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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 00:34

48808486.jpgLorsque la fin de la vie approcha, André Gorz décida d'écrire une lettre d'amour à sa femme. La réaffirmation de cet amour, mais aussi un bilan.

 

Je sais que je dis là quelque chose de choquant, sans doute, mais j'ai eu l'occasion par mon parcours professionnel d'observer les personnes âgées. Et j'ai aussi vécu la perte des plus anciens des miens. J'en ai conçu l'idée selon laquelle il y a quelque chose d'affreux à approcher la mort en ayant gardé toute sa mémoire, toute sa faculté intellectuelle. Et ses sentiments intacts. Car la seule raison de mourir alors est qu'on est parvenu au moment où on ne sait pourquoi, il faut quitter le monde. Parce que l'horloge génétique est fabriquée ainsi.

 

Quand les "vieux" sont épuisés, écoeurés par une longue vie d'animal politique se cognant aux autres membres de la cité, déçus, désilusionnés cent fois, dépassés et oubliés, étrangers au monde qui n'est plus le leur, la mort pourrait presque apparaître comme une chose logique. La vie serait bien faite au fond en ce cas, car au bout d'un moment on a envie d'en sortir. Je me souviens d'une phrase de Claude Levi Strauss, très vieux, disant que le monde qu'il allait bientôt quitter ne lui plaisait pas du tout.

 

Nous ne sommes pas dans la tête de nos frères et soeurs humains frappés de démence sénile. Sans doute cette condition a t-elle sa part de terreur en plus de la douleur qu'elle suscite pour l'entourage, et engage bien des risques réels quand personne n'est là pour protéger nos anciens. Mais en même temps, affronter dans la lucidité complète une mort injuste, qui ne vient pas à point parce tout va bien malgré les soucis physiques, et qu'on a encore à voir et à dire, c'est terrible. Enfin ca me paraît terrible, même si certains sont capables de sagesse. La simple fatigue, certes, peut aider à conquérir cette sagesse sans doute.

 

Les cas de ces gens âgés (ils seront de plus en plus nombreux) qui sont de plain pied dans leur temps, savent y regarder et y parler, et qui approchent la mort, sont un scandale ontologique à mes yeux. Un scandale qui me confirme dans mon agnosticisme. 

Le pire est le sentiment qu'on va bientôt quitter les siens. Ses proches. Parfois l'amour d'une vie.

 

André Gorz est dans cette situation quand il écrit sa "Lettre à D.", Dorine, sa femme de toujours. Sa complice intellectuelle aussi. Venue d'angleterre, et rencontrant à Lausanne ce juif autrichien après guerre, vivotant avec lui de presque rien, puis peu à peu intégrant ensemble le milieu intellectuel parisien.

 

C'est à cette situation qu'on doit la gravité qui ressort de ce petit texte, récapitulant une longue histoire d'amour qui couvre une vie. Gorz était un philosophe politique important, ayant compté dans ce qu'on appelait anciennement la gauche non communiste. C'est une des figures de la naissance de l'écologie politique. C'est aussi un des pères théoriques de la Réduction du Temps de Travail. Je connais sa pensée, car justement un de ses essais importants -"métamorphoses du travail", et quelques articles qu'il écrivit sur le revenu universel (d'abord en opposition contre cette idée puis s'y ralliant), ont influencé fortement mon premier mémoire universitaire, il y a bientôt vingt ans. 

 

Ici c'est l'amoureux et non le penseur politique qui parle, dans ce petit texte de  la "lettre à D.". Mais comme la pensée a toujours été importante dans leur amour, le philosophe est présent aussi dans ces lignes. Il est même très présent, car pour celui qui pense, le cheminement théorique est la substance de sa vie. L'autobiographie d'un penseur, même et parfois surtout quand elle aborde l'intime, est une question de théorie aussi.

 

Malgré tout, c'est un texte court, et dépouillé. Car Gorz veut retrouver l'essentiel. Qu'est ce qui a compté ? Qu'est ce que cet amour et qu'est ce que ça dit, incidemment, sur l'amour ? Et c'est là que le texte est bouleversant, dans sa sincérité. Sans fausse pudeur. Au bout du compte, une vie est courte même si elle est dense.

 

Au long cours d'une histoire d'amour, on tombe à nouveau amoureux nous dit cette lettre : "je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien". La phase passionnelle renaît, et se nourrit justement de tout le passé commun qui peut paradoxalement réenflammer la relation...    

