Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 08:32

 

affiche-film-l-enfer-henri-georges-clouzot-romy-schneider-m.jpg

" Ils sont vraiment retors et chafouins ces intellos chrétiens"...

 

... Telle fut ma première pensée en refermant ce qui fut le premier essai de l'anthropologue et philosophe René Girard : "Mensonge romantique et vérité romanesque".

 

(Oui, je sais René Girard est aussi entraîneur de l'équipe de foot de Montpellier. Mais je ne crois pas que ce soit le même.)

 

350 pages, aujourd'hui éditées en poche (l'essai date de 1961) où sous prétexte de critiquer la théorie romantique, qui fait de la passion individuelle la source de toute authenticité, l'auteur essaie de nous mettre dans la tête que décidément, ne pas croire en Dieu, c'est vraiment la galère...

 

La théorie littéraire sert donc à tout, y compris à nous resservir les vieux sermons sous de nouveaux attraits .

 

René Girard part de la question : qu'est ce qu'un grand roman moderne ? Qu'est ce qui lui confère sa portée si lointaine ? Qu'est ce qui fonde l'unité de ces oeuvres au dessus du lot ? Qu'est ce que "le romanesque", à différencier du "romantique" vulgaire ?

 

En analysant, croisant, comparant, les oeuvres de Cervantès, Stendhal,  Proust, Dostoïevski,  et à moindre mesure de Flaubert, de Balzac ; l'auteur insiste sur une qualité commune : ils ont compris la nature triangulaire du Désir... Ce que le romantisme loupe carrément.

 

Le Désir humain, dans le monde moderne, et donc dans le roman qui naît avec lui, est toujours triangulaire. Il met en relation un Sujet, un Objet, et un Médiateur. Il n'est jamais direct.

 

Chez Don Quichotte, le Médiateur du Désir c'est son modèle, Amadis, personnage des romans de chevalerie. Emma Bovary, quant à elle, désire à travers les héroïnes romantiques. Julien Sorel, dans le Rouge et le Noir, imite Napoléon. Désir et Mimétique sont inséparables.

 

Les sentiments modernes, pour René Girard (et disons tout de suite que cela me paraît fort réducteur), sont l'envie, la jalousie, la haine impuissante. Le roman moderne est ainsi un roman où éclate "la vanité" du héros qui poursuit son désir de l'Autre, à qui il veut ressembler. "Toute analyse psychologique est analyse de la vanité". Le phénomène du snobisme, particulièrement présent chez Proust, souligne ce caractère imitatif et vaniteux.

 

Mais pourquoi le Désir a t-il ce contenu ? Et là, le chrétien sort habilement de son ermitage...

 

Dieu est Mort, Girard en convient.  C'est donc à l'Homme de prendre sa place. Mais c'est chose bien difficile, impossible même. Et cette mort qui devait libérer l'Homme le menace : "tous les individus découvrent dans la solitude de leur conscience que la promesse est un mensonge". Les hommes sont exposés à l'angoisse, car il n' y a plus de Dieu (ni son lieutenant sur Terre en la personne du Roi), pour les relier à l'universel. C'est donc pour échapper au sentiment effrayant du particulier que l'Homme désire selon l'Autre. Il crée une nouvelle Divinité, chez autrui. Le Désir doit donc être compris comme une métaphysique. L'Autre est un véhicule vers le Sacré.

 

L'Autre est donc dans le roman moderne, comme dans la vraie vie, un Dieu de rechange. On ne peut pas renoncer à l'Infini, mon gars... Et oui... On vous l'avait bien dit le Dimanche matin.

Et ce n'est pas un hasard si les objets de l'être désiré sont traités, dans la prose d'un Proust ou d'un Stendhal, comme des reliques sacrées.

 

Le Désir entre deux êtres n'est donc qu'une illusion : "Tout est faux, en effet, dans le Désir, tout est théâtral et artificiel excepté la faim immense du sacré". Illusion, car lorsqu'on possède l'objet désiré, tout s'effondre. L'objet est désacralisé. Swann est déçu de ce Salon des Verdurin qu'il ambitionnait de fréquenter, Julien Sorel se dit "ce n'est que cela !" lorsqu'il possède Mathilde de La Mole. Emma Bovary vogue d'amant en amant. Le héros moderne court vers sa destruction, car l'objet de son Désir n'est qu'un mirage. Il recherche désespérément, l'obstacle qui va lui résister et le détruire, tel le Napoléon de Tolstoï jamais apaisé par ses triomphes.

 

Partant de ces romans, Girard n'hésite pas à transposer sa théorie à la politique. Ainsi, Girard se reconnaît dans la critique que Tocqueville adresse à la modernité démocratique : "ils ont détruit les privilèges de quelques uns de leurs semblables, ils rencontreront la concurrence de tous". Dans un univers moderne, où s'effacent les différences entre les hommes devenus égaux en droits, l'envie s'aiguise car l'Autre se rapproche, et l'insatisfaction produit la haine, la guerre, le fanatisme et le totalitarisme... La mort de Dieu conduit tout droit à Hitler. CQFD.

