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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 09:53

se-liberer-300x200.jpg"Présent et avenir" est en quelque sorte le testament intellectuel de Carl Gustav Jung, psychologue majeur, bâtisseur de la psychanalyse avant de rompre avec Freud.

 

La lecture de ce petit essai parfois un peu opaque malgré une écriture limpide (pour un psy...) a suscité chez moi des sentiments ambivalents. Marqué par un pessimisme d'une ampleur rare, il est écrit à la fin des années 50, au moment où l'hypothèse d'une victoire finale du bloc soviétique est loin d'être exclue. Et Jung prévoit cette victoire comme inéluctable, et la craint comme le pire en tant qu'anti communiste résolu. L'humanité semble menacée par l'écrasement totalitaire, après l'expérience nazie et la place grandissante du communisme stalinien. Jung ne pressent pas l'époque qui va s'ouvrir : celle de la consommation et du règne absolu de la marchandise. "Présent et avenir" est donc un livre daté. Sur lequel plane, comme sur toutes les réflexions de l'époque, la crainte de l'apocalypse atomique, aujourd'hui reléguée par l'efficacité supposée de la dissuasion nucléaire, et par la peur du désastre écologique.

 

Cependant il y a quelque chose de très actuel aussi dans la défense de l'individu authentique que prône Jung. Individu qui doit prendre conscience de la réalité de sa psyché.

 

La réalité de son temps, pour Jung, c'est l'écrasement de l'individu par la masse, aux ordres d'un Etat surpuissant. L'homme y est réduit à une unité statistique. La société et l'Etat deviennent des personnalités à part entière, vers lesquelles on se tourne pour tout réclamer. Les éléments nécessaires à un esclavage d'Etat sont partout présents en Occident. C'est pourquoi le modèle communiste pourra s'y installer sans trop de résistance. L'individu, qui plus est, est asservi à la technique. Pour Jung, l'organisation  de masse, en abaissant l'individu, affaiblit sa capacité morale. C'est "le somnambulisme infantile" de l'homme de masse. Une critique d'ordre libertaire, dont on ne peut nier la pertinence (comment on en sort, c'est une autre affaire) :

 

"Seul peut résister à une masse organisée le sujet qui est tout aussi organisé dans son individualité que l'est une masse".

 

L'avenir ne donnera pas tout à fait raison à Jung, ni tout à fait tort... Le communisme s'effondrera. L'hyper individualisme se développera. Mais ce règne sans partage est-il gage de liberté et de recul de la violence ? On peut en douter. Certes, on demande encore tout à l'Etat mais celui-ci reflue sans cesse, sauf lorsqu'il s'agit de rétablir l'ordre public menacé par sa propre incapacité à résoudre les problèmes de la société. Quant au "somnanbulisme infantile" , il reste indéniablement de mise.... L'avenir ne ressemble jamais vraiment à ce que l'on subodorait, mais certaines intuitions de Jung étaient valables.

 

Jung ne croit pas vraiment à la possibilité de l'homme de vivre sans transcendance. La recul de la religion en occident a donc donné lieu à un transfert vers une nouveau culte, celui de l'Etat.  C'est la critique classique du socialisme comme religion de salut terrestre.  Jung - et là il se trompe - considère que le modèle fordiste n'est pas en capacité de résister aux promesses de lendemains qui chantent du bloc soviétique, car la possession des objets ne débouche que sur de la frustration d'autres objets (ce qui est certes vrai). Mais Jung n'a pas pris en compte les facteurs économiques, sociaux, organisationnels, qui empêchèrent le modèle communiste de tenir la moindre de ses promesses.

 

Le monde n'est que conscience. Donc l'étude de la psyché est d'une importance immense. Pourtant elle n'est que récente, elle a du mal à s'imposer, et elle n'est qu'à ses débuts. Elle a cependant réussi à progresser, et à faire accepter l'existence déterminante de l'inconscient. Par son existence, la psychologie sort l'Homme de sa place misérable d'unité statistique indifférenciée, de numéro dans la société de masse. Chaque individu est unique. La psychologie est un rempart contre l'esclavage d'Etat. Ce sont de beaux passages. Et on pourrait aujourd'hui en dire de même :à l'égard de toutes les dominations qui nous guettent : celles des pervers, du marché.

