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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 20:32

1395771_10201618339074957_358072105_n.jpg Georg Lukacs a écrit sa "Théorie du roman" pendant la première guerre mondiale, alors qu'il ne s'était pas encore converti au communisme.

 

C'est un texte exigeant de jeune hégelien. Ecrit d'une plume absolument géniale, pleine de fulgurances. Lukacs essaie de définir le roman comme "forme" correspondant à un moment historique et philosophique déterminé.

 

Comme il est hégelien et pas encore marxiste, il se réfère à un moment de l''idée" qui domine l'humanité à une époque donnée. Il en viendra ensuite à s'intéresser aux racines économiques de l'Idée, mais il n'en est pas encore là. S'il comprend en quoi le roman est l'expression de l'âge de l'individu, il ne voit pas l'ascension de la bourgeoisie qui souffle derrière.

 

Le texte ne manque pourtant pas de grand intérêt. Il nous permet de comprendre pourquoi nous sommes saisis de tant d'étonnement devant la lecture d'un Flaubert. Qu'est ce qui fait qu'on passe d'Homère à Flaubert ? Pour le comprendre Georgy distingue les trois formes essentielles que sont l'épopée, la tragédie, et le roman.

 

 

Les deux premières formes (épopée, tragédie) sont celles de "civilisations closes", celles qui n'ont pas besoin de philosophie car elles baignent dans la transcendance.

 

En ces époques, "Etre et destin, aventure et achèvement, existence et essence sont alors des notions identiques".

 

Nous ressentons cette harmonie inatteignable pour nous dans le monde grec.  Ce monde ne connait pas de questions, il ne connait "que des réponses". Même s'il faut aller voir la pythie pour y accéder.

 

La grande rupture avec ces époques est que "nous avons découvert en nous même la vraie substance". Depuis Montaigne à peu près il me semble. Et donc le divorce est acté entre le Moi et le monde.  La perte de la totalité, tel est le revers de la modernité humaine. C'est l'art qui devient totalité, mais totalité créée.

 

La tragédie est quant à elle le règne de l'essence. Le drame d'Antigone, donne par exemple (c'est moi qui le prend), une forme à l'essence de la révolte contre l'injustice. Une notion éternelle (ou qui le semble plutôt, à mon sens).

 

L'épopée pour sa part donne forme à la totalité extensive de la vie. Elle développe la vie, dans un univers où la transcendance est omniprésente. Elle fait de la transcendance une immanence en décrivant la vie. Le personnage épique est saisi par le "devoir être", comme Ulysse ou Enée.

 

 

Le roman est l'épopée d'un époque où la totalité de la vie n'est plus perceptible de manière extensive, au sens où l'épopée laissait le personnage développer sa destinée. La prosodie va comme un gant au roman qui est la forme littéraire d'un monde prosaïque.  Alors que l'épopée parlait de la vie achevée d'avance, l'esprit du roman est celui de la psychologie des personnages. L'épopée n'avait pas d'individus mais des héros, qui portaient avant tout le destin d'une communauté. Les relations entre personnages deviennent incertaines dans le roman, dans l'épopée elles sont données d'avance par l'ordre du monde.

 

 

Le roman, c'est la quête de l'individu, pas du graal. Le roman, c'est le crime et la folie. Ils ne sont pas possibles dans le monde épique. Ils supposent la perte de la "patrie transcendantale" qui donne sens à tout. Le roman de l'intériorité n'est possible qu'à partir du moment où il s'est produit un divorce entre l'âme humaine et le monde. C'est ce divorce qui donne cette mélancolie à tout roman réussi.

 

 

L'ironie apparait dans le roman. Elle est ce mouvement qui voit l'individualité se reconnaitre et en même temps se désespérer d'elle-même.

 

 

Le roman est ainsi la forme littéraire d'une humanité où l'individu est problématique. Il n'est pas dépassé et justifié par l'idéal. L'individu devient sa propre fin, il est  en quête de lui-même. Le roman est biographique, le personnage est le moyen de lier le concept à la vie, fragilement. Le roman est un "cheminement obscur". Le monde nous échappe, il doit prendre sens dans l'expérience intérieure. C'est le personnage qui crée le monde.

