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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 00:49

 

ntm.jpg Aux antipodes des théoriciens lacrymaux de "la défaite de la pensée" et de leur vision résignée de la culture, Joy Sorman choisit de magnifier, dans un petit essai littéraire intitulé "Du bruit", un groupe de Rap... Deux corps dans lesquels s'est incarné, au fil des années 90, le Hip Hop en France : Kool Shen et Joey Starr. NTM.

 

Joy Sorman réussit à restituer en ses pages l'énergie jubilatoire de cette expérience artistique, athlétique... chimique... Finalement courte (quatre albums), mais si on suit l'auteur, il ne pouvait pas en être autrement. Tant NTM n'aurait pu supporter le moindre relâchement d'un engagement physique extrême.

 

De l'énergie sublimée et maîtrisée. Voila ce que furent NTM et le Hip Hop selon Joy Sorman. Une énergie puisée dans la ville, digérée, décortiquée (samplée) et déchargée sur l'auditoire, électrocuté. Une expérience violente, que l'auteur a expérimentée pour la première fois pendant un concert improvisé sur un terrain de rugby à Mantes en 1991, et qu'elle renouvella autant que possible jusqu'à la séparation du groupe.

 

On pourrait s'attendre, de la part de la fille de Guy Sorman (fou furieux ultra libéral mais bourgeois convenable tout de même), pas particulièrement issue du même milieu que ses idoles, à un discours flattant "la poésie urbaine", se félicitant de "la prise de parole" de ces gens qui souffrent de l'exclusion...

 

Et bien non.

Foin d'approche sociologisante chez l'écrivain.

A la limite, Joy Sorman se fout de ce que raconte NTM, jusqu'à concéder le côté "bête et méchant". Ce qui la saisit, c'est le flow. Un terme qu'on a inventé pour le Rap parce que justement il n'a pas de synonyme. La "vibration", "l'onde", s'en approcheraient. Mais il convient en plus de mettre les doigts mouillés dans la prise.

 

C'est à peine si elle évoque la question de la censure (même si elle note habilement que Johnny Halliday peut "allumer le feu" sans qu'on sourcille mais NTM est condamné à de lourdes sanctions pour appeler à copuler avec la Police...). Oui, les mots comptent dans le rap, mais par le signifiant plus que par le signifié : "c'est d'la BOMBE Baby" est une phrase destinée à faire vibrer les bancs, pas à prôner l'action directe...

 

Ce que décrit Joy Sorman plutôt que de ressasser la vulgate journalistique sur le Rap ou un certain discours socio-culturel qui passe à côté de l'essentiel, c'est la puissance de cette comète que fut sans doute le Hip Hop, et dont NTM fut le plus bel avatar en France. Une puissance qui s'emparait des corps et rendait les danseurs plus présents que jamais au monde. Il y a des germes de philosophie phénoménologique dans l'essai de Joy Sorman. Ce qu'elle décrit, c'est l'atteinte d'une pleine conscience à travers ces concerts et l'écoute de cette musique. Si on ne perçoit pas cette puissance, on ne comprend pas comment le Rap a expulsé les autres musiques des play lists de la jeunesse populaire.

 

"Du bruit" est un essai, par delà NTM, sur le corps et la musique. Le corps qui vit un peu plus.

 

Oui, NTM était un groupe politique. Mais ils ont tout dit en se définissant comme "chroniqueurs" et non comme porte-paroles. Et tous ceux qui s'indignaient (ou le feignaient) de la violence de leurs paroles n'ont rien compris, ou voulu ne pas voir ce dont le mouvement Hip-Hop était le médium. Oui, toute une partie de la population (pas seulement dans les Cités loin s'en faut) pense désormais qu'il serait temps "de ne plus suivre les règles du jeu" comme ils l'ont hurlé. Censurer NTM, c'était un symptôme du refus d'accepter cette réalité, plus vive encore depuis.

 

Joey Starr, qui est en train de s'affirmer comme un bel acteur de cinéma, était la plus belle pièce d'un arsenal absolument complet. La complémentarité du duo était si évidente, si fragile aussi, d'où sa singularité. Et Joy Sorman commet de belles pages sur le corps de Joey Starr, sur son cri sans autre pareil, et sur le jeu entre ces deux vecteurs d'énergie qui se nourissaient l'un l'autre sur la scène.

 

C'est un essai littéraire certes un peu habile (attention à la prolifération des synonymes, grosse ficelle...) mais brillant, et audacieux ne serait-ce que par son objet. Un objet qui prend ainsi place dans la littérature.

 

Il nous rappelle que ce que cherche souvent la jeunesse, à Woodstock ou à Saint-Denis, c'est la vie intense. Elle le fut un peu plus avec NTM. Comme avec Téléphone ou Noir Désir.

 

("Du Bruit" est paru chez Gallimard en 2007, réédité en Poche chez Folio)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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