 

Pour Jung, l'homme moderne est un névrosé. Comme en témoigne la dissociation qui frappe ses croyances et son savoir. Soigner l'homme moderne, ce serait faire comme le Médecin pour l'individu : réconcilier les deux parties en lui. L'inconscient de l'homme, c'est d'abord son instinct (Jung a été influencé par Nietzsche), et il s'est peu à peu éloigné de son instinct, pourtant à la source de sa psyché. La scission entre conscient et inconscient, entre savoir et croyance, devient source de conflit en l'homme, donc d'une pathologie qui lui est consubstantielle. L'homme ne peut s'identifier qu'avec ce dont il est conscient, il est donc déraciné, séparé d'une partie de lui-même.

 

Les hommes espèrent résoudre ce conflit en changeant la société, c'est insuffisant. Ainsi les espérances politiques sont toujours déçues.

 

L'humanité sait désormais que l'inconscient existe, et pourtant elle agit comme si elle l'ignorait, comme si tout affleurait à la conscience. Elle ne se méfie pas d'elle-même. Elle préfère rejeter les problèmes sur l'extérieur, sur autrui. Jung nous appelle à accepter que la capacité à faire le mal, immensément, sans limites, est en nous. Elle est toujours là. Elle n'est pas localisée chez l'autre ou enfermée dans le passé. Le refus de cette réalité en nous est la meilleure façon de déclencher la violence aveugle.

 

Après des années de pratique psy, Jung en est venu à être anti rousseauiste. Les pulsions d'agression chez l'Homme lui semblent plus fortes que tout, et c'est à partir de la volonté de puissance qu'il définit la "nature humaine" à laquelle il croit. Avec un pessimisme bien compréhensible en son temps, et après avoir fréquenté des gens en souffrance toute sa vie. Mais aurais-je envie de lui répondre : le simple fait que des tas de gens s'acharnent à trouver les moyens d'adoucir le monde, n'est-ce pas la preuve de la complexité de la nature humaine, ou même de la fragilité de ce concept de "nature" ?

 

La raison ne suffit pas nous dit Jung (coucou Spinoza !). La peur de l'autre (derrière le mur à son époque, ou aujourd'hui de l'autre côté de la méditterrannée) est trop intense.

 

La sagesse pour l'humanité, c'est donc d'apprendre la lucidité. De connaître ses tendances, de s'analyser. De ne pas être naïf envers soi-même. Il le dit dans un très beau passage :

 

"Connaître et accepter son ombre achemine vers cette modestie qui est nécessaire à la reconnaissance de ses imperfections. Mais précisément c'est cela l'acceptation consciente de ses petitesses et la prise en considération de ses mesquineries personnelles et de ses imperfections, qui est l'attitude la plus nécessaire chaque fois qu'il s'agit d'établir une relation humaine. Car la relation humaine ne repose pas sur la perfection (...) elle repose bien plus sur ce qui dans l'être est imparfait, faible, ce qui a besoin de secours et de soutien, sur tous ces éléments qui sont le fondement et le motif de la dépendance. Ce qui est parfait n'a pas besoin de l'autre".

 

L'élargissement de la conscience individuelle n'est pas vaine. Elle a une influence à travers la construction de l'inconscient collectif (concept phare de Jung). C'est ce à quoi s'adonnent les artistes en particulier. Et ils influencent profondément le monde.

 

Nous ne sommes pas libres sans doute, mais nous pouvons savoir qui nous sommes. Et ainsi ne pas aller n'importe ou, n'importe comment, agi par des forces qui nous dominent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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commentaires

Formia 25/10/2012 23:48

Je partage totalement ce bouleversement, cette partie de l'indicible s'agissant de l'émotion reçue et donnée et de l'impérieuse nécessité de co-produire ce monde .....et pour moi Vialatte en
conclusion, dans mon post précédent, et en ironie venait à notre secours. Je terminerai (...pardonne-moi cette facilité face aux imposteurs ) " la psychologie, y en a qu'une c'est de défarouiller
le premier" (cqfd pour l'Art !!!)

Formia 25/10/2012 23:32

Soit!... quoique..etc... : disputatio donc!!!!!!

