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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 08:10

redon.jpg Franciliens ! Vous ne mesurez pas, avouez-le, la chance qui est la vôtre. Vivre à la portée des joyaux de la création humaine. Vous n'en profitez pas assez. J'ai vécu deux ans et demi à Paris, j'y ai puisé certes, mais j'ai honte d'avoir cependant raté tant de beautés qui s'offraient alors à moi. Par paresse. Je gagnais pas mal ma vie et je n'ai même pas l'excuse de la barrière financière... Je ne suis même pas allé voir le musée Picasso, alors que j'habitais pendant un an juste à proximité.  Mais j'ai quand même goûté des choses magnifiques : du théâtre, le musée Rodin, la Sainte-Chapelle, l'Institut du Monde Arabe ou simplement Versailles qui est sans doute le "monument" le plus marquant que j'ai vu dans mon existence certes très sédentaire (avec l'Alhambra de Grenade).

 

Nous, provinciaux, ne disposons parfois que de la reproduction standardisée pour approcher ces trésors. Et d' initiatives heureuses comme les très réussis "Hors Série de Télérama", dont le dernier consacré au peintre Odilon Redon, auquel est consacrée une exposition au Grand Palais.

 

Je me souviens d'une journée ensoleillée à Paris, en mars 1999 très exactement. Après une matinée qui fut une des plus importantes de ma vie, j'avais de longues heures à perdre, en pleine semaine, avant de monter dans mon avion de retour vers Toulouse. Alors je suis allé visiter, seul, le musée d'Orsay. En passant à pied par le pont des Arts où les statues d'Ousmane Sow étaient encore exposées. Sympa la ballade.

 

Il se trouve que je ne suis pas un esthète, ni un contemplatif. Je n'en ai pas la fibre. L'art m'attire, je le concède, avant tout comme "superstructure". Comme expression des lames de fond de l'histoire humaine. Comme symptôme finalement. J'ai le regret de ne connaître que rarement, devant l'art, un plaisir purement esthétique. Encore que ce plaisir s'accroît, les années passant.

 

Pourtant, ce jour de 1999, je m'en souviens bien, j'ai été saisi par une peinture d'un peintre qui ne m'évoquait rien, Odilon Redon. Et j'en ai conçu un émerveillement immédiat, sans besoin d'en passer par l'étape de la Raison. Il s'agissait, si ma mémoire ne me trahit pas -mais elle a sans doute recomposé partiellement la vision-, d'un cheval dressé, dans un nuage rouge saturé. Pégase sans doute.

 

jpg_Odilon_Redon_-_Le_char_d_Apollon_-_1897.jpg Ce seul moment a gravé en moi en lettres d'or le nom d'Odilon Redon. Et donc, je n'ai pas hésité une seconde avant de me procurer chez mon vendeur de journaux (qui fait la moue quand j'achète Libé... il a pas du voter pour le Parti Ouvrier Internationaliste aux cantonales celui-là)...) le HORS-SERIE, réalisé comme d'habitude avec le plus grand soin, que Telerama vient de consacrer à ce précurseur du symbolisme. Et donc à ce pionnier de la modernité, réalisant, alors que l'âge industriel incitait au réalisme, un renversement de perspective gigantesque. Il ne s'agira plus bientôt de décrire au mieux la réalité extérieure. Mais de rendre visible ce qui ne l'est pas. Cet invisible que quelque chose en nous (on appellera ça bientôt l'inconscient) perçoit et reformule dans le rêve (Redon fut qualifié"le prince des rêves"). Seule une révolution de la forme pourra permettre cette expression. Et la voie est tracée, qui mènera des mouvements impressionniste ou symboliste, à l'art abstrait et au surréalisme. L'art ne sera plus jamais le même.

 

Si je ne partage pas les présupposés platoniciens des symbolistes, tels que formulés par Baudelaire dans son poème que nous avons tous lu, "correspondances", ce mouvement a porté un coup fatal, avec d'autres courants, à un conservatisme culturel, celui qui sied au parti de l'"ordre". Et c'est encore une raison de l'admirer. La subjectivité (l'autre nom de la liberté) va l'emporter contre les vérités révélées et imposées. Tant mieux. Dieu meurt et entraîne dans sa chute l'art qui se soumet à lui depuis tant de siècles.

 

Mystérieux, cet Odilon Redon, lui-même un petit bourgeois dont la biographie n'incline en rien à des attitudes avant-gardistes, et qui dynamite l'académisme, annonce les peintres de la bande à André Breton, en dessinant des monstres imaginaires, par extrapolation de ses lectures du sulfureux Darwin. Toujours cette interrogation... continuelle dans ce blog, sur le fait qu'une oeuvre ne soit pas réductible à la vie de son auteur ni à son inscription dans le monde social. Elle transcende tout cela.

 

Mais avant tout, le Redon que j'aime est le Redon tardif. Le Redon qui se réapproprie la couleur de manière unique. C'est ce traitement de la couleur qui lui permet d'aborder aussi merveilleusement un plan de rencontre entre le rêve - son rêve - et le réel, toujours là. L'utilisation du Pastel poudroyant sert mieux que tout ce projet. Mais les huiles y parviennent aussi. Enchantement purement esthétique, donc, que je ne parviens pas à m'expliquer. Sortilèges que ces couleurs assombries, acidulées, brumeuses et puis d'un seul coup violemment contrastées.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
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commentaires

Elle 09/04/2011 18:28


J'avoue être moins réceptive à la littérature... ce qui ne m'empêche pas d'adorer lire dès que j'en ai le temps!


Elle 06/04/2011 10:33


C'est vrai, mais étant donné que c'est mon métier, j'ai une excuse! :)
D'ailleurs je me reproche toujours de rater un grand nombre d'évènements culturels...


jérôme Bonnemaison 06/04/2011 20:40



Et la littérature, "Elle", ça vous passionne autant que les arts plastiques ?



Elle 05/04/2011 16:25


J'ai écrit un article sur mon blog à ce propos, j'ai en effet vu cette exposition : http://artactuparis.blogspot.com/2011/03/le-prince-du-reve-odilon-redon.html
J'espère que vous aurez l'occasion de la voir, elle vaut vraiment le coup!
Moi qui ne connaissais pas du tout Redon, j'ai été conquise!


jérôme Bonnemaison 06/04/2011 10:10



Je vois dans votre Blog que vous profitez à plein du Trésor parisien...Vous faites donc mentir mon article sur ce point...



Elle 05/04/2011 11:04


Tout à fait d'accord, surtout le dernier paragraphe!
Merci de faire découvrir votre point de vue sur cette sublime expo.


jérôme Bonnemaison 05/04/2011 14:24



Merci de votre commentaire "Elle".


Connaissiez-vous Redon ? Et avez-vous vu l'expo ? (moi je suis à 800 km)



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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