Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 08:27

 

"Elle retrouve alors, dans une satisfaction profonde, quasi éblouissante - que ne lui donne pas l'image, seule, du souvenir personnel-, une sorte de vaste sensation collective, dans laquelle sa conscience, tout son être est pris. De la même façon que, en voiture sur l'autoroute, seule, elle se sent prise dans la totalité indéfinissable du monde présent, du plus proche au plus lointain"

 

Annie Ernaux, Les Années

 

 

lesannees.jpg J'admire Annie Ernaux, romancière sans prétention mais rayonnante de talent et singularité, écrivain de la migration sociale. J'éprouve à son égard un sentiment de fraternité et de complicité intellectuelle  (De l’Exil social (Didier Eribon et Annie Ernaux) . Comme elle, quand je lis Pierre Bourdieu, je me dis que ces lignes touchent un réel difficile à débusquer mais qui circule autour de nous, qui serait au monde social comme la masse noire de l'univers, évidente, fondamentale et malgré tout insaisissable. Annie Ernaux en a nourri son oeuvre, des livres commes "La place" ou les "armoires vides".

 

Je viens de finir "Les années", son dernier ouvrage paru en 2008 et ressorti en poche. C'est un livre puissant, sans arrogance, sans aucun artifice ou souci d'impressionner, sans apprêt même. Et qui ne singe pas le dépouillement. Un livre mûri depuis bien longtemps, qui s'essaie à une forme particulière d'autobiographie : le récit intime mais "holiste", qui met en scène le Je comme Nous.

Bourdieusienne, Ernaux, jusqu'au bout de son oeuvre. Mais ici elle ne traverse pas les frontières sociales, plutôt le temps.

 

Dressant le bilan de sa vie, cette femme née en 1941 parle d'elle à la troisième personne pour se placer à distance. Mais ce "elle" alterne avec le "on" et le "nous" sans qu'on sache vraiment les dissocier. Car sa vie est aussi celle d'une génération, celle du baby boom (dont elle est en quelque sorte une pointe légèrement avancée).

 

Les souvenirs qu'elles égrènent, sous forme de développements ou d'images saisies, la concernent. Mais ont toujours un écho collectif. "Les années" écoulées sont celles d'un flot d'individus tous uniques mais qui n'existent que dans le fleuve des évènements et les grands courants de civilisation transformant radicalement ce pays. Et il est de même pour chacun de nous.

 

Sous ses dehors simples, ce livre est une manière non scolastique, très pertinente, de faire éclater la séparation artificielle, très occidentale, "libérale", entre le Je et le Nous. Et le récit est persuasif.

Ces repas de familles qui scandent les décennies, je les ai moi-même vécus, presque à la virgule près, dans les années 70, 80, 90, et 2000. Ces dimanches devant "le petit rapporteur" et un gigot, je m'en rappelle. Ces jeunes des années 80, j'en suis.  Et vous aussi. Ce premier jour ou nous avons utilisé un magnétoscope, nous pouvons en parler. Les premiers propos flous et incertains sur le SIDA et leur évolution, on les reconnaîtra.

 

On sort de ce récit - qui parfois emprunte au Georges Perec de "je me souviens" à travers le rappel d'images fugaces, parfois rend hommage au Temps Retrouvé de Proust - avec une sensation très forte, qui vient confirmer ou révéler une position abstraite : l'individuel est en fin de compte une fiction.

Non pas qu'il n'existe pas d'individus bien entendu, mais ils s'inscrivent dans des réalités totalisantes qui les définissent fortement. Et la liberté consiste justement à le comprendre. Elle commence sur ce seuil.

 

Aux âmes nostalgiques, dont je suis, ce livre parlera évidemment.

 

Ce qui est frappant, c'est que non seulement les souvenirs résonnent en nous lorsque notre génération est concernée, mais pour ma part j'ai retrouvé beaucoup de commun et de sensation de connu, de réel, dans les souvenirs de la reconstruction, des années 50 et 60. Je n'étais pas né pourtant. Et là on comprend que la culture est le sauvetage de ce qui est mort, d'un langage, d'une gestuelle, dans ses moindres détails.

A travers des litanies de films, de romans, d'images d'époque, le passé vit en nous. Les morts survivent. Les mimiques et expressions du passé ont été gravées en nous par des soirées devant Ventura ou De Funès.

 

Si les grands évènements, les mêmes pour tous (on aurait tous cité ceux qui sont dans le livre), scandent nos vies, le temps n'appuie jamais sur "pause". Pas de césure. Un continuum sans chapitres vraiment clairement identifiés. Dans sa construction, le livre rend parfaitement compte de cette densité sans pause, et qui donc paraît passer comme un rêve.

 

Durant cette tranche d'histoire collective, de grands changements se sont produits. Ce qui est le plus frappant, c'est l'évolution de la condition féminine. C'est sans doute le basculement le plus important qu'Annie Ernaux et sa génération aient vécu. Et l'auteur semble ne pas y croire elle-même.

 

Certains moments de la vie de cette génération renvoient au sort des autres générations. A des réalités anthropologiques, non pas intemporelles, mais qui dépassent le seul temps de l'auteur. Ainsi certains passages, comme celui du passage à l'âge adulte puis au rôle de parent, ou celui sur les bribes conservées de la petite enfance, sont-ils vraiment poignants, dans leur capacité à cerner ce qui nous est commun à tous :

 

" Parce que les étés finissaient par se ressembler et qu'il était de plus en plus lourd de n'avoir souci que de soi, que l'injonction de "se réaliser" tournait à vide à force de discussions dans les mêmes cafés, que le sentiment d'être jeune se muait en celui d'une durée indéfinie et morne, qu'on constatait la supériorité sociale du couple sur le célibataire, on tombait amoureux avec plus de détermination que les autres fois".

 

Enfin, si Annie Ernaux essaie de ne pas donner dans le regret du passé et souligne tout au long des "années" les bénéfices de la modernité, du progrès technique et de sa consommation, on ne peut pas éviter de constater que peu à peu, sûrement, c'est l'empire de la marchandise qui s'étend dans l'espace et dans notre quotidien, submergeant ce monde qui avance. Un sentiment d'engloutissement que l'auteur exprime sans plainte. Stoïquement.

 

Ce que l'on peut admirer dans ce récit personnel qui confond le Je et le Nous, c'est tout de même une permanence. La fidélité aux siens, à sa jeunesse populaire et à ce qu'elle lui a appris sur le monde. Et que rien n'aura su distraire ou effacer.

 


 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche