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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 08:05

adjustment-bureau-poster-1__span.jpg Emmanuel Carrère aime, pour paraphraser un de ses titres, "les autres vies que la sienne". Nous l'avons vu dans ce blog avec Limonov Ed. Limonov, balise argos jetée dans le chaos russe (Emmanuel Carrère) . Il aime ces personnages improbables, qui recèlent une part d'incompréhensible. A vrai dire il aime bien les détraqués, en particulier les border line, et surtout ceux qui se servent de leur dinguerie et la subliment. Ceux qui parmi les enfants perdus de notre espèce s'avèrent aussi capables d'entraîner les autres,  réaliser des oeuvres, construire, bâtir des projets, monter des échafaudages complexes.

 

Que recherche t-il à travers ces biographies ? Peut-être à circonscrire cette chose, là, qui expliquerait qu'on est à nul autre pareil. Ce que le chrétien Emmanuel Carrère doit considérer être l'"âme". L'irréductible.

 

C'est ainsi que notre auteur a réalisé au début des 90's une succulente biographie de l'auteur foutraque et génial de science fiction Philip K Dick, connu de tous à travers ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Minority Report, Total Recall...). L'écrivain d'"UBIK", un des ouvrages qui comptent parmi l'arbitraire et ludique TOP 20 inaugurant ce Blog. Carrère a été, au temps où selon son expression il portait "des clarks pourries", un des fans de la première vague.

 

"Philippe K Dick, "je suis vivant et vous êtes morts" est une biographie pleine d'humour légèrement sarcastique, distanciée, mais aussi débordante d'empathie pour un gros barbu doué. Pas la peine d'absoudre un personnage autocentré et indéniablement déglingué. Tout sauf une hagiographie donc, et c'est parfaitement réussi. Emmanuel Carrère ne joue pas le biographe neutre et omniscient. Il est conscient de sa place et même capable d'auto dérision à ce sujet. Il en vient même à se demander quel sens peut avoir de raconter une telle vie.

 

Le style et la construction rendent très bien compte de la nature de l'oeuvre de Phil K Dick, chaque livre donnant forme à des débordements plus ou moins délirants et baroques vécus par l'intéréssé. Une efflorescence créative chez un angoissé +++ condamné à la monogamie mais conduisant inéluctablement chaque compagne à s'enfuir avec le dernier rejeton en date. Chaque production de fiction correspondait à une expression particulière de sa souffrance psychique.

 

K Dick a développé cette idée, toute contenue dans le mythe de la caverne de Platon, selon laquelle notre monde est faux. Des charlatans ont conçu un simulacre et nous y font vivre pour des raisons qui restent à éclaircir. La vraie vie est ailleurs. Mais rien ne dit qu'elle y est meilleure.   Dick n'en démordra pas. Jusqu'à la paranoïa au sommet de l'angoisse. Incapable de vivre l'instant présent un tant soit peu, il fut dévoré par son appétit de sens. Il faudrait pouvoir déboulonner son cerveau pour le laisser un peu reposer au frigo, mais voila on peut pas...

 

Un des écueils sur lesquels se fracassent les paranos, c'est que parfois ils finissent par avoir raison et ça n'arrange rien à leurs tourments. Ainsi l'affaire du watergate valida la vision du monde complotiste de Philip. Surtout, trente ans après sa mort on peut être subjugué par la proximité de ses théories avec les hypothèses les plus récentes de la cosmologie : des astrophysiciens on ne peut plus sérieux défendent l'idée d'un univers aux formes multiples ("multivers"), et d'autres parlent d'une myriade de dimensions, au delà même de la quatrième qui fit les délices de la science fiction. Les mondes parallèles sont un objet d'étude tout à fait sérieux, comme nous l'avons vu avec Hawking (A la fin du livre, vous saurez pourquoi et comment l'Univers est apparu (sans blague...)) .

 

Véritable pharmacie sur pattes, Dick est mort en 1982 à 54 ans à peine. Laissant une oeuvre ébouriffante, unique en son genre, conduisant la science fiction à travers les sentiers vertigineux de la métaphysique, de la théologie et de la mystique. Il consacra ses dernières années à gratter des milliers de pages pour trouver le chemin de la vérité ultime, développant une sorte de catholicisme purement personnel. Il en était venu à penser qu'il était une sorte de St Jean Baptiste préparant la venue du messie. Le milieu alternatif, gauchiste, le prenait, à tort, pour un nouveau Georges Orwell (qu'il avait lu de près), mais pour lui Big Brother n'avait rien d'un dirigeant séculaire, plutôt la tronche de l'univers tout entier... Ce malentendu entre l'auteur et sa réception est franchement comique dans le livre.

 

Dick était aussi un personnage très haut en couleurs, inapte à la vie quotidienne, baignant dans le milieu contre culturel californien, évoluant au milieu de junkies sans gloire et de semi beatniks en recherche d'une Voie, lisant Jung comme les Actes des apôtres et fréquentant des psychiatres suspects. Il était à son aise dans cette amérique zonarde et populeuse qui lui portait de l'affection, mais avec circonspection...

 

Ce qui est poignant dans cette vie jalonnée de déchirures affectives, de quelques internements et tentatives de suicide, d'illuminations et de dépressions profondes, c'est la source assez évidente de cette vision clivée du monde. K Dick est né avec une soeur jumelle. La mère, isolée et pas débrouillarde, ne savait pas les nourrir correctement. La soeur n'a pas survécu. Toute la vie de Philip en sera affectée, avec ce sentiment qu'une autre vie parallèle se déroule, cachée. Que la mort et la vie sont comme les deux côtés d' une chaussette retournée dans le mauvais sens.

 

Toute son oeuvre, comme "Le Maître du haut château", le livre qui le fit connaître, est obsédée par ce dualisme. Et par un sentiment de culpabilité qui assimile la vie, la sienne, au Mal. Toute son existence, Phil a essayé de se débrouiller avec ce drame inaugural de la séparation, ce sentiment de la perte qui est devenu conviction de la chute depuis l'au-delà. Il essaya de s'y frayer un passage à travers la pensée, le LSD ou une myriade de médicaments, et ne cessa de dire à ses lecteurs que la réalité n'était qu'un mur à ombres chinoises.

 

A cette lecture, on sourit, on s'émerveille de l'imagination humaine, on s'attache à ce nounours agoraphobe et hypocondriaque. Qui ressemble de manère frappante au héros loufoque du roman "La conjuration des imbéciles" de Toole que je ne cesse de citer, parce que c'est un livre de pur bonheur.

 

Et on a envie de replonger dans ses livres. Si vous ne connaissez pas, essayez le formidable "Ubik", dont il me tarde de voir l'adaptation cinématographique par Michel Gondry, qui semble être né pour la réaliser. Ou bien découvrez le terrible "Le Dieu venu du centaure" fruit de sa rencontre unique mais marquante avec le LSD des laboratoires Sandoz, partenaire privilégié de notre sécurité sociale.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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