedman. Mais dans le débat intellectuel, les pensées économiques critiques deviennent plus audacieuses, se permettent de dessiner un avenir différent. La notion de "seule politique possible" s'est largement fissurée.

 

Voici deux exemples d'essais de ce genre, que j'ai récemment lus.

 

Le premier, "Les trentes glorieuses sont devant nous" est écrit par Karine Berger et Valérie Rabault, duo de jeunes économistes trentenaires (d'après ce que j'ai perçu, elles sont toutes deux ou ont été au PS...). Elles s'inscrivent dans un keynésianisme "développementaliste" qui reprendrait confiance.

 

- Le deuxième est "La démondialisation" de Jacques Sapir, penseur de la galaxie altermondialiste, qui défend une politique protectionniste encore plus vivace que celle prônée par Emmanuel Todd dans le très stimulant et percutant "Après la démocratie". L'Essai de J. Sapir est d'orientation nettement plus radicale, plus centré sur la macro-économie aussi. Et plus technique (certains passages sont un peu lourds, Sapir souhaitant manifestement s'adresser à ses confrères plus qu'au grand public).

 

Ces économistes d'origines très différentes sont obligés, au moment historique où nous sommes parvenus, de ne point éluder certaines questions, qui ne peuvent pas être repoussées d'un revers de la main : par exemple le destin de l'Union économique européenne. Au delà des approches singulières et des formules, des convergences réelles se dessinent parfois. C'est une évolution intéressante.

 

(Petite digression : paradoxalement, l'économie se lit facilement et convient à la méthode de lecture rapide -quand on a subi une petite initiation à la matière, ce qui est mon cas- alors que c'est une matière ardue et jargonnante. Pourquoi ce paradoxe ? Parce que l'intertextualité y est très forte, que les économistes se répètent beaucoup et qu'il y a des passages obligés dans les démonstrations. Donc, pas besoin de lire avec une concentration extrême la énième explication de la crise de 29, des années Thatcher, du multiplicateur Keynésien, de la Loi de Say ou des critères du Pacte de Stabilité... A force on a l'habitude, on repère aisément les "morceaux de bravoure" imposés, et on peut passer vite, en recherchant ce qu'il y a d'inédit dans l'Essai. Ainsi on peut lire un ouvrage économique beaucoup plus rapidement qu'un roman ou un livre d'Histoire, qui demandent une autre attitude. )

 

Revenons donc à nos deux Essais :

 

Karine Berger et Valérie Rabault sont optimistes. C'est déjà une grande originalité, et pour cette seule raison ça vaut la lecture. Les "déclinistes" en prennent plein la poire. Même dans le pire scenario (et le pire n'est pas probable comme on le sait), la France augmentera sa production de 40 % d'ici à 2040 et restera dans le peloton de tête mondial, le revenu par habitant continuant d'augmenter, certes modérément. Dans ce scenario, la France subira une désindustrialisation quasi complète. Mais il est à notre portée d'éviter cette ornière.

 

Pour elles, la source de nos maux, c'est le renoncement au modèle de développement propre de la France, celui qui a si bien fonctionné pendant les trente glorieuses. Et il est possible de recréer une dynamique de cette nature d'ici à 2040. Elles vont expliquer comment.

 

Le modèle français "renié puis abandonné", c'est la déclinaison économique du tryptique liberté-égalité-fraternité. Et c'est la cohérence interne de cette formule qui garantit le succès. Sa spécificité, c'est le rôle de l'Etat dans l'impulsion de la croissance et dans son utilisation, avec un outil privilégié : l'éducation au sens très large. Le modèle est aussi fondé sur une logique de protection sociale garantissant la sécurité et amortissant les crises, avec la participation majeure de services publics qui irriguent le pays. La France des trente glorieuses, c'est aussi un rôle d'éclaireur fondamental dans la construction européenne.

 

Les "déclinistes" délirent quand ils accusent ce modèle de plomber le pays, car en réalité il n'en "reste pas grand chose". Et les auteurs utilisent une citation succulente pour qualifier leur mauvaise foi : "le bon sens petit-bourgeois : son rôle est de poser des égalités simples entre ce qui se voit et ce qui est" (Roland Barthes, Mythologies).

 

L'Essai revient sur l'épopée assez édifiante des trente glorieuses. En 1946, les trois quarts de la production ont disparu. Il n'y a que 15 millions d'ouvriers disponibles. Les seules ressources financières proviennent du plan Marshall. Or, en moins de trois ans on rattrape le niveau du PIB d'avant-guerre ; en 1950 on a augmenté la production de 85 % par rapport à 1944.

 Le moteur, c'est l'innovation industrielle. L'idée, martelée par les auteurs, qu'en économie, la "seule valeur qui compte c'est la productivité", c'est à dire l'élan des connaissances et leur mise en application.

 La méthode, c'est d'assumer une volonté planificatrice, avec des objectifs ramassés et chiffrés. Des perspectives mobilisantes pour toute la population.

 

Dans ce schéma vertueux, c'est le secteur public qui permet à l'initiative privée de s'épanouir. Car pour relancer massivement une économie, il faut prendre des "risques gigantesques". Seule la puissance publique peut les assumer. Et le livre revient sur les expériences d'Airbus, "une hérésie" au regard de la pensée économique dominante, ou du TGV (il faudra 50 ans pour que le TGV Méditerrannée suscite des profits, mais c'est un moteur indispensable de la croissance).

