Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 08:34

chatnoir.jpg Nous avons pris le pli de nous permettre, une fois de temps en temps dans ce Blog, une petite pause poétique (Petit entracte poétique avec Char et Rimbaud) . Il faut bien que je finisse mes livres pour en parler, et certains sont plus denses et développés que d'autres...

 

"Recueillement" de Baudelaire me semble insuffisamment souligné, parmi les nombreuses pièces de génie que recèlent les "Fleurs du mal", . C'est un poème très connu mais qui n'a pas toujours sa place dans le panthéon des vers les plus illustres que votre fiston devra disséquer le jour de son bac français. Bref, ce n'est ni l'Albatros, ni Correspondances, ni L'invitation au voyage.

 

Pourtant, c'est un des très rares poèmes que je suis capable de réciter, qui surgit de temps en temps et ne cesse de m'éblouir de son génie. Il est comme un fruit amer dont on épèlerait les couches successives, étonnamment nombreuses en ces quelques lignes. Cependant, je sais que je ne suis pas isolé pour lui ériger un statut particulier. Par exemple il a fréquemment été mis en musique.

 

Recueillement

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

 

Rassurez-vous, je ne vais pas me lancer dans un commentaire de texte charpenté et complet... Ce n'est pas le but de ce Blog que de revivre le temps des chaises en bois huit heures par jour, et puis mes connaissances égarées en chemin ne me le permettraient pas. Je vais être plus direct, personnel et arbitraire.

 

Juste une remarque scolaire pour noter que l'utilisation des voyelles et consonnes, des procédés poétiques comme l'alitération ou encore la diérèse (L'O-ri-ent, traînant à volonté...) atteint un sommet dans ce poème en alexandrins, de facture classique. Et pas de meilleur génie que celui qui est capable de s'épanouir dans une forme imposée.

 

Ainsi, comment ne pas être frappé de la symbiose magnifique entre le fond et la forme, dans un vers comme "Surgir du fonds des eaux le Regret souriant", où les sons participent du tourment imposé au poète (et au lecteur) ?

 

Ce qui est magnifique dans ce poème -où Baudelaire, le soir, est rattrapé par un sentiment profond et ambivalent : l'angoisse, la mélancolie, qui surgissent au moment même où l'apaisement n'est plus loin, la nuit venant - c'est ce mouvement ternaire : d'abord le face à face avec la Douleur, comme une maîtresse que l'on a fréquentée toute la journée, mais avec qui on se retrouve ensuite dans l'intimité. Puis une accélération au milieu du poème, une intensité, comme si la sarabande de la "fête servile" passait sous la fenêtre de Baudelaire. Enfin le bruit s'estompe, et le pic de douleur est passé. La nuit l'engloutit.

 

Et ce dernier vers, qui semble à répéter à l'infini, comme un mantra, comme une technique de méditation à utiliser pour repousser la douleur morale et trouver le sommeil.

 

A relire ce poème, on ne peut être que troublé par sa profonde ambiguité, ses paradoxes constants, et malgré tout il nous parle si clairement, il est universel.

 

La douleur morale est là, elle accompagne toujours l'auteur. Et l'arrivée du Soir est paradoxale, elle satisfait la douleur, elle la célèbre, et elle l'apaise en même temps. La personnification du spleen (cohérente avec la misanthropie de l'auteur) est ici efficace : Baudelaire en fait une compagne, un être constamment à ses côtés mais qui lui est extérieur (ce sentiment de ne plus être à soi que ressentent les individus en souffrance psychique).  

 

Toute l'ambiguité de ce moment, c'est à dire l'idée que même quand on est tranquille, le tourment vous rattrape justement, est au centre de gravité du poème, avec ce vers fracturé : "Aux uns portant la paix, aux autres le souci". Baudelaire est l'un et l'autre.

C'est l'impossible apaisement de l'âme qui s'impose tout de même dans le poème. Ainsi la fuite dans le plaisir, contrairement à ce que croit "la multitude vile", (ce n'est pas le mépris social qui s'exprime, mais la misanthropie radicale), n'est nullement une issue. C'est un piège qui débouche sur de la douleur à nouveau, sous la forme des remords et regrets. Le souvenir, la conscience du temps écoulé, voila le poids que l'homme doit porter.