 

Une relation où le corps vieilli a toujours sa même part. Car dans l'amour, l'âme et le corps se confondent. Ils "spinozisent" (c'est moi qui use de ce néo verbe).  La relation physique a un sens tout à fait particulier, qu'on ne peut séparer de l'amour, elle témoigne de cette réciprocité intense :


"j'ai compris avec toi que le plaisir n'est pas quelque chose qu'on prend ou qu'on donne. Il est manière de se donner et d'appeler le don de soi de l'autre".


L'amour fracasse l'utilitarisme bourgeois. Cette idée selon laquelle l'âme est le corps est présente dans l'existentialisme qui marquera la jeunesse de Dorine et d'André, à travers leur proximité avec Sartre et Merleau Ponty. Le souci de cohérence entre le théorique et l'intime est la marque des intellectuels, toujours.

 

L'amour n'est pas cependant du domaine de l'irrationnel. On peut comprendre ce qui se joue dans l'amour. Ainsi André Gorz a -t-il saisi que ce que sa femme et lui ont reconnu dans l'autre, les ont tout de suite rapprochés malgré leurs différences, c'est un sentiment d'insécurité partagé, du à leurs enfances et jeunesse. Cet élément commun a crée un sentiment de proximité, de partage, qui donne l'envie de ne plus se quitter. Voila comment nait un amour.  

 

Le fait que Dorine soit anglaise, mais étrangement anglaise, c'est à dire librement et sans préjugés, mais sachant tirer le meilleur parti de la culture de son pays, a joué dans les sentiments d'André Gorz, qui cherchait à trouver de l'altérité, à fuir tout attachement identitaire (il ne voudra plus jamais parler allemand).

 

On peut évidemment trouver des causes sociologiques à l'amour sur un plan statistique. Et on aura raison de le faire. mais Gorz dit aussi avec raison qu'il y a dans chaque relation, un phénomène de rencontre-fusion irréductible, qui en appelle au plus singulier en chacun de nous :

 

"l'amour est la fascination réciproque de deux sujets dans ce qu'ils ont de moins dicible, de moins socialisable, de réfractaire aux rôles et aux images d'eux mêmes que la société leur impose, aux appartenances culturelles".

Mais qu'est qu'ils font ensemble ces deux là ?... Dit-on parfois. La réponse est chez le psychanalyste voire le poète, ou le sorcier.

 

André Gorz sait qu'il a projeté sur Dorine ce besoin d'"irréalité" qu'il a recherché dans l'écriture. Qu'il l'a trouvé. Mais Dorine a aussi su l'ancrer à la réalité, lui apprendre à aimer la nature par exemple. "Tu as du travailler des années durant à me faire assumer mon existence" dit ce réfugié sauvé de la mort à sa femme. Et à la fin de la vie, c'est encore un travail qui continue. L'amour fait planer, et Gorz n'avait nulle envie de revenir "sur terre".


Au fil du temps, la relation s'enrichit. La complémentarité intellectuelle se met en place : Dorine ne part pas du même point, théorique, pour arriver à l'objet. Mais ils se rencontrent. La relation devient primordiale dans le rapport au réel, la présence de l'autre est même un "filtre" avec le réel.

 

De manière bouleversante, Gorz exprime ses remords d'avoir complètement raté le passage qu'il consacre à Dorine dans un de ses livres de jeunesse, à teinte autobiographique : "Le traître". Il l'explique par la volonté, alors, de ne pas passer pour "commun". Trop simple, trop personnel, d'assumer un amour. Contrairement à ce que le jeune Gorz pouvait théoriser : l'amour ne participe pas de l'aliénant, bien au contraire. Il est libérateur. Et Dorine a senti depuis toujours que l'amour devait se protéger en particulier de l'argent : "l'amour doit mépriser l'argent. Tu le méprisais"


Le couple a été confronté aux maladies de Dorine. Et là, dit Gorz, quand il a vu son épouse rester debout ou assise la nuit pour limiter la douleur, il n'a pu rien faire, mais il n'a pas pu non plus partager. Il a cherché partout, écrit partout, pour trouver ce qui pouvait aider. Mais là est un angle de solitude inexorable.

 

Leur histoire, c'est l'histoire de l'amour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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