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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 21:57

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Malgré son nihilisme et son relâchement presque assumé, l'essai de Frédéric Schiffter, intitulé "le Bluff éthique", est intéressant à lire. Comme tout pamphlet, écrit clairement dans un langage très commun, sans plus d'affectation pédagogique que cela (comme quoi c'est possible) il a un aspect jubilatoire. Lire un pamphlet c'est un peu comme se régaler devant une scène de baston dans un western.

 

Intéressant parce que marginal dans son approche, arrimé à une tradition décriée (les ultra réalistes ou pessimistes, qui vont des sophistes à Cioran et Wittgenstein, en passant par Hobbes, Machiavel). Là ou cette pensée pessimiste risque évidemment de déraper, et où elle est contestable et très vite friable, c'est lorsqu'elle assène une vérité simple (alors qu'aucune vérité n'est censée exister à ses yeux, contradiction interne intenable...) selon laquelle l'Homme serait une bête sauvage dont il n'y aurait rien de plus à attendre. Ce vieux fond des pensées conservatrices.

 

A quelles idoles s'attaque le livre ? Et bien à l'humanisme en général mais surtout à ces philosophes, assez lus aujourd'hui, qui prétendent que la philosophie c'est apprendre à vivre heureux. Schiffter déboulonne ce "blabla éthique" aujourd'hui omniprésent, dans les librairies comme dans la mode des "cafés philos". Les quelques philosophes un peu connus du grand public aujourd'hui donnent tous dans cette veine : qu'ils se prétendent héritiers de Kant (Ferry), d'une pensée rationaliste et laïque plus large (Comte Sponville), des spiritualités orientales (lamas et compagnons de route), ou du     démagogique nietzschéïsme de gauche de Michel Onfray (qui en prend pour son garde, comme ses fans, qualifiés de Don Quichotte et Sancho Pancha).

 

Or, et cela se discute mais se tient, la philosophie pour Monsieur Schiffter n'a pas pour but de donner la formule magique du bonheur, mais d'élucider le réel. Dans toute sa tragédie s'il le faut.

 

L'auteur nous dit de suite, et ce n'est pas pour me déplaire, qu'il sait sa charge inutile. Comme Sganarelle face à Don Juan, le crédule veut être crédule... La Raison a ses limites dans le travail de conviction. Schiffter ne se prend pas vraiment au sérieux, car il n'est vraiment sûr de rien. Et s'il est pugnace, c'est un peu par jeu. Il n'a rien d'un Croisé et d'ailleurs après avoir écrit son essai il a du vite en retourner à sa planche de surf (il est aussi l'auteur d'une "philosophie du surf"...). Ce qui semble l'amuser surtout, c'est de briser un consensus.

 

Pour Schiffter, le monde n'existe pas en fait. Au sens où le monde est une totalité délimitée et maîtrisable par la pensée.  Le concept de "monde" n'est que l'expression de notre désir de sens. Ca sent son Schopenhauer (on l'abordera bientôt dans ce Blog d'ailleurs...). La philosophie, à l'instar de la religion, n'est donc qu'un anthropomorphisme, en particulier depuis Aristote qui a pensé le monde comme un ordre cohérent auquel se conformer.  Tout cela, pour l'auteur, n'est que le signe de l'impuissance de l'homme qui cherche à se protéger de la terreur.  Privé de Dieu, privé des messiannismes laïques, le contemporain est bien embêté... Alors il cherche refuge dans des sagesses portatives, que les philosophes éthiques s'empressent de fournir. Ces sagesses se présentent comme des modes d'emploi afin d'être véritablement humain dans ce monde de brutes.

 

Ces sagesses sont des escroqueries, car de même qu'un porc ne peut pas être plus porcin, un humain ne peut pas être plus humain... L'homme est un prédateur, une bête sauvage et cruelle, un être mu par des pulsions infiniment égoïstes. Et il faut en prendre acte si on veut bien s'organiser, aussi bien individuellement que collectivement. Ouaaaaaaah. Hobbes est appelé à la rescousse pour rappeler ce qui est une évidence aux yeux de l'auteur, et il y ajoute même une ou deux statistiques sur le nombre de meurtres par minute dans le monde... Sans décompter par ailleurs en colonne débit les milliards de vies dignes et solidaires qui coexistent avec la pire réalité.

 

L'essai devient vraiment intéressant quand il replonge dans les sources de la philosophie éthique. Aristote est celui qui a planté profondément cette idée selon laquelle le comportement individuel et l'ordre social doivent se conformer aux lois du cosmos, lois parfaitement illusoires car tout n'est que chaos. Mais Schiffter s'étend longuement sur les deux pensées concurrentes dans le monde greco-romain : l'Epicurisme et le Stoïcisme, en insistant sur leurs volets cosmologiques, souvent mis de côté par les écrivains éthiques d'ailleurs.

