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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 15:45

 

christo-00543.jpg Pourquoi se repaît-on de tristesse, et pourquoi c'est bon ? Bonne et rude question que nous n'aborderons pas ici (mais nous ne manquerons pas de malaxer ce paradoxe une autre fois, quand l'occasion s'en présentera), car il s'agit juste, comme ça, de se donner une nouvelle pause poétique. Troisième du genre dans ce Blog.

 

Le poème en prose qui suit est scandaleusement déchirant et beau, et il tire le meilleur de l'intuition surréaliste. Pas le jeu anecdotique parfois de l'écriture automatique, mais la porosité à l'inconscient, sous le joug maintenu de la raison.

 

Triste beauté. Plus triste oncque on ne vit. Peut-être la chanson "gloomy sunday" de Billie H, mélancolie sans filtre.

 

Comme il y a des alcools qui se boivent d'un trait, c'est un poème qui se lit vite, sans pause, pour révéler sa puissance.

 

Nous le devons à André Breton. Il est bâti autour d'un des mots les plus somptueux à mon sens, celui de "désespoir".

 

Il est construit sur cette rythmique entêtante, jouant des répétitions et des relances, qui revient souvent chez Breton.

 

..................................

 

Le Verbe Être

 



 

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C'est le désespoir et ce n'est pas le retour d'une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n'est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C'est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n'a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C'est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l'existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n'en parlons pas. Nous n'avons pas fini de deséspérer, si nous commençons. Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas de coeur, la main reste toujours au désespoir hors d'haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s'il est mort. Je vis de ce désespoir qui m'enchante. J'aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l'heure où les étoiles chantonnent. Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c'est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L'air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C'est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil! Au feu! Ah! ils vont encore venir... Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable! Dans ses grandes lignes le désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va encore faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

 

 

Ce poème conçoit le désespoir comme un gouffre sans fond, si vaste que l'on ne peut pas en faire le tour. On ne le connaît ainsi que "dans ses grandes lignes". Cette masse sombre de l'univers, inamovible, est capable de prendre corps dans n'importe quel détail, comme cette table desservie au bord de la mer. Elle nous attend partout au tournant, la peste... Le désespoir est là, il revient toujours, il nous regarde depuis un détail, mais il reste plutôt informe, ambigu. Les choses les plus sûres, intègres (une table bien ordonnée, un bateau repeint tout neuf), sont moins désespérantes. Ce qui désespère, c'est ce qui est recouvert, souillé, qui rappelle l'incomplétude ou le dépérissement. 

 

Breton parle de désespoir, de ce coup de massue que les hommes reçoivent chaque jour sur la tête d'être jetés ici, et pas de simple mélancolie (la "quantité de petits faits"). Cette masse sombre est presque invisible, fugace mais bien là. Elle surgit ici, dans une scène, comme sur ce bâteau "criblé de neige", en nous prenant par surprise hors de notre oubli. Le désespoir vient se rappeler à nous par de petits évènements futiles qui nous repoussent vers l'aridité de notre sort, à l'instar d'une chaleur nocturne (l'"éventail de minuit"), ou encore la nécessité d'allumer la lumière avant le soir parce qu'il fait sombre.

 

Le désespoir c'est l'absurdité, magnifiquement contenue dans l'image d'un "collier de perles" (la vie et ses beautés sans doute) privé "de fermoir". C'est l'enfermement humain dans l'absurdité, ce cercle que l'on ne saurait rompre ("il fait un temps de temps", on dirait du Beckett).

 

Mais on peut se donner de la joie en se nourrissant de désespoir (paradoxe dont nous avons parlé en introduisant ces propos), comme quand nous écoutons Barbara ou que nous regardons "la leçon de piano" de Jane Campion, sans même évoquer Chopin. Ou bien tout simplement en regardant la Nuit, qui ressemble à de "beaux arbres déracinés" (j'y vois les nuages).

 

La fin du poème indique une exaspération, celle qu'on ressent adulte à vivre dans un monde fini, où le même se répète. Et le désespoir a partie liée avec la révolte prométhéenne ("espèce de tas de sable" !). Qui ne l'a point ressenti ? Le désespoir c'est de ne plus être l'enfant qu'on a été. Emerveillé.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Poésie
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commentaires

valentine 31/05/2015 21:34

Bonjour,
je ne comprends pas la phrase "Il fait un temps de temps". Pourriez vous me l'expliquer s'il-vous-plaît?
Au passage très bon site, bonsoir :)

jérôme Bonnemaison 31/05/2015 22:31

Je pense que par "il fait un temps de temps" Breton signifie la désespérante répétition des choses. Qu'il pleuve ou qu'il fasse soleil, une fois passée l'enfance, nous ne retrouvons que des cycles, et l'émerveillement se dissipe. Aussi "le temps qu'il fait" ne saurait plus rien nous apporter de considérable, et cela participe du désespoir. Mais on peut aussi le lire autrement. Il fait un temps de temps peut être compris au sens de la temporalité. Le moment n'empêche jamais le temps de s'écouler.

C'est à vous de ressentir tout cela, Valentine. Breton propose, vous en disposez, comme lectrice.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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