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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 09:06

 

gauguin.jpg J'ai été si impressionné par ma lecture de "la fête au bouc" de Mario Vargas Llosa ( La fin d'un bouc septuagénaire, vicieux et sanglant, sur fond de merengue ) que j'ai filé m'acheter d'autres épais volumes de l'auteur, dont la matière privilégiée est décidément l'Histoire. La vraie.

 

Dans "Le Paradis... un peu plus loin", l'Histoire, c'est celle de ce 19ème siècle français à la fois sombre, brutal et rayonnant de promesses.

 

Le siècle où la Bourgeoisie, devant la puissance montante de la classe ouvrière, se métamorphose très vite, mutant du statut de force révolutionnaire à celui de classe dominante, vite réconciliée avec l'Eglise à la table de l'ordre établi. 

 

En ce siècle, se lèveront des sémaphores. Des hommes et des femmes en éclaireurs, mais condamnés à l'échec, à l'indignité et à la souffrance, car les conditions ne sont pas encore en place pour le triomphe ou l'influence désisive de leurs idées. Ce qui explique qu'on les qualifiera, à juste titre, d'"infantiles". Des hommes et des femmes luttant pour la liberté, et qui face à la résistance du monde, en seront parfois conduits à imaginer des mirages, des constructions abstraites assez irréalistes. Ces êtres partis en reconnaissance, dans la politique comme dans l'art, et dont nos écoles portent aujourd'hui les noms...

   ... Mais sans ces idées folles, rien n'aurait été possible. Que serait la culture contemporaine sans le renversement des tables de la Loi opéré par les impressionnistes, personnages flirtant avec l'extrême ? Et nos réformistes n'aurait rien accompli sans le sillon tracé par les premiers organisateurs du monde ouvrier, qui dénotent par leurs conceptions de sociétés idéales parfois délirantes...

 

Parmi ces défricheurs coléreux, l'on compte Flora Tristan, révolutionnaire et féministe, et son petit-fils Paul Gauguin, peintre dynamiteur de l'histoire de l'art. Deux révolutionnaires. Deux êtres en quête de l'absolu. Deux aventures à la recherche d'une utopie, d'un paradis... toujours un peu plus loin, qui se dérobe.

FloraTristan_th.jpg Vargas Llosa nous raconte leurs vies, sur la base d'une structure en alternance entre les deux personnages . Deux trajectoires frappantes par leur similitude. Bien que Paul - "Koke" en maori - n'ait jamais connu Florita l'Andalouse.

 

Flora naît au début du siècle, au moment où l'ouragan de la Grande Révolution s'apaise, et Paul meurt à la fin du siècle, au moment où le cycle utopique se clôt. Le temps des guerres et des révolutions va s'ouvrir, mais les réalistes y règneront, ainsi que les prétentions scientifiques à régir le monde.

 

Les vies de Mamie Flora et du petit-fils Gauguin sont abordées au moment où elles entament une dernière phase. Le départ décisif pour la Polynésie en ce qui concerne l'artiste. Le tour de France de Flora Tristan, à la rencontre des travailleurs, pour fonder "l'Unité ouvrière". Cette idée qui resurgira dans la Première Internationale, Association des Travailleurs du monde entier. Leurs buts communs sera, rien de moins, d'établir le bonheur sur terre, et de ne point se contenter de la promesse de la félicité après la vie, sous condition d'accepter son sort dans ce monde.

 

Ceci permet à Vargas Llosa d'investir le monde intérieur de ces deux personnages, de les saisir dans leurs souvenirs et la conscience de leur devenir.

 

Comme dans "la fête au bouc", on peut apprécier de manière éclatante la "plus-value" de l'approche littéraire. Elle permet, au delà du seul récit biographique (le roman est aussi documenté que les plus précises des biographies), de s'immiscer au coeur des subjectivités de Flora et Paul. Elle est le moyen pour l'auteur d'instaurer avec eux un rapport d'intimité, les tutoyant, les interpellant, les questionnant, tout au long du livre.

 

Ce sont des destins flamboyants, mais aussi deux fuites, deux échecs dans la poursuite de l'impossible. Flora se heurte sans cesse à la répression et à la Loi patriarcale, cousue sur mesure pour le riche ; à la peur du salarié sans droit ; à la soumission inscrite dans les âmes ; aux pesanteurs culturelles ; à l'inertie des masses abruties par le travail et l'alcool - et déjà, à l'embourgoisement des chefs ouvriers et à leurs attitudes boutiquières... Elle voit trop loin, trop clair, trop vite.

 

Paul veut retrouver une terre primitive. Il l'espère dans la Bretagne profonde, rêtive à la modernisation. Puis à travers le monde, jusqu'à Thaïti et les  îles Marquises. Mais il est déjà trop tard et la "civilisation" est déjà là. Paul recherche la terre où survit l'âge d'or : là où on pourrait vivre en tendant le bras vers le fruit... et vouer toute sa vie à l'art. Mais c'est impossible, et partout il faut bêcher. Partout on est rattrapé par le réel, par son corps aussi. L'absolu n'est pas de notre monde.

 

Deux vies qui interrogent aussi le caractère ambivalent de la religion. Les deux personnages ayant entretenu des rapports extraordinairement contrastés avec l'institution officielle de l'Absolu. Et il est évident qu'un auteur latino-américain, né sur une terre où l'Eglise fut aux côtés de tous - des massacreurs, des révolutionnaires, des libérateurs, des Dictateurs - ne peut qu'être sensible à cette thématique.

 

Flora dit lutter pour le "vrai christianisme", celui qui est fidèle au message de Jesus. Et cela la rend à la fois sans concession avec le catholicisme de son temps, et candide : car partout où elle passe, elle tente de convaincre, sans succès, et conflit à la clé, les curés du coin.

 

Paul Gauguin oscille entre l'ardeur protestante, la tentation récurrente du retour à un catholicisme idéalisé - par exemple en Bretagne - et à la fascination pour le panthéïsme primitif, qu'il ne trouvera pas dans les forêts autour de Papeete.

 

Mais les deux sont insultés par l'Eglise et  traqués par l'appareil de répression au services des bonnes moeurs, car aussi scandaleux l'un que l'autre : Flora par son projet politique et sa vie libre bien que marquée par le puritanisme hérité d'un traumatisme. Paul par son mode de vie, par sa fascination étalée pour l'érotisme, censé entrouvrir d'autres plans de perception.

 

L'Eglise triomphera encore un temps des prétentions à la la liberté.

 

A travers le roman, nous rencontrerons d'autres individus à la recherche de l'Absolu. Van Gogh ou St-Simon. Etienne Cabet ou Fourier. Et je ne savais pas, pour ma part, que le socialisme utopique avait autant essaimé dans le pays. Il y avait des cercles fouriéristes ou St-Simoniens dans toutes les villes que Flora a écumées, même à Agen... Engels avait raison : le "socialisme utopique" a bel et bien été une étape - à prendre au sérieux- de la maturation du monde ouvrier. Pas seulement un délire de quelques marginaux.

 

Flora et Paul ont donc été comme ces gens, sur la place Tahir, qui ont pris les devant. Les balles sont pour eux. Ils ne font pas long feu. Ce sont les caractères les plus ardents. Jusqu'à la démesure. Jusqu'à s'immoler.

 

Enfin, comment ne pas être frappé par l'intérêt immense qu'un auteur comme Vargas Llosa voue à la France, à ses provinces, au détail de sa vie politique, à son milieu artistique ?

 

La France a été et reste encore une lumière pour tous ceux qui songent à la liberté. Et il est déplorable de voir qu'on saccage cette vocation unique. Notre pays est bien singulier, et aimer la France c'est assumer cela. Cheminer dans cette continuité serait être fidèle à Flora Tristan et à Paul Gauguin. Qui méritent mieux que leurs seuls noms sur nos établissements recevant du public.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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commentaires

David F.M 04/04/2011 16:55


Comme toujours on n'est jamais déçu à te lire
Cordialement

F.M http://lire56.over-blog.com


Kader 03/04/2011 12:13


Superbe !! On a envie de le lire..


jérôme Bonnemaison 03/04/2011 12:26



Merci.


Très bien l'émission avec Martin... Un peu moins insolent que d'habitude, mais bon. Impressionné un peu quand même, le jeune homme de Radio, normal... C'est un Monsieur en face.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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