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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 15:29

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"La marche vers la libre circulation des hommes sera sans doute aussi lente et perturbée que l'a été celle vers la démocratie"

 

Hervé Le Bras

 

 

Le débat sur l'immigration est presque impossible en France.

Qui en pâtit ? Les immigrés bien sûr, et leurs enfants.

 

 

La présence en notre corps politique d'un cancer persistant et aux tentations galopantes -l'extrême droite raciste, héritière honteuse de Vichy et de la collaboration-, est largement responsable de l'incapacité de notre pays et de ses formations "républicaines" (encore qu'il y aurait beaucoup à dire sur ce terme, mais ici n'est pas le propos) à saisir avec sincérité, courage, humanité et intelligence, cette question. Dans un pays pourtant fortement concerné de par sa géographie, sont histoire, son économie encore relativement développée.

 

 

A droite on instrumentalise cyniquement des peurs, on cultive l'amalgame pervers, à gauche on se réfugie fréquemment dans un discours moral sur fond d'examen flou du réel ; et parfois dans la démagogie, l'incohérence ou l'utopie aux mains propres.

 

A propos de l'immigration, comme souvent en France, on s'en tire en disant : "c'est politique". C'est à dire "ça s'évalue au rapport de forces". Les réalités chiffrées, l'examen lucide, la nuance.... sont souvent évacuées. Les réalités humaines sont agitées mais préemptées, et souvent bien relatives. Les sous-entendus boutiquiers sont parfois au centre de l'analyse. Quant à la gauche gouvernementale, elle dit tout, son contraire, parle et agit dans le flou, l'hésitation. Elle ne peut pas convaincre, car elle n'est pas convaincue et a les yeux rivés sur les sondages. Mais on me dira.... c'est une posture générale de sa part, et l'immigration s'y insère.

 

 

En réalité, en dehors des régularisations massives sous F. Mitterrand et L. Jospin, la République a pratiqué, via les Préfets, de la régularisation au fil de l'eau, largement arbitraire. Elle s'est réfugiée dans le silence et les arrangements. Notre pays n'a jamais voulu affronter de face le débat : qui doit entrer ? Qui doit rester et pourquoi ? Qui doit éventuellement partir ? Et pourquoi ces choix ?

 

Alors on préfère l'hypocrisie déléguée aux Préfectures d'un côté, les grands slogans comme "des papiers pour tous" de l'autre(un peu court tout de même comme pédagogie). Et puis des torticolis pour les partis gestionnaires (on enferme les familles mais pas avec les autres, on fait une garde à vue, mais pas la même, etc... Et on joue sur les mots pour s'en tirer. On soutient la régularisation d'un tel parce qu'il est "méritant" mais on vote une loi qui le criminalise, en espérant s'en sortir au cas par cas).

 

 

D'où l'utilité, si on espère y voir un peu plus clair, de revenir aux démographes, au économistes, et à leurs discussions à ce sujet. Certes, leurs constats ne sont pas suffisants. Pour se prononcer sur l'immigration, il faut se référer à d'autres savoirs, comme la sociologie ou l'anthropologie, d'autres dimensions de la pensée : elles tiennent à la philosophie, le choix politique, l'éthique.

Mais les chercheurs en sciences humaines nous aident à avancer en territoire éclairci.

 

Deux petits ouvrages que je viens de lire sur ce sujet qui m'est cher sont précieux :

 

- La nouvelle édition de l'ATLAS mondial des migrations de Catherine Whitol de Wenden, dont les travaux sont patients et admirables de ténacité, et les positions à contre-courant appréciables à mon point de vue. Publié dans cette collection des atlas chez "autrement", toujours passionnante.

 

- Un débat écrit sans concession entre Hervé le Bras, démographe toujours stimulant, et Gérard-François Dumont - universitaire spécialiste de l'immigration et expert sollicité-, intitulé brutalement "Doit-on contrôler l'immigration ?". Question choc, commerciale, absurde de par sa radicalité (tous les pays sans exception contrôlent leur frontière), et évidemment aucun des deux n'y répond définitivement par oui ou par non, préférant se situer dans les nuances. Mais les éditions Prométhée ont eu la bonne idée de publier ce dialogue de haut niveau.

    

La lecture croisée de ces deux publications me laissent quelques idées fortes (arbitrairement choisies bien entendu...) :

 

La contradiction entre d'un côté la liberté quasi totale de circulation des capitaux et biens et de l'autre les fortes restrictions imposées à celle des Hommes pose un problème de principe. Philosophiquement, les Nations n'appartiennent à personne ("on est chez nous" est une affirmation sans fondement. Au nom de quoi dit-on cela ? Au nom du premier arrivé premier servi ? Alors qu'un quart de la population française a un ascendant étranger....).

 

La liberté de circulation est un horizon logique pour l'Humanité (atteint-on un jour l'horizon ? C'est la question de tous les navigateurs) . D'ici à déclarer immédiatement ce droit absolu à circuler et à s'installer, il y a un pas que pour ma part je ne franchirai pas... Et aucun des intervenants de ces livres ne le propose. Car on ne peut pas ignorer les conditions sociales, économiques, dans un monde en profond déséquilibre et traversé par des crises profondes et violentes, qui doivent permettre d'y parvenir. Etienne Balibar compare la liberté de circulation à la liberté d'expression, et c'est à mon sens très pertinent : un démocrate est par nature pour la liberté d'expression sans exception. Mais dans le monde réel, les déchirures de la société ne le rendent pas possible ou souhaitable et on apporte des restrictions. Il en est de même pour la circulation. Mais comme la liberté est un horizon pour lequel on lutte, celle de circuler peut progresser.

    

On ne doit pas ignorer non plus que la migration dérégulée est favorablement considérée par les ultra libéraux (leur pape Milton Friedman en tête) comme force de pression sur les salaires et les droits sociaux, le potentiel d'immigration représentant une gigantesque armée de réserve du capitalisme. Friedman, ce sinistre personnage dont la main invisible fut ensanglantée (il fut conseiller de Pinochet) était même explicitement favorable à l'immigration illégale, permettant de réaliser les rêves du libre marché sans limite.

    

Cependant, la libre circulation n'est pas une absurdité inconcevable. L'Europe l'a conçue en son sein et à vaste échelle, à travers nombre d'étapes. A chaque entrée d'un nouveau membre, on a crié au danger de l'invasion des hordes étrangères.... Cela ne s'est jamais produit. Pourquoi ? parce que l'immigration est un parcours difficile. Ce n'est pas une partie de plaisir, tout simplement. Les exilés et leurs douleurs sont là pour nous le rappeler. La notion d'"appel d'air" devenu un poncif du fonctionnaire et du politique (je l'ai vécu...) n'a jamais été étayée. Les régularisations collectives n'ont jamais été suivies de ces fameuses avalanches. Les gens ne se dépaysent pas aussi facilement que l'on croit.

 

Autre peur agitée : le risque sanitaire. Or, il est évident qu'un immigré se sachant attendu positivement se priera de bonne grâce à des procédures, ce que les illégaux fuient par essence.

 

La sécurité est devenue aussi un motif majeur de restriction. A cela on peut rétorquer que lier sécurité et immigration est sans fondement. En quoi le lien logique peut-il être opéré ? Certes, un territoire doit se protéger d'intrusions terroristes, mais cela c'est un contrôle de sécurité, ce n'est pas forcément lié à un contingentement de l'immigration en tant que tel.

     

L'idéal de l'immigré, au moins quand le motif est économique, et les pays les plus inventifs l'ont démontré, c'est non pas de s'installer définitivement, mais de circuler. Or le paradoxe est qu'une législation féroce envers l'installation oblige d'une certaine manière l'immigré à rester.... puisqu'une fois dans la boîte il a surtout intérêt à se cacher.

     

L'intelligence, ce serait alors vers un monde de mobilités possibles, reconnaissant leur légitimité et leur inéluctabilité, tout en ne provoquant pas de processus irréversibles. L'intelligence, ce serait de travailler à cela, tout en considérant qu'un peuple souverain (l'idée fondatrice de la gauche) a la légitimité à décider des conditions de circulation et d'installation sur le territoire qu'il produit et organise, même si son point d'horizon reste la république universelle et la citoyenneté mondiale.

