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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 21:35

amesmortes-copie-1

 

 

En refermant, enivré, "Les âmes mortes" de Gogol, lu en parallèle avec l'essai que ce réactionnaire de Vladimir Nabokov consacra à l'écrivain, je me suis tout de suite dit que Gogol était un fieffé coquin. Ses âmes mortes, ce ne sont pas les âmes des serfs défunts que Tchitchikov, le personnage principal, un petit escroc -demi malin-, achète pour escroquer le trésor public, mais bien les âmes des personnages censés être vivants dans ce livre.

 

 

De Gogol, j'avais lu le journal d'un fou et les nouvelles comme le Manteau, le Nez, et déjà j'y avais été étonné de la parenté directe avec Kafka. S'il y a du Goncharov (Oblomov, ce personnage qui ne fait jamais rien) dans les "Ames mortes", le roman a quelque chose de plus ample, plus définitif que le portrait de russes, et de leur fameuse âme supposée. Il inaugure incontestablement la littérature de l'absurde. Gogol est indiscutablement le père de Kafka, Beckett, Ionesco. Après eux il est difficile d'écrire, parce qu'ils ont dynamité la logique rationnelle du roman, et pris toute la dimension du cycle infernal de la condition humaine. Il est devenu difficile de concevoir des romans crédibles après eux. Le grand roman classique y a difficilement survécu, il a du se réfugier dans l'Histoire comme avec un Mario Vargas Llosa par exemple. Mais d'autres auteurs ont renoncé, cherchant d'autres voies comme le flux de pensée, ou l'exploration du langage.

 

 

Seuls les faits réels permettent, avec beaucoup de talent, de sortir de l'effet de décomposition que les grands auteurs de l'absurde ont introduit dans l'art narratif. D'où le retour à la politique dans le roman contemporain. Et au fait divers.

 

 

Gogol écrit pourtant au milieu du 19eme siècle et la Russie n'a vu des Lumières et de la Révolution Française que de lointaines lueurs et le visage barbare et perverti de Bonaparte. Mais pourtant, même pour un Gogol qui n'a rien d'un avant gardiste en matière de croyance ou de politique, Dieu a commencé, de fait, sans qu'on le dise, à agoniser. Avec lui c'est aussi le vieux monde qui s'effrite. Le temps des héros portés par le plan divin incontestable est révolu, comme le mettra aussi en lumière gravement Lermontov ("Un héros de notre temps"). C'est le temps de l'ennui, des Bartelby, des "à quoi bon ?", et des bureaucrates surtout, symboles du triomphe de la rationnalité sécularisée. Les objets envahissent le monde (il y en a déjà partout chez Gogol) et le prosaïsent lourdement.

 

 

Dans les Ames mortes on passe son temps à manger. Trop, sans cesse. Et à boire. Pourquoi ? Parce qu'au moins c'est une évidence il me semble. Mais aussi parce que ces banquets improvisés souvent sont le symbole de l'absurde. Ils reposent sur beaucoup de travail en amont, comme l'élevage d'un agneau, et se consomment vite, sans aucun résultat que de conduire à une autre libation après une autre sieste ronfleuse.

 

 

 

Nabokov base son essai agile sur l'idée suivante : ceux qui ont vu en Gogol un critique de la noblesse pourrissante russe, une charge contre l'infâmie des ronds de cuir, se leurrent complètement. Gogol ne se préoccupe pas de cela.

 

 

Je suis d'accord. Son propos est en effet beaucoup plus radical. C'est bien, pour reprendre le terme de Nabokov, la "camelote" du monde désenchanté qu'il explore. La camelote, c'est la grandiloquence alliée au minable. Gogol semble nous livrer une galerie de russes de son temps, mais Nabokov a raison de dire que cela n'a rien à voir avec du réalisme, mais avec de la pantomime sarcastique. D'ailleurs Gogol ne connaissait pas la Russie de près. Le choix du milieu dont il parle est assez circonstanciel. Il se trouve qu'on fréquente des propriétaires surtout, des fonctionnaires (la russie n'a pas de bourgeoisie mais a besoin d'une immense armée de paperassiers), tous aussi vains et ridicules les uns que les autres : fainéants, baffreurs, radins, prétentieux, incohérents, inconstants, menteurs, incapables de la moindre lucidité, sans cesse agités par des mirages ou des habitudes sans aucun sens... Avec tous les défauts du monde. Mais ils ne sont que les représentants un peu en avant de tous leurs frères humains. Les serfs ne sont pas mieux traités. Ni personne.

