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24 août 2012 5 24 /08 /août /2012 00:00

YALOM-Spinoza-72dpi.jpg Je parle aujourd'hui d'un livre venu des étoiles. Dont je n'avais jamais entendu parler et qui m'est tombé dessus. Un cadeau de la Providence, ou si l'on préfère, pour être tout à fait spinoziste, de la nécessité. Tellement il correspond à ce que j'aime.

 

"Le problème Spinoza" est un roman passionnant d'Irvin Yalom, psychanalyste américain. Yalom n'est que romancier par destination, et cela se ressent un peu, dans certaines libertés qu'il prend avec la forme. Ce n'est pas un grand styliste forcément, bien qu'il écrive très clairement -c'est toujours l'essentiel-. Il se concentre d'abord sur les idées, c'est le roman d'un fêru de théorie et pas d'un écrivain plus complet, intégrant une certaine sensualité ou une porosité au monde sensible.

 

Ce roman inspiré des biographies croisées de Baruch (ou Bento) Spinoza, homme du dix septième siècle, sans doute un des plus brillants que l'humanité ait portés, et Arthur Rosenberg, l'infâme idéologue nazi condamné à mort à Nuremberg, est un travail d'une richesse rare, qui aborde des sujets fondamentaux avec une grande netteté. C'est une oeuvre éclairée et éclairante, où la psychanalyse est très habilement intégrée. La grande réussite de ce livre est d'articuler la technique romanesque, l'Histoire, une initiation à la psychanalyse et son usage pour comprendre des personnages, et un abord des grandes questions philosophiques telles que l'immanence ou le déterminisme. C'est aussi une belle et riche introduction à la philosophie de Spinoza. Ce père du rationalisme et de l'universalisme. Cet homme courageux et digne.

 

Rosenberg, et c'est un fait réel, fit confisquer la bibliothèque de Spinoza après l'invasion des Pays-Bas. Dans le rapport écrit à cette occasion, il est fait référence à un "problème Spinoza". C'est de ce mystérieux problème qu'est née l'idée de ce roman.

 

Yalom construit un roman alternant entre le parcours de Spinoza et celui de Rosenberg. Il les confronte tous les deux à un analyste. Pour Spinoza évidemment, c'est un analyste qui s'ignore, un analyste par le don. Mais on peut penser que la méthode analytique a de vieux ancêtres : la confession auriculaire en est un certainement.

 

L'auteur imagine un Rosenberg obsédé depuis l'adolescence par Spinoza. Un grain de sable dans sa conception raciste et antisémite du monde. Les professeurs de Rosenberg, effrayés par la violence de ses conceptions, lui donnent un exercice à accomplir pour le conduire à douter : reprendre l'autobiographie de son modèle, Goethe, et travailler sur les passages où il évoque son propre inspirateur : Spinoza, un juif.

Qu'un juif puisse servir de référence absolue à son modèle de grand allemand aryen, cela poursuivra Rosenberg toute sa vie. Il n'aura de cesse d'essayer de résoudre ce hiatus. Sans y parvenir, puisque résoudre le problème serait admettre l'universalité du genre humain.

 

Chemin faisant, Yalom réalise, fictionnellement, un début de psychanalyse du nazi Rosenberg. A travers la rencontre avec un jeune disciple de l'école freudienne. Dans cette relation, Spinoza et sa pensée sont sans cesse évoqués, ce qui nous permet d'approcher la proximité entre la philosophie et la psychanalyse, soeurs très proches. Siamoises.

 

Stupéfait, j'ai retrouvé une thématique très proche de celle de l'odyssée télévisuelle des Sopranos : peut et doit-on être le psychanalyste d'un sociopathe ? C'est à dire l'aider à se sentir mieux. Peut-on utiliser cette relation pour le ramener dans l'humaine communauté ? Ou en le soulageant, l'aide t-on à accomplir sa tâche ? Que faire, finalement, de ces êtres odieux ? Nous sont-ils absolument étrangers ? L'analyste de Rosenberg échoue. Il essaie de faire comprendre à Rosenberg que son sentiment d'exclusion et d'être mal aimé vient notamment de son désintérêt pour autrui ("les êtres humains aiment ceux qui s'intéressent à eux"). Peine perdue. Rosenberg, qui souffrira d'une immense dépression (il fut vraiment hospitalisé ) devient dépendant d'Hitler, des miettes affectives et de la reconnaissance que le petit caporal et mauvais peintre lui apporte. L'analyste essaie vainement de lui faire comprendre les ressorts profonds de cette dépendance et le mirage dont elle procède. Il approche aussi les sources de son antisémitisme furieux, retournement d'un stigmate. Pour parvenir à ses fins, l'analyste essaie de profiter du transfert, mais aussi de l'intérêt de Rosenberg pour Spinoza, dont il utilise la pensée.

 

La psychanalyse fait écho à Spinoza, et Spinoza préfigure la psychanalyse. Les deux époques se répondent. 

 

Puis il y a l'immense Spinoza. On le suit dans la progression de sa pensée, mais aussi dans le processus de rupture avec la communauté juive de Hollande dont il est excommunié à vingt trois ans pour avoir prétendu que la Bible était d'écriture humaine, tissée de métaphores, et que Dieu se confondait avec la Nature, n'était autre chose que la Nature. Spinoza est le premier grand penseur, malgré des précautions de langage, à dire clairement que la religion, qui par ailleurs doit être écartée de la politique, est superstition manipulée par des chefs religieux, et à appeler l'humanité à faire usage de la seule raison pour comprendre le monde. Le premier de cette stature à opposer un monde immanent à l'idée d'une transcendance. Un libérateur sans comparaison.

 

Spinoza est un génie. Et un philosophe inspirant et essentiel pour la tradition matérialiste dans laquelle je me situe pour ma part (fondée rapidement sur le fait que la matière engendre l'esprit, et non l'inverse, ce qui change tout). Mais c'est aussi un personnage digne d'une admiration sans bornes pour son courage et son intégrité. On lui proposa de garder ses idées silencieuses, de recevoir une forte pension, plutôt que d'être chassé à vie de la communauté juive, séparé de sa famille, de tous ses repères. Et il n'hésita pas une seconde. Le fils surdoué de la communauté, appelé à en devenir le grand leader spirituel, décide - parce qu'il ne peut pas faire autrement sinon il devrait renier ses idées - de subir l'exclusion et la vindicte, jusqu'à subir un attentat au poignard.

 

Ce penseur du dix septième siècle, à y réfléchir, est tellement majeur, qu'aujourd'hui on peut encore se définir comme Spinoziste. J'en connais. Et vous ne feriez pas les malins dans une discussion face à eux... Ce qu'a dit Spinoza, pour imiter Sartre quand il parlait de Marx, est l'horizon indépassable de la pensée. On peut compléter Spinoza, le prolonger. Mais le cadre de pensée qu'il a fixé est largement valable. Pas de dérive comme celle des "esprits animaux" que l'on trouve chez un Descartes. C'est dans cet espace spinoziste notamment que la pensée scientifique, qui a montré sa validité par d'incommensurables preuves, se déploie.

 

(Pour ma part, j'ai été très marqué par un cours de philo évoquant Spinoza. On disséquait un texte de nietzsche sur le libre arbitre. Et la plupart d'entre nous pensions - dans le cadre de la morale commune - que cette notion de liberté était nécessaire à la sanction et donc au droit, finalement. Le prof nous a cité une parabole de Spinoza expliquant que lorsqu'un serpent nous pique, nous le réprimons, pour qu'il ne recommence pas, pour se défendre. Philosophiquement donc, l'idée de justice punitive peut s'imaginer dans un monde régi par les causes. Pour moi, ce fut important. J'ai compris là que le libre arbitre peut ainsi être renvoyé à ce qu'il est : une fiction destiné à faire croire que chacun est responsable de son sort. Une fiction bourgeoise.)

 

Ce n'est pas fortuit si Yalom aborde Spinoza. Car sa pensée augure déjà de cette pensée du soupçon qu'est le freudisme. L'idée déterministe, c'est celle que tout a une cause. Le monde est un enchaînement de causes. La liberté, à proprement parler,  ou plutôt la liberté interne, n'existe pas. On ne peut créer un Empire au sein d'un Empire qui est la Nature, et son infini cortège de causes et de conséquences que l'homme peut déchiffrer peu à peu, sans toutefois y parvenir un jour entièrement.

 

Donc, la liberté chez Spinoza, et là on touche en effet au coeur de l'intuition psychanalytique, c'est devenir soi-même. Se réaliser en conscience de ses déterminations. Devenir ce que l'on est (non pas réaliser son essence, mais son être en puissance). Comprendre et se comprendre.

 

Spinoza, pour mener sa réforme de l'entendement humain, et donc aborder des continents inconnus de la pensée, à du recourir à l'introspection. Yalom imagine un personnage, un rabbin qui essaie de réformer le judaïsme de l'intérieur, qui va jouer le rôle de l'analyste. Alors que Spinoza l'ouvre à ses propres idées.

 

Le roman débouche alors sur un terrain passionnant : comment l'être rationnel, utilisant sa propre raison, peut aussi faire communauté ? Sachant que la religion, ses mythes et superstititions, ont cette efficacité, justement, à "relier" les humains ? Comment ne pas verser dans l'isolement, ce qui est le lot de Bento Spinoza (qui en devient misogyne) ? Les deux interlocuteurs diffèrent sur les moyens de parvenir à cette humanité vivant heureuse, et soucieuse de vérité.

 

Entre les descendants de Rosenberg et les disciples de Spinoza, rien ne sera jamais fini.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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commentaires

myr 16/12/2014 22:36

Captivant. Des personnages incarnant des courants de pensées. Opposition entre la démarche philosophique et les certitudes des fous de Dieu et des nazis en prise avec leur inconscient. La position de Spinoza sur les femmes est-elle inventée par l'auteur ou correspond-t-elle à une opinion de notre philosophe ?

myr 16/12/2014 22:30

Captivant l'idée de personnages incarnant des idées. Opposition du processus mental des porteurs de certitudes et la démarche philosophique.

Nico 28/01/2013 11:07

Bon je dois t'avouer que la plupart des romans auxquels je n'accroche pas, je finis par les abandonner. Mais cette fois-ci, je n'avais rien d'autre sous la main, donc je l'ai terminé. Merci pour
les compliments!

Nico 27/01/2013 22:34

J'ai beaucoup apprécie ce roman. Autant je n'avais pas accroché à Mensonges sur le divan du même auteur, autant ce roman m'a captivé de bout en bout, en plus d'être intelligent et bien écrit.

jérôme Bonnemaison 28/01/2013 00:50



oui, j'ai vu que tu en avais parlé aussi. Bravo pour ton blog. Sérieux, avisé. En plus tu as le courage d'aller au bout des livres qui t'ennuient un peu....


Spinoza compte bcp dans ma réflexion personnelle. Et je ne suis pas prêt de le lâcher



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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