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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 08:22

 

Darth-20Vader-202.jpg"Les dingues et les paumés se traînent chez les Borgia" chante HF Thiéfaine dans une belle chanson surréaliste.

 

Et si HFT a raison, on peut dire que c'est un sacré cirque gore qu'ils ont choisi comme lieu de retraite...

 

J'en reviens moi-même, à travers la lecture du roman incicif et fulgurant "Les Borgia", écrit au début du vingtième siècle par Klabund (pseudonyme du considérable écrivain allemand que fut Alfred Henschke).

 

Pour ceux qui voudraient en savoir sur cette dynastie de sociopathes qui contrôlèrent la Papauté pendant une cinquantaine d'années, c'est un bon vecteur. Moi j'ai essayé pendant dix minutes la série "Les Borgia" diffusée sur Canal Plus, et j'ai vite renoncé devant cet énième alibi historico tragique pour nous refiler du trash. Donc repli sur le papier.

 

Ce Klabund, d'ailleurs, use d'un style minimaliste plutôt rare dans le roman de veine historique, où d'habitude on donne plutôt dans le baroque. Mais il est vrai que là, dans le genre baroque, pas besoin d'en rajouter au sujet...

 

Un style très direct, elliptique, très rythmé et allant à l'essentiel. Une volonté de décrire et de livrer, de chroniquer, sans donner jamais dans la morale, l'analyse, la psychologie. En sélectionnant des passages de la vie des Borgia très marquants, sans besoin d'être complet. Une écriture préfigurant le cinéma. Klabund a du penser, en partie à raison, que le surgissement certain de ce nouvel art allait percuter la littérature, et que celle-ci devait s'adapter pour continuer à exister. Il a du être fasciné par l'impact immédiat de l'image. Klabund est précurseur du style direct, punchy et épuré du Hard Boiled américain, mais les condottieri et autres gars en collants annoncent les Détectives blasés. Dans ces descriptions sans jugement moral, il y a aussi me semble t-il un hommage à Machiavel qui l'appliqua à l'art de l'Etat, personnage que l'on retrouve d'ailleurs à l'oeuvre dans ce livre, comme émissaire de la Cité de Florence auprès de César Borgia.

 

On suit donc les exploits et l'ascension des Borgia, et particulièrement des trois principaux représentants de ce clan espagnol à la conquête de l'Italie morcelée : Alexandre le Pape, César le Seigneur et guerrier, Lucrèce la courtisane diabolique. On les accompagne dans leur univers amoral, cruel, criminel, pervers et déloyal. On trempe un peu dans leur luxure sans limites et leurs pratiques incestueuses. On les suit dans leurs luttes face au puissant Charles VIII qui déferle sur l'Italie et qu'ils parviennent à séduire, pour écraser ce fanatique de Savonarole (un autre symptôme de la crise de cette époque), ou pour réduire en cendres les grandes familles italiennes comme les Orsini.

 

Les Borgia ont ceci de supérieur à l'adversaire qu'ils ne respectent aucune autre règle que l'intérêt des Borgia, et se permettent absolument tout, préférant réduire autrui au silence que d'attirer son amitié sincère. Alors que leurs adversaires croient à la loi du contrat et à la parole donnée par exemple, et vivent encore dans un monde où la transcendance existe, les Borgia évoluent en plein nihilisme. Seule compte leur jouissance et leur pouvoir. Ils parient systématiquement sur le lucre et le vice et gagnent la plupart du temps, quand ils se trompent (comme avec Savonarole), ils procèdent par la trahison et la violence sans la moindre retenue. Contrairement à d'autres crapules de leur genre, ils ne se donnent même pas la peine de sauver les apparences.

 

Est-ce un paradoxe de voir cette dynastie sans vergogne diriger la chrétienté alors que la Renaissance explose (Léonard de Vinci est à leur service !) ?

 

Il me semble justement que les Borgia sont le signe de la crise de l'ancienne société Très Chrétienne en pleine décomposition.  Ce n'est nullement un hasard si leurs transgressions se commettent au coeur même du saint des saints.

 

Le Moyen âge vivant sous le doigt de Dieu et l'enchantement du monde sont morts. Des esprits commes les Borgia le perçoivent, et les vieilles menaces théologiques ne les effraient plus du tout. Mais la nouvelle civilisation où la Raison règnera n'est qu'embryonnaire. Alors l'humanité est dans un intermède d'où surgissent génies et monstres. Pour citer Gramsci (dont je lis en ce moment une anthologie), "la crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés". Phrase géniale qui s'applique merveilleusement à notre temps, et à bien d'autres préoccupations que le devenir historique. Gramsci ne cite pas les Borgia ou la folie aux antipodes du prêtre Savonarole, mais il me semble que ces exemples illustrent parfaitement son propos.

 

On peut sans doute lire "Les Borgia" avec une certaine fascination pour le Mal porté dans ses confins. Moi c'est pas mon truc une seconde. Pas là en tout cas. Les Borgia, j'en suis désolé pour les esprits avides d'histoires de vampires, me semblent surtout dignes d'intérêt dans une perspective de philosophie historique. Désolé pour les internautes néo gothiques...  Je garde mes lunettes et je me coupe les cheveux.

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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