     

Hervé le Bras a le mérite de saper l'idée du coût prétendu insupportable de l'immigré (comparer les coûts et les apports d'un immigré a pour moi un goût écoeurant, mais il faut bien s'y résigner puisque des voix influentes s'arrogent ce type de calcul saumâtre pour stimuler l'égoïsme).

 

En se référant à la fameuse théorie du cycle de vie de Modigliani (l'économiste hein, pas le peintre....), on voit que l'immigré qui arrive souvent au début de l'âge adulte n'impute pas ses coûts d'éducation à la société d'arrivée. Agé il retourne dans son pays, avec une retraite gelée. Il est donc contributeur à la richesse nationale, plus que tout autre. Mais à cela il y a une condition : il faut que le travailleur soit déclaré et qu'il cotise. Donc qu'il soit régulier. Ceux qui poussent l'immigré dans la clandestinité affutent donc les piquants de leurs propres indignations et nous font de jolis tartuffes... Ils ignorent délibérément que la politique d'expulsion en France a un coût annuel estimé à un demi milliard d'euros....

     

Le thème de l'immigration choisie a été agité récemment, pour servir de prétexte à la traque aux immigrés. Le fait est que ce concept est inopérant, car en vérité c'est l'immigré qui choisit. En fonction de critères que les gouvernements ne contrôlent pas : la langue, la situation du pays, les réseaux préexistants pour l'accueillir, la géographie...

 

 

Un point particulièrement important est débattu : l'immigration est-elle un apport ou un appauvrissement pour les pays de départ ? Les partisans d'une répression à tout crin de l'immigration s'appuient parfois sur le souci du pauvre du Sud.... (alors que dans le même temps ils flattent l'égoïsme de leur peuple). Or les transferts de fonds auprès des pays d'origine sont aujourd'hui un facteur d'enrichissement certain des pays. De plus, cette idée selon laquelle la fuite des cerveaux serait un pur affaiblissement est bien sommaire : la mobilité suppose aussi du transfert de connaissances, de technologie. C'est dans une mobilité intelligente, et non dans la fermeture, que les complémentarités et les solidarités se noueront.

     

Le courage, ce serait de dire aux peuples que l'immigration est inéluctable. Que c'est une réalité dans un monde inégalitaire, où la guerre sévit, où la destruction de l'environnement va chasser des populations, où la jeunesse du Sud s'oppose au vieillissement préoccupant du nord (L'Allemagne et la Russie vont voir leurs populations décroître de manière impressionnante si la natalité en reste là) avec des effets délétères sur leur production économique. L'immigration deviendra un capital humain majeur, sans conteste.

 

L'argent consacré aux traques inhumaines et inefficaces serait mieux employé à appuyer l'intégration. Hervé Le Bras cite un député pourtant très "ferme" sur l'immigration (Thierry Mariani) qui concéda récemment en travail de commission parlementaire que le contrôle des migrations était "au taquet".... Et pourtant les gens passent encore. L'immigration zéro est un mensonge. Partout, les gens passent. Ils meurent dans les mers ou sur les plages (les cartes de l'ATLAS de Mme Whitol de Wenden sont effrayantes), mais leurs successeurs passent.

 

L'immigration, comme le montre l'ATLAS, est facilitée par de nombreux facteurs : le transport plus facile, l'information... L'immigré n'est pas un marginal. Il représente une part significative de la population mondiale. La mobilité s'accroît. Il n'y aura pas de retour en arrière. Le monde s'unifie. Les sociétés intelligentes seront celles qui le comprendront. Mais pour le saisir, il faut sortir des débats instrumentaux, des chantâges et des procès en sorcellerie. Il faut que la Raison et le sentiment de notre humaine condition l'emportent.

 

A mon humble avis, la première des évolutions pour marquer cette approche différente, c'est de cesser de s'en prendre à des gens qui n'ont pour seule motivation de s'en sortir. Si l'on juge nécessaire de réguler l'immigration, ce qui est compréhensible dans ces temps de crise où l'intégration des nouveaux est périlleuse, alors on peut se concentrer sur des processus : les filières, le travail clandestin à dissuader, les accords avec les pays d'origine. Mais criminaliser la tentative de survivre ou de mieux vivre, c'est prendre le débat par le mauvais bout. C'est se perdre. C'est refuser de regarder en face l'Histoire du monde .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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