 

Schiffter critique ces deux logiques, même s'il sauve partiellement Epicure.

 

Ce qui est juste pour lui chez Epicure, c'est qu'il se réclame d'une physique aléatoire et chaotique.  Mais il entrevoit une éthique possible comme médecine de l'âme. Il s'agit pour lui de chasser certaines idées fausses : par exemple la mort n'est pas un problème puisque nous ne la connaîtrons pas (c'est l'illusion brisée la plus connue). Mais pour Schiffter, une éthique unique et stable est un non sens dans un univers incertain, chaotique. Aucun homme ne peut montrer le chemin à un autre.

 

Le stoïcisme, pour Schiffter, est pire encore. De Zénon jusqu'à Marc Aurèle en passant par Sénèque et Epictète, le monde est considéré comme rationnel. Donc le problème est dans l'âme de l'humain qui peut échapper au malheur s'il se réforme. Schiffter considère qu'il s'agit d'une pensée qui fait de tout homme un coupable (ça se discute, car il n'y a pas de victime dans le stoïcisme, et c'est donc difficile d'imaginer un coupable). A ce jeu là, les prédicateurs chrétiens seront plus cohérents et submergeront le stoïcisme dominant.

 

Chemin faisant, Schiffter réhabilite les sophistes tels Gorgias ou Protagoras, qui ont été les seuls dans le monde antique à démystifier les ruses du langage, et permis aux citoyens de se méfier des discours. Celui qui prétend aider autrui n'est qu'un manipulateur, et les sophistes l'ont démontré par l'exemple. Dignes précurseurs de Machiavel et de Baltasar Gracian. Les sophistes sont comme ces présentateurs de Canal Plus qui agissent comme sur TF1 mais en nous adressant des clins d'oeil signifiant : "je ne suis pas dupe, tu n'es pas dupe de ce que nous faisons là"...

 

Socrate, dévoyé par Platon, était en réalité un lointain précurseur de Wittgenstein pour qui tout est biaisé par les jeux de langage et l'impossibilité à faire correspondre les mots et les choses, ce qui fait qu'on discute sur des sables mouvants et que rien n'est accessible à la raison d'une certaine manière. Socrate interrogeait sans cesse le langage dans ses aspects mensongers.

 

Ces sagesses inspiratrices des manuels éthiques vendus aujourd'hui ont un point commun : on  peut se sculpter en philosophe comme on s'entraîne à devenir un athlète. On parle ainsi d'"exercices spirituels".  Et pour y parvenir on a besoin d'un coach... Les philosophies éthiques reflètent ainsi, comme toujours chez les pessimistes, un désir de domination habilement déguisé.

 

Plus intéressante est la critique fulgurante opérée de cette idée, qu'on retrouve dans les sagesses, d'apprendre à  "vivre au présent". Pour Schiffter- et reconnaissons qu'il marque là un point- ce n'est pas envisageable pour l'humain : "il n'y a que la douleur physique qui rive un homme au présent". Chacun saisit aisément ce que cela signifie. On ne devrait pas raconter d'histoire : "vivre c'est perdre". C'est être cerné par la mort. Il existe certes des expédients comme le divertissement, la pharmacopée, et de fugaces moments d'euphorie, mais cela ne change rien à l'affaire. La seule alternative possible pour échapper à sa condition, c'est le suicide. Pas très enthousiasmant en effet.

 

La faiblesse de ce livre, c'est sa misanthropie radicale. C'est la nature vile de l'être humain qui empêcherait tout projet éthique stable d'être crédible.

 

Schiffter pressent sans doute que là est sa faiblesse, il nous éblouit donc de références majestueuses aux oeuvres de Jacques Petit, Gracian (que je sais très lu et apprécié chez les politiques cultivés, dont certains sont au gouvernement, ce qui en dit long sur leurs préoccupations. Je ne l'ai pas directement lu, cet "homme de cour" mais je ne vais pas le rater). Ces auteurs sont absolument pessimistes sur la capacité de l'Homme à dépasser son égoïsme foncier. Le livre cite d'ailleurs une phrase glaçante  de La Rochefoucauld (il est vrai troublante quand on pense à notre réaction face à des génocides par exemple): " nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui".

 

Ainsi, seul le droit et la force organisée pourraient apaiser le monde et y apporter un peu de stabilité, mais jamais la paix et la sécurité, les pulsions humaines étant ce qu'elles sont. Et Schiffter émet ici une affirmation importante : la morale ne peut pas fonder le droit, c'est le droit qui fonde nécessairement la morale. Il ne peut ainsi y avoir de morale que telle qu'exprimée par la loi... Formidable nouvelle pour tous les cyniques qui s'abritent derrière les limites de la Loi et coupent court aux débats en disant : "c'est tout à fait légal" ! 

 

A mon sens, c'est ignorer que la loi ne peut pas envahir toute l'activité humaine, ce qui serait le totalitarisme poussé à sa fin ultime, ce qui est irréalisable en réalité (les expériences totalitaires ne légiféraient d'ailleurs pas sur tout, et avaient besoin de l'arbitraire pour pouvoir toucher à tout). Et c'est aussi ignorer que la loi n'est heureusement pas figée, elle est évolutive. Et elle change et se recrée sous l'effet de la contestation ou de la revendication morales. La morale est un carburant de la loi, et la morale a sa place dans la vie.

 

Intéressante est la comparaison entre deux leçons philosophiques tirées par deux figures de la Résistance : Albert Camus et Julien Freund. Camus, s'il penche pour une vision absurde du monde, pense que la valeur première doit être l'Homme. Il se rallie à un humanisme de principe, universaliste. Les horreurs de la guerre ne l'ont pas découragé de l'Humain, au contraire ils l'ont poussé à ériger l'humanisme comme un principe intangible, qui ne doit jamais céder à des idéologies historiques. Pour Freund, la conclusion est tout autre : il sort du Maquis avec une vision qui se veut ultra réaliste. Ce n'est pas la politique qui crée du conflit, c'est le conflit qui crée la politique. l'Etat est le produit d'un équilibre des forces internes et d'une confrontation à l'externe. L'éthique occulte l'essence du politique, qui est un antagonisme. La politique engage le commandement et l'obéissance, la délimitation du public et du privé, distingue les amis et les ennemis. Se saisir du monde, c'est accepter cette dimension du politique. Vaste débat, mais les arguments de Freund sont à prendre au sérieux, même si ce pessimisme peut glisser vite vers l'idée que l'être humain n'est bon que pour la dictature. Et quand on entend (comme en ce moment) des expressions râbâchées comme "france rassemblée", "nation apaisée"... On peut penser que ces formules sont assez éloignées de la réalité violente de nos rapports sociaux. Cette violence est réelle et pas une attitude.

 

L'admiration commune que je partagerais avec l'auteur est celle de Montaigne. Dont il rappelle la belle phrase fataliste selon laquelle on a "la sagesse de ses organes" (la vie passe, et la pensée n'est qu'un reflet ou une justification des élans du corps).

 

En définitive, je ne suivrai pas un instant Schiffter sur le chemin caricatural de l'humain diabolique.

 

D'abord parce qu'il y a une contradiction : si le bien et le mal n'existent pas car rien n'est stable, alors pourquoi renvoyer l'humain au mal constant ? Serait-ce la seule vérité stable ?

 

Ensuite parce que si l'Histoire et le présent saignent abondamment, et que la liste des horreurs portées à notre connaissance atteint les limites de la galaxie, on ne les met jamais en balance avec tout ce qui se déroule bien dans notre vie, et qui est incommensurable. Tous ces moments de bonheur partagé qui ne sont pas prescrits. Il me semble que l'humain n'est ni bon ni mauvais, bien au contraire. Il est tout autant social que prédateur. 

 

Schiffter balaie d'un revers la pensée de Levinas selon laquelle l'autre, différent, nous constitue d'emblée dans notre existence, par son simple visage apparaissant à notre regard de nouveau né. Mais il me semble que c'est démontré par les enfants chaque jour. Il m'apparaît que l'homme a un potentiel énorme de création et de destruction. Il n'est ni bon ni mauvais... bien au contraire... On peut sans doute désespérer des hommes qui nous entourent, de notre époque - beaucoup en ont des raisons légitimes - mais pas de l'"humain" en tant que tel.

 

Quant à la philosophie éthique, sans doute est-elle inefficace.  Car s'il suffisait de réfléchir pour être heureux, ce serait finalement assez simple. Et rien ne dit que l'intelligence ou que la vie consacrée à penser rendent heureux. Mais ça ne peut pas faire de mal, Monsieur Schiffter, que de fréquenter Epicure ou Zenon. Même répétés et déformés par de piètres successeurs autoproclamés. Et du moins cela nous permet-il de savoir que nos tourments sont partagés. C'est sans doute sur cette conviction, celle d'un sort commun à nous les humains, que Monsieur Schiffter écrit des livres pour être lu par autrui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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