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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 08:16

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Je n'aurais pas pu trouver de lecture plus à propos que ce premier roman d'Elisabeth Filhol, paru il y a un an chez P.O.L. "La Centrale" évoque le sort de ces milliers de travailleurs français du nucléaire, et plus particulièrement de ces intérimaires qui sillonnent la France pour effectuer, mettant gravement leur santé en péril, la maintenance des Réacteurs. Dans notre beau pays drogué au nucléaire civil.

 

Et l'on est stupéfait par la prescience de ce roman. Ce qui se passe au Japon est pressenti dans ses pages, non pas par des prédictions "à la Nostradamus", mais sous la forme d'une perception tout à fait remarquable de ce que signifie la présence du nucléaire civil pour une société, et que les salariés de la filière ont tout en fait en tête, jusqu'à en être rongés.

 

Ce n'est pas un livre brulôt. Ce n'est pas un livre qui "en fait des tonnes". Il est parfaitement contenu. Mais c'est justement dans cette contention qu'on ressent tout un potentiel immense de danger. L'inconcevable est souligné, en creux, par ces descriptions anxiogènes. Par exemple celles qui montrent ces chapes de béton entourées d'un calme anormal, surmontées d'un petit chapelet de vapeur, et dans lesquelles s'engouffrent des hommes parfaitement conscients de ce qui se joue, et subissant une violence psychique qui est mise en parralèle, avec habileté littéraire, avec la fission de l'atome.

 

A travers des descriptions habiles et documentées (l'auteur a une formation industrielle) de ce que vivent les intérimaires dédiés à la maintenance (notamment de ces fameuses piscines à refroidissement de combustible), c'est toute une France biberonnée à l'atomique qui est interrogée.

 

Le sort de ces salariés est sidérant... Je concède que si je savais que "l'externalisation" avait aussi touché ce secteur, je n'en touchais pas du doigt tout le sens. C'est ce que permet l'approche littéraire, incomparablement, par l'identification aux personnages.

 

Nous les suivons d'une centrale à une autre, de Chinon au Blayais. En se mettant constamment en danger, les yeux rivés sur leur dosimètre, ils fournissent à notre pays 80 % de son électricité. La moindre défaillance de détail peut entraîner des conséquences incalculables. La moindre perte de temps induit une augmentation de la dose de radiation inéluctablement absorbée et si l'on approche le seuil maximum annuel, on ne peut plus travailler jusqu'à l'année prochaine. On reste dans sa caravane à attendre le retour des copains.  

 

Le nucléaire organise une sorte de solidarité morbide dans un collectif de travail, puisqu'il s'agit lors d'une intervention de se partager une "dose collectivement admissible". Si l'un craque et sort, les autres seront plus exposés. Cette situation rapproche les salariés qui savent ce que le collègue subit, mais les sépare en même temps, inexorablement. Une surexposition, qui peut arriver très fortuitement, par exemple en entrant en contact avec une petite pièce de métal égarée, peut vous mettre directement dans le rouge pour l'année, avec des effets sanitaires immédiats (on prend cinq ans d'un coup).

 

Tout cela pour des clopinettes, sans aucune garantie d'avenir, dans l'obligation de traverser la France sans cesse, de louer un mobil-home à plusieurs mecs (presque pas de femmes) sur un terrain de ciment glauque. Tandis qu'Areva et EDF prospèrent.

 

Pas besoin de slogans... On sort de ce livre convaincu de la nécessité, d'une manière ou d'une autre, de débarasser l'humanité de cette alchimie d'acrobate suicidaire. Un passage, parfaitement neutre et clinique, sur le déroulement diaboliquement banal de la catastrophe de Tchernobyl, y suffit presque à lui-même.

 

Elisabeth Filhol illustre admirablement ce courant renaissant d'une littérature "matérialiste" au sens philosophique et non culturel du terme, qui comprend que la vie des hommes se joue dans leur rapport au monde, et notamment à la production, mais sans sombrer dans un didactisme grossier, tel que les staliniens l'avaient théorisé. Un réalisme moderne, intelligent, ayant tiré les leçons du passé.

 

Loin de l'auto-fiction onaniste donc, dans le souci de l'homme réel, à travers ses conditions de survie contemporaines, différentes de celles de "Germinal" mais parfois aussi dures et de plus pernicieuses. Dans ce blog, nous avons déjà rencontré une autre représentante de cette verve littéraire qui s'exprime heureusement, lorsque nous avons évoqué "Naissance d'un pont" de Maylis de Kerangal  Working heroes

 

Une littérature à la conquête du réel. Providentielle.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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David F.M 28/03/2011 04:01


Je n'ai pas de truc. Quand je publie ton article, je mets le lien de ton blogue et mes lecteurs viennent te visiter.
Bonne journée


David F.M 27/03/2011 15:46


"Tout était écrit" eu été un très bon titre !
Bon dimanche


jérôme Bonnemaison 27/03/2011 18:08



Tu as encore dopé mes consults. C'est quoi ton truc ?



David F.M 25/03/2011 23:07


Bonsoir Jérôme,
Je viens à l'instant de mettre en ligne ta critique littéraire : " La centrale", trajet terrifiant dans l'univers nucléaire". Pour cause d’actualité.
Cordialement.


jérôme Bonnemaison 26/03/2011 13:23



Assez incroyable ce livre.. Tout était présent. Il y a un an.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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