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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 18:29

4ee6bba2b4a52c4deb4387f73b982db4.jpgBien que Gad El Maleh ait interprété un spectacle à immense succès intitulé « l’autre c’est moi », reprenant finalement cette vieille idée d’Aristote qui définit l’Homme comme un animal politique, nous connaissons tous des gens qui se plaignent d’être considérés comme des Choses par leur supérieur, leur époux, leurs censés amis, ou la société. Partout. Et nous connaissons aussi tous des gens, avouons le, qui se comportent comme des Choses, désengagées, pas concernées. Déroutantes d’indifférence, même à leur propre indignité.

 

Le philosophe Axel Honneth propose pour le saisir de revenir au concept de « réification ».

 

Ce concept a été utilisé par un grand penseur marxiste, George Lukacs, dans un livre très compliqué à lire (je sais je m’y suis frotté à 25 ans, avec grande difficulté à y comprendre quoi que ce soit) : Histoire et conscience de classe. Bon courage à son prochain lecteur...

 

Axel Honneth, dans son petit essai « la réification, petit essai de théorie critique » propose de revenir à ce concept, en retrace l’histoire, pour déboucher sur lanotion de « reconnaissance » qu'il propose comme programme à ceux qui veulent une humanité émancipée. Honneth se situe dans la filiation de l’Ecole dite de Francfort, issue du marxisme (Walter Benjamin, Adorno, Horkeimer, Marcuse, Habermas), et qui s’est beaucoup consacrée à creuser l’idée de l’aliénation chère au grand inspirateur. On y est en plein, ici.

 

C’est une belle idée que cette « reconnaissance », qui est première, et peut servir de boussole à beaucoup d’acteurs sociaux, par exemple dans les services publics d’éducation ou dans la culture.

 

Le philosophe constate que les psychologues s’alertent (voir par exemple Christopher Lasch, chroniqué dans ce blog) de la multiplication des personnalités dites machiavéliques, adeptes de l’imitation des sentiments, par opportunisme, jusqu’à en croire qu’ils les éprouvent vraiment. Ils transforment ainsi leurs relations, mais aussi leur propre intériorité, en Chose.

 

Lukacs constatait déjà cela dans les années 1920 et y logeait la cause dans l’extension de l’échange marchand. Le marché, en envahissant tout, transforme les relations entre les gens. Autrui se résume de plus en plus, avec cette expansion, à une occasion de profit. Le calcul est roi, il crée un effet de distanciation glaçant: qui ne s’étonne pas de l’indifférence à la souffrance, de la capacité de tant de personnes à avancer sans se poser plus de questions, sans être troublé par les cortèges écrasés de semblables ?

 

Lukacs y ajoutait l’idée, puisée chez Max Weber, selon laquelle la rationalisation du monde pousse à tout rationaliser.

 

Mais constatant cela, nous devons nous demander ce que peut être une attitude authentiquement humaine, et où elle trouve ses sources. Il ne s’agit pas de le trouver dans une prétendue nature humaine abstraite et donnée d’avance, mais dans le rapport que l’Homme entretient avec le monde.

 

Ainsi Axel Honneth s’en réfère à Heidegger, et à un philosophe dont je ne connais rien : John Dewey. Puis à la psychologie du développement, qui vient conforter ces pensées spéculatives.

 

Petit préalable personnel : souvenons nous simplement de nos cours de terminale en philo, et ce ne sera pas compliqué… La phénoménologie, inaugurée par Husserl et continuée par Heidegger, Sartre, affirme que la conscience est dans le monde. Elle n’est telle que parce qu’elle est dans le monde. Elle est conscience de quelque chose, toujours. Elle est pour soi, et non en soi. C’est la différence entre un Homme et un caillou.

 

Ainsi Heidegger nie la vieille différence que la philosophie établissait entre le Sujet et l’objet. Cette différence doit être dépassée. Car de fait, nous nous occupons toujours du monde, c’est un élément premier. C’est ce qu’Heidegger appelle simplement :

 

« le souci du monde ».

 

Nous ne sommes pas face au monde, mais dans le monde. Nous sommes toujours partis (c’est moi qui ait recours à cet effet de langage pas l’auteur) en « reconnaissance » du monde. La conscience n’est pas préalable à ce mouvement.

 

Donc ce souci du monde peut être appelé Reconnaissance. Une notion plus pratique pour parler des relations sociales que l’expression d’Heidegger.

 

John Dewey utilise aussi cette idée de la reconnaissance, qui selon lui précède la connaissance. Notre connaissance est toujours « colorée existentiellement ». Nous reconnaissons le monde, et autrui d’abord, avant de connaître, sinon la connaissance est faussée.

 

La reconnaissance peut donc être définie de la manière suivante :

 

«  Capacité à identifier et à valoriser la signification que possèdent pour notre existence les autres personnes et les choses »…

 

 …Soit ce que dit Gad El Maleh quand il affiche « l’autre c’est moi ». Pas certain qu’il ait lu Axel Honneth mais c’est tout comme.

