Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 10:17

 

2rcdHOePto7WisnQ9I0v5sJiyy6.jpgDans "Saint-Germain ou la négociation", petit roman fignolé, élégant et mélancolique, Francis Walder, diplomate de son état, se transporte à l’époque des guerres de religion qui ravagèrent la France de l’âge moderne, afin de nous parler de son métier. Et c’est une réussite que cette tentative sans immense prétention (enfin quand même en insérant la photo je vois qu'il a été prix goncourt, ce que j'ignorais jusque là). 

A travers les souvenirs inventés d’un homme qui exista, Henri de Mallasise, mandataire du camp des catholiques et donc du Roi (même si le vrai pouvoir était chez sa mère Catherine de Médicis), l’auteur dresse un portrait convaincant et grave du négociateur. Sorte de Prométhée renonçant à la force pour transformer le monde par l’art de la parole appuyé sur un don de la psychologie, un sang-froid inexpugnable et une capacité à voir large tout en réagissant aux évènements.

Quatre diplomates se retrouvèrent face à face pendant des mois à Saint Germain, en 1570, pour tenter de négocier une paix dans ce conflit incessant entre catholiques et Huguenots.  Le romancier a imaginé, depuis le point de vue de l’un d’entre eux, leurs conversations. Ils parvinrent au bout du compte à conclure un accord, insatisfaisant par nature. Ce ne sont pas les traités qui assurent la paix mais le développement des évènements et de la situation du pays. La paix de St Germain sera une simple pause dans l’horreur. Et deux ans après…. Ce sera la Saint-Barthélemy , cette tâche rouge dans l’Histoire de France.

Les quatre émissaires, du Roi et de l’amiral de Coligny, vont longuement discuter des termes d’une paix. Le travail consiste à négocier les villes qui seront cédées ou pas à l’un ou l’autre camp. Tout se joue autour de quelques places fortes, comme Sancerre et surtout Angoulême. Toutes les options seront évoquées. De nouveaux paramètres seront introduits au fur et à mesure de la longue conversation. On croira toucher au but et on se trompera, on avancera et on reculera. On finira par traiter après avoir rebattu les cartes.   

 

Le négociateur est un bien singulier personnage. Il est toujours dans l’ambiguïté, par nature. Et il lui est bien difficile de conserver sa propre continuité intérieure. La vérité, pour le diplomate, n’est pas le contraire du mensonge nous dit le narrateur. Pour réussir sa mission, le diplomate est tenu d’aller là où on ne l’a pas autorisé à s’engager, sinon il échouera car il doit ouvrir un chemin qui n’est pas tracé sur les cartes. Il devra aussi, c’est inévitable, jouer un double jeu, ou plutôt inventer une sorte d’espace intermédiaire entre les deux camps qui lui permette de comprendre l’adversaire et complice, tout en obtenant des résultats pour son maître. La posture du négociateur tient de la schizoïdie.

 Ce personnage tout en ambivalence doit mesurer au fond de lui la gravité de ce qui se joue (la guerre est la sanction de l’échec) et en même temps s’efforcer de rendre les enjeux froids et abstraits ; pour ne pas subir le coup de l’émotion dans ses décisions. Congeler le réel sans l’oublier tout à fait.

C’est un protagoniste d’une extrême importance, tenant dans ses phrases le sort de villes, de masses d’individus qui dépendent d’un mot, d’un coup de fatigue ou d’une inflexion mentale au cours d’une journée de discussion un peu chargée où l’on cherchera à hâter la conclusion. Mais le négociateur doit être humble ou il indisposera la partie adverse, et surtout il doit laisser croire à son maître qu’il n’y est pour rien dans la bonne idée ou la réussite… car il n’a fait qu’interpréter la volonté du Chef.

C’est un joueur, un créatif (car il en faut de l’imagination pour sortir de situations inextricables au départ) et un être profondément tempéré et apte à la modération. Un preneur de paris, qui n’hésite pas à tout remettre en cause pour tester les nerfs de son partenaire, ou ouvrir une brèche. C’est avant tout une nature de patience, de sang-froid, et d’autorité quand on doit en user. Il ne peut pas jouer seulement des méthodes de négociation de base, car ses interlocuteurs les connaissent parfaitement aussi. Chaque négociation a ainsi ses rites, ses dynamiques connues, mais elle n’est jamais jouée d’avance et comporte une grande part d’indécision.

Il doit nécessairement entrer en empathie profonde avec son interlocuteur, qu’il observe inlassablement dans les moindres détails, cherchant des indices dans les manifestations physiques les plus banales. Il doit devenir son complice, pour le comprendre et permettre le climat qui débouchera sur la solution introuvable. Et ne jamais oublier qu’il a face à lui un adversaire irréductible.  Le lieu de la négociation doit se transformer en domaine flottant au-dessus des deux camps, où une alchimie unique s’opère. Mais le diplomate n’est pas un utilitariste vulgaire : les liens qu’il établit sont réels. L’empathie, voire l’amitié qui le rattachent à son interlocuteur peuvent être tout à fait sincères. C’est même dans cette configuration que la négociation a véritablement des chances d’aboutir. Il en fut sans doute ainsi entre Roosevelt et Churchill. Ou entre Monnet et Schuman.

On a pu attribuer par exemple l’échec des pourparlers de paix entre OLP et Israël, après la mort d’Itzhak Rabbin, au fait que les successeurs immédiats n’ont pas réussi à renouer un rapport direct et personnel avec Yasser Arafat.

 

Le négociateur est l’être de toutes les contradictions et de toutes leurs résolutions, et en cela il est fascinant et génial. C’est pourquoi chaque camp a envoyé à Saint-Germain un duo complémentaire, afin que toutes les qualités soient en présence et s’équilibrent. L’analyse sans fin des personnalités de l’autre camp,  la recherche des éventuelles opportunités offertes par la dualité de la délégation, sont les obsessions du négociateur.

 Il est au final un homme de paix, car il travaille aux liens, à les renouer ou à les consolider. Il est fondamentalement un humaniste positif, il aime apprécier les qualités d’autrui, tisser des relations et s’appuyer sur les vertus de son interlocuteur. Il est de bonne grâce. Il nous rappelle que le pouvoir n’est pas forcément où l’on croit, là où il brille et attire le regard des badauds. Réalité que l’orgueil sait cacher facilement à ceux qui recherchent le pouvoir et en traquent seulement les mirages. Le diplomate n’est pas homme d’orgueil. Il est homme amoureux des idées et de la réalité, dans un même mouvement. Il est un Prométhée armé de langage et de raison.

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche