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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 23:54

     DOUARD~1 Je sors de la lecture enchantée de la vaste réflexion de Pierre Bourdieu autour de l'oeuvre de Manet. Le peintre qui marque la rupture de l'histoire de l'art basculant dans l'art moderne. Son peintre préféré, auquel, il ne le dit pas, il s'identifie fortement.

 

Cette recherche de l'explication sociologique de l'individu et artiste Manet est aussi, indéniablement, un autoportrait du sociologue. A la fin de sa vie, quelques années plus tard, Bourdieu publiera une esquisse d'auto analyse, s'appliquant sa propre méthode sociologique. Il me semble que Manet était une sorte de première tentative, pudique. Comme une manière indirecte, à travers une parabole, de parler de soi. Un peu comme Raimu dans "la femme du boulanger" quand il parle du chat infidèle. Bourdieu s'identifie à ce Manet, révolutionnaire intransigeant, mais qui en a bavé aussi., qui a traversé les mondes, et qui a été durement attaqué.

 

 

 

Ces 700 pages posthumes, publiées sous le titre "Manet, une révolution symbolique" ne constituent pas un livre écrit sur mesure, mais la transcription d'un cours donné au collège de france à la fin des années 90. Les cours sont suivis d'une ébauche de livre, qui reprend de près le contenu du cours mais n'est pas abouti. Le lecteur au premier degré, qui n'est pas exégète, pourra se contenter du cours.

 

 

Avant d'écrire ces lignes, je me demandais s'il valait mieux connaitre les concepts de Bourdieu avant de s'y plonger. Je ne sais trop, car j'ai pas mal lu Bourdieu depuis longtemps et donc je n'ai plus la distance, je suis familiarisé. Il est certain que c'est un cours de haut niveau devant des sociologues, et quand il parle il suppose certaines notions connues de son auditoire (habitus, champ, illusion scolastique), il n'y revient pas. Mais je me demande aussi si ce n'est pas un des livres les plus accessibles, voire le plus aisé à parcourir, de toute l'oeuvre du béarnais (en dehors des petits essais politiques de la fin de sa vie). Ce qui ne veut pas dire le moins profond. 

 

 

L'oral le conduit à parler plus simplement, à renoncer à l'extrême rigueur qui le caractérise et donc à son langage de coutume sans aucune concession. C'est très plaisant à suivre, il y a de l'humour, des digressions sans cesse très passionnantes, des retours sur l'oeuvre de Bourdieu à différentes époques, des références à l'actualité, des passages très familiers (l'expression "c'est un truc" revient fréquemment), l'étalage de doutes, des répétitions, l'exposition d'une pensée en marche qui essaie de préciser, qui montre l'envers du décor.

 

Quelle richesse ! Quel travail ! Quelle générosité !.. Quel orgueil aussi. Mais pas forcément dissimulé. Quelle intransigeance admirable et parfois un peu trop âpre aussi. Il arrive même à Bourdieu de pratiquer l'auto dérision légèrement...

 

 

Je vais rester fidèle à mon blog et éviter autant que se peut le langage savant. C'est un blog de lecteur et pas une fiche de synthèse de sociologie. Je m'efforcerai donc de tirer le langage du côté du familier (je dis ça au cas ou pour les puristes qui seraient tentés de me traiter de gougnaffier).

 

 

Le but de Bourdieu, ce qu'il poursuit, et qu'il présente dans son cours, est d'essayer de comprendre comment Manet devient un révolutionnaire, et en même temps comment il réussit à révolutionner rien de moins que l'art. Ce qui suppose aussi de comprendre de quelle révolution il s'agit.

 

 

Il s'agit bien d'une révolution esthétique. Mais elle est inévitablement politique, car elle touche au système de croyance, à l'ordre établi, à l'idée même de l'ordre établi immuable, et déborde de son champ. Le système de hiérarchie d'une société ne fonctionne pas par cloisons étanches mais plutôt comme une série emboîtée. Donc il y a comme "des coups doubles" ou triples. En révolutionnant un champ on tape ailleurs.

 

 

Une révolution esthétique, insiste Bourdieu, ressemble fortement, comme remise en cause de la croyance par un hérétique qui va êre excommunié, et contester l'ancienne Eglise, à une révolution religieuse.

 

 

Elle est difficile à comprendre. Car pour nous, l'art moderne est une chose qui "va de soi". Nos représentations sont en phase avec cette vision de l'art. C'est le scandale Manet qui nous semble incongru, alors qu'en son temps Manet a été incongru, presque jusqu'au bout de sa vie, même s'il n'était pas autant isolé que l'idée du "peintre maudit" ne le laisse penser.

 

Le révolutionnaire est condamné à faire la révolution pour survivre au monde qu'il affronte. C'est une lutte à la vie à la mort. Manet s'est affronté bille en tête à l'art officiel. A son époque, sous Napoléon III, l'Art était étatique, totalement contrôlé et hiérarchisé. L'Etat disposait du monopole de la violence symbolique légitime. Il décidait qui était exposé, il contrôlait la sélection des peintes à travers leur formation. L'art pompier était l'art académique monopoliste (pompier vient de ces tableaux très finis, ou brillent des cuirasses rutilantes dans des scènes historiques).

 

Olympia-manet.jpg Manet va démolir tout cela. Bourdieu explique pourquoi et comment, en montrant comment il se heurte à l'incompréhension et à la violence verbale, à une critique de droite (c'est un malotru) et de gauche (le peuple n'y comprend rien) qui s'allient contre ses innovations. Comment Manet ne devient il pas fou, comme ce peintre qui lui ressemble tant dans le roman de Zola, "l'Oeuvre" ? Parce qu'il a des alliés, dont Mallarmé qui révolutionne en même temps la poésie, et saisit ce qui se passe, le soutient avec éloquence.

 

 

C'est le "déjeuner sur l'herbe" qui est le tableau de la rupture, avant "Olympia" (ces deux tableaux occupent une grande partie du livre). Du scandale.

 

 

Pourquoi ? Parce que l'ancien meilleur élève de son atelier n'y respecte aucun code. Qu'à la rupture esthétique il ajoute le scabreux d'une partie carrée.

 

Qu'il refuse toute euphémisation, toute idéalisation, qu'il montre la femme dans une posture provocatrice et des personnages qui s'ignorent,

 

qu'il se fiche de l'âme, qu'il y traite toute chose en nature morte (les regards son froids),

 

qu'il y méprise la perspective et les proportions, le modelé, les principes de la lumière, qu'il conçoit les choses en deux dimensions.

 

Bref qu'il inaugure l'époque de l'impression (cette chose immorale, personnelle, qui se fiche du sens du monde), et qu'il rompe avec l'esthétique ordonnée et édificatrice de son époque.

 

En plus il se permet de placer, au coeur du tableau, une nature morte aux principes académiques parfaitement respectés, pour dire "regardez je sais faire comme vous bande de nuls, et en plus je me paie le luxe de faire autrement". S'ajoute le malaise d'une référence aux grands anciens (le retour aux sources, comme dans toute révolution religieuse) : Velasquez, Urbino, démontrant que Manet maitrise toute l'histoire de l'art, tout en la parodiant et en prétendant la revisiter. Insupportable pour l'académie pour laquelle la peinture est art d'exécution de lois.

 

Manet déstabilise toute une bureaucratie qui vit de ce système ou tout est ordonné et certain, et il va jusqu'à mettre en cause, en proposant des oeuvres qui semblent non fignolées (ce n'est pas le cas), le lien entre le travail et la valeur. C'est une économie esthétique qui est attaquée.

 

 

Manet ne sort pas du néant, pour être celui qui va balancer dans le monde de l'art une "bombe symbolique". Bourdieu part à la recherche de ses conditions sociales de possibilité, rompant ainsi avec la vision romantique de l'artiste inspiré, incompréhensible à la raison, unique. En particulier Manet n'aurait pas pu agir de la sorte s'il n'y avait pas eu un public. Le sociologue montre prosaïquement comment la surproduction de diplomés à l'époque a eu un caractère révolutionnaire, a nourri la bohême. Comme dans une révolution religieuse, il faut constituer des contre églises. Des expositions concurrentes, des sociétés d'artistes.