Et c'est ainsi qu'Allah est grand (rires)

jérôme Bonnemaison 25/10/2012 23:37



Ben quoi....



FORMIA 24/10/2012 20:48

Bravo pour ce blog que je découvre, cette fenêtre et ce partage, VRAIMENT! Sur le papier je partage cette nécessité "d'ouvrir l'inconscience individuelle parce que cela a une influence sur la
construction de l'inconscient collectif " (sic)... mais de là à croire que c'est à quoi d'adonnent les artistes.... faut pas pousser mémé dans les orties tout de même....penchons-nous un peu sur la
réalité de la fabrique artistique, intéressons-nous aux coulisses de la création, à ceux qui choisissent sous la lumière de leur lampe de bureau quel rêve est juste, utile ou non... à ceux à qui on
demande, heuu pardon on commande de construire du rêve, à ceux qui parviennent à surnager dans le dédale des politiques culturelles (haaa les les politiques culturelles).... regardons un instant
comment cela fonctionne... vraiment...

jérôme Bonnemaison 25/10/2012 23:12



FORMIA... J'essaie de conserver des raisons d'espérer en ce monde, hein... Me casse pas trop le truc, parce que j'ai un naturel pessimiste.


Ceci étant dit, je n'ai jamais trop cru finalement, si je réfléchis bien, à la pertinence profonde des "politiques culturelles". Je crois au talent, je crois au génie. Je crois à
la beauté. Je crois à leur portée et à leur puissance de subversion. Je n'ai qu'à voir l'effet que ça a eu sur moi. Je crois que malgré tout ces forces finissent par toucher leur
public, quoi qu'il en soit. Je ne crois pas en plus que politique et culture fassent bon ménage, ou en tout cas difficilement. Les politiques veulent séduire l'électorat. Faire du marketing
territorial. Occuper les agités, et aussi faire de l'animation et surtout de la com. Tout cela est assez peu passionnant, vu de ma vie privée.... Baudelaire n'a pas eu besoin de
rencontrer un attaché territorial, et Odilon Redon ne déjeunait pas avec un type de la DRAC. Bon je veux pas exagérer non plus : les équipements et leur programmation, et l'éducation artistique,
c'est plus qu' essentiel. Mais ceci étant dit, j'ai toujours eu une part de scepticisme sur la "politique culturelle". Les politiques culturelles n'ont pas produit grand chose finalement
dans l'Histoire, non ? Les plus belles choses ont d'ailleurs souvent été créées à l'écart voire contre la politique culturelle. Le surréalisme n'en avait cure de la politique culturelle, les
impressionnistes étaient vomis par les institutions. La Renaissance n'a pas eu besoin d'une bureaucratie culturelle (certes de mécènes, dont des Princes et des Papes). Je sais toute la valeur de
l'exception culturelle, mais j'avoue que l'antilibéral forcené que je suis est quelquefois tenté par une certaine sanction de la demande sur l'offre dans le domaine culturel.
Les doués trouvent des mécènes, trouvent des spectateurs, parfois tardivement à cause de la perversité des réseaux de diffusion. Ils n'ont pas besoin de soutien quelquefois, et tant mieux.
Dans la musique on le constate souvent (Thiéfaine par exemple). Dans la littérature aussi. C'est à nuancer beaucoup, mais j'avoue cette pensée infâme. Exagérée ici. J'aime assez l'idée de la
culture assez forte par elle-même pour se passer du politique. Je sais que c'est illusoire, ne serait ce que parce qu'il y a besoin de conditions générales à la vie culturelle. J'ai déjà vu
des élus râler parce qu'un lieu culturel les snobait, par ex une librairie devant laquelle ils devaient montrer patte blanche et ne pouvaient rien exiger. Et j'avoue que ça m'a plus de voir l'élu
en question, mégalomane, devoir en rabattre et espérer son invitation.... Les appels à projets culturels, les critères de sélection, etc... Ca me met toujours mal à l'aise, car personne
n'est légitime pour préempter l'esthétique. Sans parler des caprices des édiles qui nous imposent leurs goûts. Avec notre argent. Les lieux culturels que je fréquente le plus sont des librairies
privées et des cinémas privés. Et ma VOD... je sais, c'est pas glorieux.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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