 

 

L'ironie de Gogol est indépassable. Elle est la distanciation au service du grinçant, et Gogol en est le maître (Nabokov n'est pas mauvais dans le genre, dans "Lolita"...). Il retrouve tous les procédés révolutionnaires de Diderot dans Jacques le Fataliste : la transparence à l'égard du lecteur qui est interpellé comme un confident, la mise en scène d'un auteur ultra omniscient et en plein work in progress, l'art de la digression délicieuse. Il pratique cette littérature du décalage à la perfection, dynamitant le roman classique, comme son époque sabote le vieux monde, et donc sa représentation artistique.

 

 

Et on rit, on sourit. Des situations burlesques sans cesse créées, des fantaisies de l'auteur, des déconvenues des personnages. La drôlerie de l'oeuvre est quasi unique. Nabokov dit que Gogol n'est pas un humoriste. Sans doute n'est ce pas son projet premier, de "faire rire" comme veut y parvenir l'humoriste. Mais il nous offre le rire en contrepartie du dévoilement de l'absurde.

 

 

Il y a la Russie, traitée avec ambivalence. L'auteur la traite à la fois classiquement, comme un auteur russe doit saluer la grandeur de sa terre, tout en subvertissant sans cesse l'exercice. Au delà du discours de rigueur, Gogol nous livre une terre absurde, irrégulière, semée de signes plus ou moins incompréhensibles. La Russie est l'objet de descriptions tout à fait inhabituelles, rompant avec le classicisme, ou jouant à le déformer. La Russie c'est la vie. Les âmes zombies y roulent en calèche et s'y adonnent à des activités sans aucun sens, qui n'aboutissent à rien. Quoi qu'on fasse on bute sur une impasse, qu'on soit fonctionnaire à la capitale ou propriétaire cultivant son jardin. Reste à rêver le monde et à l'écrire, en riant beaucoup.

 

 

Nabokov a beau dire que le roman n'a rien de moral, rien de politique. Et Gogol lui-même a souffert de cette interprétation sociale qui avait cours à l'époque. J'en suis d'accord, mais il me semble tout de même que Gogol annonce la tempête. Car viendra en Russie le temps de Prométhée en fureur. A la disparition de l'ordre divin sera substituée la puissance de la révolution de salut terrestre. Le vide peint par Gogol est le creux où bouillonnera le rêve d'un paradis réalisé ici bas. Nabokov fait impasse, parce que pour lui sans doute, tout cela, le populisme, le marxisme, c'est pure folie un point c'est tout.

 

 

Ce grand roman russe, c'est plus de 400 pages délicieuses de génie descriptif et psychologique, basées sur une intrigue quasi inexistante et relâchée, car après tout une histoire n'a pas de sens dans un monde qui n'en a pas. Rien n'a de sens individuellement dans un univers absurde, tout est vain, même la quête d'un personnage de fiction. Un roman où l'essentiel est l'aparté, ou aucune identification n'est possible avec le personnage principal, où les autres personnages sont flottants, apparaissent parfois une seconde pour disparaitre. Un roman qui se moque sans cesse du langage aussi, de ses prétentions à tout définir alors que tout est futile. Telles sont ces âmes mortes, où les vivants sont morts. Mais le génie de Gogol est bien réel.

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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claire jeanne 25/08/2015 14:08

Venue ici par hasard, ou plus exactement en suivant des liens / Les âmes mortes de Gogol, je découvre votre blog et j'aime beaucoup ce que vous dites du lecteur que vous êtes ; je reviendrai !

jérôme Bonnemaison 25/08/2015 18:29

Merci !

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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