 

 

Et puis il y a Manet. Son habitus. Son système de dispositions sociales et techniques, son histoire sociale et culturelle incorporée (faite corps) et se retrouvant jusque dans son oeil de peintre et son geste.

 

 

Son habitus est clivé. Il est un être écartelé, ambigu. C'est un fils de grand bourgeois qui ne rompt pas avec son milieu, qui y trouve des soutiens nombreux. Cela lui donne une assurance. Il a une posture aristocratique qui le pousse à défier l'académie, mais il ne verse pas dans la marginalité, ce qu'il veut c'est être reconnu pour sa révolution. Ses idées progressistes lui font approcher la bohème, qui se retrouve dans ses oeuvres et l'influence, le soutient, mais il s'en tient écarté. Ancien élève académique, il peut subvertir un art qu'il connait bien, il peut le pasticher et sait ou il faut attaquer. Ainsi un système pour s'écrouler, doit être bel et bien subverti. Ce n'est pas le marginal ou le farfelu qui subvertissent mais celui qui sait porter le fer au coeur du système et qui peut trouver les ressources pour résister à la violence de la défense. Manet heureusement pour lui était indépendant financièrement, et avait des soutiens pour tenir. Face à l'accusation d'incompétence, d'ignorance, il avait des raisons de garder la foi. Peu à peu on a dit dans les écoles "vous vous prenez pour Manet !" et le système a commencé à s'écrouler. Le salon qui refusait Manet a fini par disparaitre.  

 

 

La révolution esthétique n'est donc pas un simple reflet de l'évolution sociale, même cristallisée dans un homme (Bourdieu tient absolument à se démarquer d'un marxisme orthodoxe. Et même du marxisme... C'est que Pierre Bourdieu, vous comprenez, est Pierre Bourdieu... Pas un épigone). Elle est issue de la rencontre entre les dispositions de cet artiste et l'évolution du champ artistique. Ce champ se fissure, il est assailli de l'extérieur par des gens frustrés de ne pas y trouver de place, il y a des hérétiques contrôlés comme Degas ou Ingres, des tentatives de conciliation comme le fameux Salon des refusés.  

 

 

Et en imposant une telle centralisation, un tel autoritarisme vertical, l'art officiel français a produit sa propre subversion : un Manet, et tout ceux qui le soutiendront, de plus en plus nombreux. Jusqu'à faire éclater le champ, et à autonomiser l'art de l'Etat. Au monothéisme, à la norme imposée, succèdera le polythéisme : un champ artistique ou s'affrontent des légitimités concurrentes et où l'enjeu sera de dire ce qui est de l'art ou pas, dans un jeu d'agents ou se cotoient artistes et critiques autonomisés de la littérature. La révolution Manet a débouché sur le champ de l'art.

 

Manet ne voulait pas explicitement déclencher tout cela. Il voulait défier. Il en avait les dispositions en lui. Ce n'est pas l'intention qui compte, car chacun de nous signifie plus qu'il ne sait et qu'il ne croit. Nous charrions toute notre histoire et nous venons percuter le monde social dont nous sommes issus.

 

 

Bourdieu défend une analyse sociologique de l'art. Rompant avec le théorie de la muse certes, mais aussi avec celle qu'il critique, comme "scolastique", c'est à dire fondée sur le commentaire de texte. L'histoire de l'art voit l'histoire comme une lignée d'artistes qui se répondent. C'est une vision réductrice et atrophiée selon Bourdieu. A l'instar des historiens des idées qui croient aussi que la pensée est une ligne qui avance de philosophe en philosophe. Non, chacun de nous est immergé dans le social, il s'y construit et y construit ses dispositions. Il se structure, et agit en fonction de ses représentations, de ses schémas de perception. C'est là, dans cette histoire individuelle et collective, que l'on doit aller chercher les explications aux faits sociaux.

 

Un tableau, comme Olympia, est ainsi, en plus d'une belle oeuvre, un "fait social total".

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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