 

Et alors culmine le poème avec l'entrée dans ce bal macabre des "défuntes années", personnifiées comme la Douleur. Figures féminines en robes surannées... Je connais les relations du poète avec sa mère mais je ne me lancerai pas dans une psychanalyse sommaire.

 

Il y a aussi de la complaisance consciente chez le mélancolique  : "Ma douleur donne moi la main, viens par ici". Car elle inspire le poète, elle est sa muse.

 

Le poème rend magnifiquement compte de ce sentiment d'envahissement produit par l'angoisse, enveloppante comme l'obscurité. Qui s'annonce sur les "balcons du ciel" et depuis le "fond des eaux". Pas d'issue, vraiment.

 

C'est un poème extrêmement sombre, qui revèle la hâte d'en finir avec le monde. Car cette nuit qui s'avance, c'est aussi bien sûr la Mort, qui prend forme dans "le Soleil moribond s'endormant sous une arche" (quel vers incroyable, languissant et cruel en même temps, comme cette nuit qui rend hommage à la douleur avant de la calmer). Elle est ici une solution. Elle ouvre sur le calme infini.

 

"Et comme un linceul, traînant à l'O-ri-ent"... on croirait croiser un chat noir miaulant pour se moquer de nous... La torture morale dure, mais elle se coule dans la nuit où elle finira par se perdre, un peu.

 

Qui a dit que la dépression était le mal de notre siècle ? Sans doute est-il propice à en attiser l'épidémie. Mais la Douleur de Baudelaire poursuit l'humanité pensante depuis toujours. Le Mal de vivre fournit aussi, car il faut bien le sublimer, le combustible de la beauté. Fleur du mal.

 

(P.S : me vient une interrogation : comment notre modèle d'Education au français et aux Lettres classiques se débrouille t-il pour que des adolescents ne s'amourachent pas d'un tel trésor ? Sachant qui est un adolescent. Amis professeurs, concédez qu'il y a là matière à réflexion sur la pédagogie et la manière d'aborder la littérature en classe. Baudelaire pourrait tout à fait supplanter Lady Gaga sur leurs tee shirts.)

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Poésie
commenter cet article

commentaires

Eryndel Lùvalan 19/03/2012 21:26

C'est juste. Grâce à lui, la poésie continue d'être appréciée. Par l'attrait que Baudelaire suscite, certains adolescent s'intéressent à d'autres poètes, pour retrouver dans leurs texte le plaisir
qu'ils ont eu à le lire... Ainsi, ils prennent goût à notre patrimoine littéraire. Tout n'est pas perdu !

Eryndel Lùvalan 17/03/2012 22:02

Bel article. S'il ne s'agit pas en effet d'un commentaire complet, il n'en met pas moins en lumière l'essentiel des pistes de lecture de "Recueillement".
Pour répondre au post-scriptum, en tant qu'enseignante de lettres, je peux affirmer que les élèves ne sont pas tous insensibles à Baudelaire : certains l'apprécient d'emblée, dès le premier poème ;
d'autres seront ralliés à la beauté de ses "Fleurs du Mal" si l'on aborde le recueil de la bonne façon ; et ce même si d'autres encore, malheureusement, y restent insensibles, soit qu'il leur
semble difficile de comprendre ses poèmes, soit qu'ils n'aiment pas, tout simplement, soit qu'ils aient décidé que "c'est vieux, pas actuel, donc c'est nul" (ce qui n'est pas le cas, évidemment ;
je trouve qu'il est très facile de s'identifier aux textes de Baudelaire).

Bref, c'est une très belle pause poétique que tu offres là à tes lecteurs. Baudelaire est vraiment un écrivain de génie.

Bon week-end.

jérôme Bonnemaison 19/03/2012 21:19



Oui, c'est bien le malheur de notre société consumériste. L'ancien est dévalorisé voire inutile. Nous perdons le sens de l'Histoire, en nous vautrant dans un éternel présent. Mais Baudelaire, par
son pouvoir d'attraction universel, spécialement sur l'adolescent, nous aide à marcher contre les vagues.



Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche