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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 22:29

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Nos Médecins tenant les dépassements d'honoraires pour le nec plus ultra de la modernité sanitaire devraient redécouvrir ce personnage qui disait dans une lettre à sa mère : "Je ne fais pas payer ces gens, la médecine c'est mon pastorat. Demander de l'argent pour soigner un de ces malades, c'est un peu lui dire la bourse ou la vie".

 

Alexandre Yersin vécut à cheval sur les 19eme et 20eme siècle et disparut nonagénaire. Soit dans la période d'une incroyable série de découvertes fondamentales et techniques, comme ce petit détail qu'est l'apparition de l'électricité...

 

C'était l'apogée du positivisme et du scientisme optimiste.... Philosophie puissante qui s'effondre en même temps que Yersin meurt.... A la fin de la guerre, avec Hiroshima... Au risque de me la jouer Hegelien petit bras, j'écris quand même ici que le scientisme devait être dépassé, mais que nous devrions le chérir, tellement il nous a apporté.

 

Nous devons au romancier Patrick Deville et à son tout récent "Peste et choléra" le récit de sa vie hors du commun. Yersin, élève de l'immense Pasteur, était un surdoué scientifique mais aussi un bien singulier personnage, toujours tourné vers l'ailleurs, le nouveau, l'avenir, et autrui. Il s'enrichit, mais de surcroît. Il ne fut jamais cupide, petit, ingrat.

 

Jamais imitable, toujours exemplaire et admirable, et en plus taiseux. Le genre de type qui énerverait aujourd'hui... On ne saurait qu'en faire. Déjà en son temps cela se percevait.

 

Yercin vient du canton de Vaux, il passe par l'Allemagne et atterrit dans la bande des disciples de Pasteur, en concurrence avec les "boches" de l'autre bande, allemande, de Koch. Il s'y illustre rapidement, en publiant sur la diphtérie. Mais il ne cherche jamais à faire carrière. Il ne poursuit que son désir de savoir et de découvrir. Il ne se voit pas enfermé dans un labo ou un amphi, il est prométhéen.

 

Et surtout, il a une répugnance manifeste, instinctive (pas forcément explicitée) pour la politique et l'Histoire. Alors qu'il vit au moment où l'Histoire est Tout. Et c'est ce qui le rend Sage et attachant. Pendant les deux guerres, il est en Asie. Et évite même les japonais.

 

Il part, donc, comme Rimbaud qui meurt à peu près au moment où il entame son odyssée . D'abord comme Médecin de bord dans un cargo.... Alors que les Académies lui ouvrent à terme les bras. Les autres pasteuriens n'y comprennent rien, mais au fond ne le lâcheront jamais, ce collègue qui a trouvé une forme de Tuberculose. Il se prend de passion pour un petit coin du futur Vietnam au bord de la mer de Chine, où il établit ce qui deviendra son camp de base pour le reste de sa vie et se fait rattraper par Pasteur qui lui demande d'exporter son savoir. Les Instituts Pasteur fleuriront dans l'Empire.

 

Yersin devient alors explorateur, découvrant de nouvelles routes en Asie et même des peuples inconnus (les Moïs), fuyant toujours rapidement les cérémonies de remise de médaille à son retour.... Il se fait cartographe. Il ne bâtit presque jamais sur ce qu'il a accumulé, excepté son domaine vietnamien qui deviendra un gigantesque domaine dédié à la recherche, l'innovation (domaine ouvert à tous les mômes du coin, et où les indochinois sont respectés, deviennent des proches, sans que jamais Yersin de donne dans la théorie politique. Pas besoin).

 

Yersin est encore aimé au vietnam : il y a emmené la première voiture, des tas de fruits et légumes nouveaux qu'il a acclimatés, le premier appareil photo. Il est à l'affût de toute nouveauté, achète toutes les inventions, correspond avec tous les esprits inventeurs. Il s'essaie à tout, admire Louis Renault, s'essaie à la production de caoutchouc pour les pneux, produit de la quinine. Pas le temps de se marier ou de faire des enfants. La maison close abrite sa vision hygiéniste de l'amour.

 

On l'envoie à Hong Hong, où il réalise sa grande trouvaille : le bacille de la peste. Yersinus Pestis. Qu'il cherche à température ambiante, une idée saugrenue qui fonctionne. Et il en réalise un vaccin qui guérit des tas de gens partout en Asie, la production se réalisant sur son domaine vietnamien, directement...

 

Pourquoi ne pas profiter de sa renommée suite à la découverte ? Eh bien non : il y a tant à parcourir : l'élevage de tout ce qui est possible, l'horticulture, les avions, la photo, le génie civil... Jusqu'à la traduction des grands textes latin dans les tous derniers moments de sa vie. Mais toujours, la fidélité : à la bande des pasteuriens historiques, dont il sera le dernier survivant, et à leurs successeurs. Ce qui le conduit à revenir fréquemment à Paris, enfiler une redingote.

 

Le joli récit de Patrick Deville nous colle aux semelles sollicitées de ce rescuscité Yersin, que l'auteur a suivi à la trace dans le monde. Mais en même temps il nous plonge dans l'épopée Pasteur évidemment. Dans le monde de ces médecins qui partaient de par le monde avec leurs seringues pour guérir l'humanité, y laissant souvent leur peau d'ailleurs. Se promener partout au coeur des épidémies n'est pas conseillé. L'optimisme humaniste de ces scientifiques républicains (Yersin lui s'en foutait de la République, même s'il partagea une longue amitié avec Paul Doumer avec qui il se retrouva en indochine) est émouvant. Une anecdote particulièrement poignante doit être relevée : le premier vacciné contre la rage, Josph Meister, deviendra concierge de l'Institut Pasteur. Quand les nazis entrèrent dans l'Institut ils voulurent aller voir ce qui se passait au sous sol, là où le Maître était enterré. Meister s'opposa et fut piétiné, baignant mort dans son sang. Symbole de la défaite de la Raison.

 

La Raison, la générosité, la volonté d'articuler le savoir et le progrès humain... Ces notions ont été déconstruites certes. On se méfie du savoir. On se méfie de l'essor des forces productives qu'il permet. On nous conseille de méditer, c'est à dire de ne plus penser, plutôt que de recourir à une raison jugée instrumentale, donc dangereuse.

 

Mais si l'on espère vaincre le sida, pourquoi pas le cancer dans une quinzaine d'années. Si l'espérance de vie est montée en flêche, nous le devons à ces types en blouses, raides et barbus. Portant de petites lunettes et ne doutant absolument de rien. Grâce à Patrick Deville on leur envoie un salut fraternel.

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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