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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 08:51

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Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort...

 

Boris Vian

 

Comment oublier ce poème là. Il est comme une rengaine depuis que je l'ai lu, il y a plus de vingt ans. Boris Vian y sublime encore, comme dans l'"Ecume des jours", avec son habituelle application à prévenir tout esprit de sérieux, son angoisse devant la maladie et la mort hideuse qui approche.

 

Mais Vian ne se replie pas, il ne verse pas dans l'introspection ou l'étalage du spleen. Il est magnifiquement pudique et élégant. Magnifiquement généreux et optimiste.  Il dit juste sa déception de devoir quitter tout cela, avec un grand sourire et un humour salvateur. Il nous désigne l'immensité du monde et sa délirante diversité, nous détourne de sa personne et du spectacle de son malheur en nous ouvrant à l'infini potentiel des expériences humaines. Dans des allers-retours entre ce que nous offre la nature et la créativité incessante de notre espèce, dont on peut aussi espérer le meilleur.

 

On part dans une grande embardée sensible de par le monde, tous les éléments et les sens étant sollicités.

 

C'est triste au fond mais plein de dérision grâce à ce ton enfantin et ludique, pataphysique (ce "Z" en trop pour tricher et tenir la rythmique...). C'est triste et musical comme le jazz. Son fameux jazz. C'est un peu comme un enterrement à la Nouvelle Orléans. C'est remuant comme un sanglot qui se transforme en rire.

 

C'est foutraque aussi, car il ne nous reste qu'à l'être, foutraque, léger, pas sérieux. Boris Vian l'avait compris depuis la guerre et les années St-Germain. Et s'il est poème qui démontre la profonde sagesse de la dinguerie et de l'immaturité, c'est bien celui-ci. A ne pas confondre avec la complaisance pour la bêtise et le jeunisme de notre temps...

 

Il y a l'amour bien sûr, toujours pudique ("Mon Ourson L'Ursula"). Et il y a cette fin du poème, laconiquement métaphysique. Qu'est ce qui fait la valeur de la vie si ce n'est la mort ? La vie n'a de sens que dans le contraste avec la mort et en la repoussant encore et encore. C'est pourquoi sans doute on joue à la frôler pour s'en souvenir. C'est pourquoi on aime rouler vite en moto ou regarder des corridas. C'est pourquoi on ne prend pas toujours soin de soi. L'absurdité de l'existence est bien foutue d'un certain côté. Tentative de se consoler. Boris Vian, celui qui aura sorti le stoïcisme de son austérité pour l'emmener en virée déglingo ("le bon et le mauvais ne me feraient de peine... "). Marc Aurèle déguisé en travelo sur les grands boulevards, avouez que ça dépote...

 

Il y a aussi dans ce poème une sorte de confiance en l'avenir, en l'innovation, en ce progrès que Vian savait moquer (sa fameuse "complainte"...). Confiance un peu datée (ah les trente glorieuses...) mais justement sympathique. Notre Vian, scientifique de formation certes, était bien loin de la trouille générale de notre époque face aux inventeurs et ingénieurs. Plus près de Jules Verne et de Fourier que des mauvais prophètes de l'apocalypse et des contempteurs de la main de l'homme.

 

Boris Vian, au passage, sachez que les "journaux en couleur", au passage, on a fini par les inventer. Et franchement c'est pas terrible à ce jour. Moi je préfère vos poèmes noir sur blanc.

 

Quant à la "journée de deux heures", nous sommes beaucoup à continuer à la rêver, même si en ce moment c'est un peu discrédité. Provisoirement. On y viendra si on survit.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Poésie
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commentaires

Mathieu 12/10/2012 13:44

L'un des plus beaux textes de Vian ! Merci de le faire connaître.
Quelque part en Rimbaud et la Beat Generation, se trouve le génial Vian.

jérôme Bonnemaison 12/10/2012 17:15



Et un personnage attachant qui plus est



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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