 

Ce préalable de la reconnaissance, les psychologues du développement de l’enfant en parlent très clairement et ne cessent de le souligner auprès des professionnels qui s’occupent des tous petits. Pour se construire, l’enfant s’appuie sur autrui. C’est la perspective offerte par les autres personnes sur les objets qui lui permettent de saisir ces objets comme indépendants, qui lui permettent de comprendre qu’il n’y a pas que sa propre perspective. Cette triangulation se met en place, on l’observe, vers le neuvième mois. C’est de cette manière que la pensée symbolique peut survenir.

 

La reconnaissance est donc un phénomène humain. Un propre de l’humain, cet animal politique.

 

Axel Honneth évoque l’autisme comme un contre exemple d’une reconnaissance qui s’est bien déroulée. Pour certains motifs, l’enfant autiste reste empêché de s’identifier à une autre personne, il est ainsi enfermé dans sa propre perspective sur le monde et ne parvient pas à s’en extraire. Or, connaître, c’est multiplier les perspectives (ça c’est une leçon qui vaut pour chacun).

 

La reconnaissance, et donc littéralement la sympathie, sont des préalables à une connaissance véritable.

 

Alors, que se passe t-il dans la réification ? Lorsqu’on transforme l’autre (ou d’ailleurs la Nature que l’on détruit) en Chose et ma relation à lui en Chose. C’est difficile à imaginer, quand on sait que la reconnaissance est tellement constitutive.

 

La réification est liée à un « oubli » de la reconnaissance. A une sorte de distraction. On oublie le rôle d’autrui dans sa propre construction individuelle.

 

Exemple qui me viendrait : un politicien de gauche qui a été sincère et ne l’est plus, oubliant que ce sont ses observations d’enfance qui l’ont conduit à aimer la justice. Il a perdu de vue cela.

 

Le philosophe voit deux possibilités : soit nous sommes dans une activité dont le but est tellement lié à la pratique qu’il nous aveugle : il prend l’exemple de deux joueurs de tennis amis qui perdent toute notion de leur lien parce qu’il faut à tout prix gagner. Et il y a une deuxième situation qui fait oublier la reconnaissance : c’est un système de valeurs, qui conduit à interpréter les évènements de manière sélective, et à reléguer la reconnaissance à l’ « arrière plan ». Il en est ainsi du consumérisme par exemple.

 

La réification peut aussi devenir auto réification. A savoir que l’on se considère soi même comme une Chose. Comme un objet. La littérature est truffée de ces personnages froids et détachés, il y en a à volonté dans les romans des éditions de Minuit ou chez Bret Easton Ellis.

 

Alors que faire pour empêcher la réification de triompher ? Eduquer à la reconnaissance d’autrui, à la conscience des liens, à la découverte de l’autre. A apprendre à voir l’autre comme son semblable, mais aussi comme une part de soi-même.

 

Sans doute, mais le philosophe insiste surtout sur le rôle du droit. Le droit permet la reconnaissance. Et ainsi une société ultra flexible qui prive les gens de droit favorise t-elle l’oubli de la reconnaissance. La flexibilité dissout la société et change les gens.

 

Aujourd’hui, alors que la marchandisation triomphe, la réification est à l’offensive comme jamais. Elle s’impose à travers les « mises en scène de soi-même » : les entretiens d’embauche ou l’on se réifie et s’auto réifie, le coaching qui nous pousse à ne considérer que l’aspect utilitariste des comportements et des sentiments, les speed datings qui s’apparentent à un marketing de soi. On apprend, à travers ces dispositifs à devenir une Chose, à fixer des sentiments à partir d’un objectif extérieur, d’autant plus efficacement qu’on y croit soi-même.

 

L'obsession quantitative, par exemple celle de l'évaluation, est très nettement liée à ces effets de réification. D'ailleurs Roland Gori, le pourfendeur de l'évaluation en france, se réclame explicitement de Lukacs.

 

Cette absence d’authenticité, on le sait, est désespérante. On en fait des séries télévisées sans cesse, des chroniques de mœurs. Tellement de gens s’ennuient, cherchent l’âme sœur et s’étonnent d’être partout et de ne jamais « accrocher ».

 

Le changement social est ainsi nécessairement un changement de soi, sinon on piétine dans un fonctionnement qui ne saurait que déplacer l’égoïsme (et transformer les nouveaux dirigeants en nouveaux spoliateurs, les partenaires en tricheurs).

 

Que puis je conclure de cet essai de théorie qui n'a rien d'anecdotique malgré la modestie affichée de son propos, consistant à souligner l'utilité d'un concept chez un marxiste hongrois ?

 

Ce que la révolution néo libérale a accompli, en chosifiant les psychés, on doit le défaire pour imaginer une société plus fraternelle. Mais nous pouvons nous appuyer sur une conviction solide, en rupture avec l’anthropologie libérale de l’homme égoïste : la reconnaissance n’est pas une utopie. Elle est là, dans notre rapport au monde. Elle n’est pas morte. Elle a de puissantes fondations.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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