 

La France a renoncé à cette méthode : l'investissement public représente aujourd'hui seulement 85 % de celui de 1991, les investissements TGV ont été divisés par deux, EDF a baissé les siens d'un tiers. L'innovation stagne... les filières scientifiques se tarissent, et la moitié des Polytechniciens partent travailler dans la Banque et le Conseil...

Le secteur privé n'a pas pris le relais de l'Etat. Les profits ne sont pas investis, et la croissance trouve sa source hors Hexagone (les sociétés du CAC 40 réalisent la moitié de leur chiffre d'affaire à l'étranger).

 

Au passage, les auteurs étrillent les tenants de la "croissance zéro" (ce qui personnellement me fait jubiler). En rappelant notamment que la progression de la consommation se réalise aujourd'hui dans trois secteurs qui n'ont rien de futiles : la santé, l'alimentation, le logement... On voit donc que la "croissance zéro" ne peut être que la préoccupation de gens qui ont déjà réglé leurs problèmes matériels, et qui ont le loisir de s'interroger sur "le mieux être"...

 

La destruction du modèle français attise l'individualisme. Or, celui-ci est un non sens économique. Keynes l'a démontré, avec l'exemple de la Protection Sociale. Si on se fonde sur les décisions individuelles, personne n'acceptera de provisionner assez de revenus pour couvrir les risques et l'on court à la catastrophe, par exemple pour financer les retraites. Il est besoin d'une instance supérieure pour "piloter le risque".

 

Un des éléments du modèle français quand il réussissait, c'est sa prise d'initiative en Europe, avec l'Allemagne. Ce n'est plus le cas. Une occasion historique a été manquée par le gouvernement de la gauche plurielle quand en 2000 Joschka Fischer a proposé à la France de basculer dans le Fédéralisme.

 

Depuis, l'Allemagne a changé de pied. Un tournant est la mise en place d'une TVA sociale en Allemagne par Mme Merkel, pour baisser le coût du travail et ainsi tout miser sur l'exportation, accentuant la concurrence avec ses voisins. L'Europe n'a pas joué le rôle de bouclier, mais d'accélérateur des risques de la mondialisation (que des adhérentes ou sympathisantes socialistes écrivent cela, c'est à souligner).

 

Le livre propose ensuite un plan très précis. La France peut se fixer un objectif de doublement de la croissance, soit un trend de 2 à 3 % par an. Un autre objectif est de baisser le nombre de pauvres de 40 %, grâce à la création d'emplois. Ou encore d'augmenter de 6 ans l'espérance de vie en bonne santé. Mais plus encore de multiplier par 4 la part des énergies renouvelables.

 

De manière un peu provocatrice sans doute, elles évoquent un "business plan" pour la France. Qui repose sur la relance de l'investissement public : trois tranches de 30 milliards d'euros y sont consacrées. Avec des sommes allouées d'abord à l'éducation, l'énergie, la santé et la dépendance, le transport collectif, l'agriculture et l'alimentation. 

 

Comment financer ? Les auteurs détaillent les mesures fiscales nécessaires (abolition des décisions depuis 2007 en particulier), mais il sera aussi indispensable de recourir à l'emprunt. Les marchés financiers réagiront-ils violemment ? Les auteurs pensent que non, car c'est la cohérence d'une politique pour relancer la croissance qui les rassurerait.

 

Reste la contrainte extérieure et le rapport à l'Allemagne. Il est évident qu'une telle politique expansionniste risque de se traduire par un afflux d'importations si on agit de manière isolée. Donc il faut trouver un accord au plan européen, en s'alliant avec notre partenaire outre-rhin. Les auteurs proposent un compromis : la France s'engage à revenir dans les critères du pacte de stabilité grâce à la croissance, en échange l'Allemagne s'allie avec la France pour imposer un "Serpent fiscal européen" mettant fin au dumping au sein de l'Union, et permettant la relance nationale.

 

C'est un livre stimulant, puisqu'il retourne nos prétendus archaïsmes pour démontrer qu'il s'agit de nos premiers atouts. Et il veut en finir avec cette logique mortifère du "toujours moins" qui sert de doxa économique.

 

Mais malgré tout, les auteurs, à l'instar d'une partie de leurs camarades... prennent soin d'effleurer les questions qui fâchent, sans mordre dedans.  

 

Peut-on réussir un tel plan d'investissement en respectant les Directives Européennes encadrant les aides publiques ? Le Pacte de Stabilité a t-il le moindre fondement économique ? Et le livre n'ose pas évoquer la politique monétaire (pourtant l'école keynésienne a montré qu'il s'agissait d'un levier essentiel). La question du libre échange n'est qu'approchée à travers la notion de serpent fiscal européen. Les auteurs font mine de croire qu'un compromis avec les allemands serait facile à obtenir. Mais dans le cas contraire, la France doit-elle rompre ? L'enjeu du contrôle de certains secteurs clés (l'énergie), et des outils financiers est éludé. La reprise en main des dérives de la financiarisation de l'économie est même qualifiée de secondaire. Les marchés financiers restent des partenaires dans une sphère intouchable, qu'il faut convaincre d'accepter des taux d'intérêt modérés.... On a du mal à croire à ce scenario paisible.

 

Bref, le livre m'a laissé perplexe : le keynésianisme type trente glorieuses est-il possible dans le monde d'aujourd'hui, exonéré des frontières, et où la sphère d'influence communiste ne représente plus une menace pour le capitalisme ? Pourra t-on se passer de certaines ruptures franches avec l'Europe libérale, pour reconquérir des marges d'action substantielles ?

 

Ce sont des questions non tranchées dans le camp progressiste. Et ce livre en est le symptôme...

 

(La suite sera publiée dimanche prochain)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Economie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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