 

 

Lukacs distingue plusieurs types de romans. Celui de l'idéalisme abstrait, est illustré par Don Quichotte, mais aussi plus tard chez Stendhal. Don Quichotte est le premier roman moderne, et un tournant décisif, d'autant plus net qu'il est une parodie de la forme épique précédente, qui n'est justement plus possible, comme n'est plus possible la vie de chevalerie dont rêve Quichotte. L'intériorité y est vécue comme une aventure qui est prise pour l'essence du monde qui se refuse à donner son essence. Cervantès, que Lukacs aborde magnifiquement, a compris que le roman de chevalerie est condamné par son temps. Dieu a commencé à délaisser le monde, laissant l'Homme à sa solitude. La volonté du chevalier à la triste figure de continuer à voir le sens dans le monde est une folie. Il se heurte aux moulins, à leur prosaïsme.

 

 

Le "romantisme de la désillusion"  a marqué un pas supplémentaire dans le divorce avec le monde. L'âme du personnage (songeons au Musset des "confessions d'un enfant du siècle") y est trop vaste pour un monde aussi silencieux. Alors que l'idéalisme abstrait développé par Cervantès était un excès d'activité, ici on va trouver de la résignation et de la passivité, dans un déferlement de subjectivité. La nostalgie de l'âge transcendantal taraude le personnage, qui cherche à se réconcilier avec lui-même et le monde, mais rien ne le guide, il se cherche une "vocation". Le mot d'ordre du personnage est en quelque sorte :

 

" I go to prove my soul".

 

L'ironie redouble. Cette "mystique négative des époques sans Dieu".

 

Le roman est lié au temps en tant que durée. C'est le temps qui exprime la discordance terrible entre l'Idée et la réalité.  Le roman est une errance de l'idée, qui se dresse contre le temps. Et échoue.

 

Dans l'Education Sentimentale, Flaubert ne cherche pas à vaincre le morcellement de la réalité, des séquences, de l'Histoire. Tout y apparait vain, faux, vermoulu. Ce roman "sur rien" d'après son auteur est l'aveu de l'absence de sens dans le monde. Frédéric échoue. Il est l'être humain face à la modernité. Le Sujet est séparé de l'objet, l'Homme du monde, et cela se réverbère dans la remémoration. Dans le remugle des souvenirs.

 

 

Le roman d'éducation tente courageusement une voie moyenne. Le personnage essaie de développer des qualités en étant actif. Il croit à la possibilité de destins partagés, tout au moins. Ils 'agit d'imposer un sens au monde, ensemble. Mais le roman d'éducation s'est étiolé devant la perte de sens du monde.

 

 

Tolstoï a aussi essayé une autre voie, en revenant à l'Homme face à la nature. En y retrouvant un idéal. Mais c'est à travers la culture qu'il essaie de réaliser cela, ce qui est l'aveu même de la coupure entre l'humain et le monde.

 

 

Le roman est donc la forme littéraire d'un monde désenchanté, qui atteint son apogée dans ce 19eme siècle où la société traditionnelle s'effondre. Lukacs écrit au début du XXeme siècle, il ne lui est pas donné de voir la crise du roman elle-même. Secoué par le sentiment de l'absurde, par la crise du progrès et de la Raison, la crise de la notion d'individu elle-même, par la linguistique, par la concurrence enfin d'autres modes de narration que l'écrit.

 

 

La question qui s'est posée dans l'après la deuxième guerre mondiale où tout paraissait désuet dans la culture, c'est la survie même du roman, à travers des réactions comme le théâtre de l'absurde et le nouveau roman. Kafka, qui a radicalisé absolument le roman, bien au delà de la résignation flaubertienne, a bien failli le tuer en y apportant un point final.

 

Cette question semble dépassée à première vue. L'interrogation qui est devant nous est celle de l'importance culturelle du roman désormais, dans un monde tellement réifié que le roman apparait simplement comme inutile et perte de temps. Le prosaïsme du monde est devenu si puissant qu'il peut ridiculer le roman. 

 

Une oeuvre romanesque pourra t-elle être aussi marquante pour les Hommes que celles de Dostoïevski ou Stendhal pour les générations précédentes ? Un penseur comme Albert Camus n'est pas imaginable sans les romans de Fédor. Ou bien le roman est il condamné à être un divertissement, même raffiné ? Le roman est il la dernière forme littéraire qui a occupé une place centrale dans la dynamique culturelle de l'Humanité ?

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Le Livre
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commentaires

jujub 05/09/2015 14:22

Merci pour ce post, ça m'a vraiment été utile pour comprendre les enjeux du livre! :) bon travail

jérôme Bonnemaison 05/09/2015 15:03

et bien merci

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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