 

Certes, les héros du roman contemporain, comme Meursault (l'étranger de Camus), Roquentin (la nausée de Sartre), ou encore les clochards de Beckett ne désirent rien... Mais René Girard n'y va pas par quatre chemins : ces héros sont "faux". Ils sont de nouveaux mensonges romantiques destinés à "prolonger les rêves prométhéens auquel le monde moderne s'accroche désespérément" alors qu'il serait plus simple de s'en remettre à Dieu...

 

Mais les grands romanciers sont géniaux... Et leurs oeuvres culminent toujours dans la "renonciation au désir" et dans la réconciliation du héros avec lui-même. Julien Sorel accepte son sort et cesse de se mentir. Don Quichotte répudie ses mirages, et le titre du dernier volume de Proust - "le temps retrouvé"- signifie l'harmonie retrouvée. Le héros renonce à l'orgueil et aux fausses divinités, et se délivre ainsi de l'esclavage du désir.

 

Et Kafka alors dans tout ça ?... C'est un romancier négligeable sans doute ? Et bien non, Girard ne l'a pas oublié : Kafka c'est la littérature de l'interminable, l'impossibilité de conclure, et donc de se délivrer. Tout entre dans les cases grâce à René Girard.

 

En réalité, même quand ils ne sont pas croyants, les grands romanciers concèdent que Dieu est nécessaire : la renonciation à envier l'Autre, à la jalousie et à l'orgueil, appellent "irrésistiblement les symboles de la transcendance verticale, que le romancier soit chrétien ou non"...

 

Dans cette dernière citation, on saisit bien la tendance irrémédiable de la religion au totalitarisme (quand une saine laïcité ne la contraint pas à se cantonner à la sphère privée). En effet, pour un tel penseur chrétien, même quand on n'est pas croyant, on cherche Dieu sans le savoir, et on prône la Foi "à l'insu de son plein gré" ! La religion a cette facheuse tendance à vous forcer à regarder du côté de sa conception du bonheur...

 

Il me semble que la théorie du Désir triangulaire et mimétique, sur laquelle repose toute la construction de l'Essai, est déjà contestable en soi. Quels sont les moteurs du Désir ? Sans doute l'imitation joue t-elle un rôle, même un Pierre Bourdieu le dirait ("la distinction"). Mais d'autres puissants facteurs sont sans doute à l'oeuvre : ceux que la psychanalyse dévoile par exemple. De plus, l'Autre n'est pas une toile blanche, mais un acteur économique et social. Et les sociologues ont beaucoup à nous dire sur les logiques sociales des affinités. Comme les psychologues ont beaucoup à dire sur l'ajustement des désirs au sein des couples.

 

Que le Désir soit toujours insatisfait, c'est une conclusion bien hâtive ce me semble...

 

Et que l'incroyance condamne à l'angoisse , à l'envie, à la haine et au malheur reste à démontrer. La Religion, ce me semble, ne garantit ni l'apaisement du désir, ni la sérénité intérieure. Si Girard trouve chez Dostoïevski les nihilistes et leur appétit de destruction apocalyptique, il pourrait aussi tourner ses yeux vers le fanatisme religieux. On peut aussi considérer, avec Freud, la religion comme une névrose qui nuit à l'épanouissement de l'Homme et à l'édification d'une société meilleure. Sans parler de sa fonction d'Opium.

 

Mais l'habile construction de René Girard, qui prend à témoin les grands noms de la littérature européenne pour déplorer la Mort de Dieu, me semble surtout fragile pour la raison suivante, qui est souvent le talon d'achille des chrétiens dans toute discussion :

 

Si on le suit, c'est parce que vivre sans sacré serait douloureux qu'il faudrait en revenir à Dieu.

 

Dieu est donc nécessaire car il guérit. Il apaise. On en vient à une vision utilitariste de Dieu. Thérapeutique même.

 

Mais qu'est ce donc que cet argument ? La seule question qui compte, c'est la Vérité. On se contrefout de savoir si Dieu fait du bien ou pas. S'il existe, alors c'est un évènement considérable. S'il n'existe pas, tirons en les conclusions.

 

On voit donc comment un croyant se fourvoie quand il essaie de convaincre de la nécessité de la Foi par la démonstration rationnelle. Il fait de Dieu un moyen d'être heureux. Et il le rabaisse au niveau du yoga ou du jogging du matin.

 

N'est pas Blaise Pascal qui veut.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article

commentaires

Eryndel Lùvalan 11/11/2011 18:01


Cela me rappelle mes cours de fac en lettres modernes... A l'époque, j'ai lu aussi "Mensonge romantique et vérité romanesque" dans l'optique de l'étude du roman moderne, et je dois reconnaître
qu'il m'a fait la même impression.


jérôme Bonnemaison 11/11/2011 20:23



C'est effectivement un livre et une pensée un peu néo obscurantistes.



Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche