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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 08:22

 

cesaire.jpg

" des mots, ah oui des mots ! mais des mots de sang frais des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de ville..."

 

Cahier d'un retour au pays natal

 

 

 

L'Aimé Césaire que j'ai lu, dans des textes comme "Cahier d'un retour au pays natal", "Discours sur le colonialisme", "Discours sur la Négritude", "les Armes miraculeuses"... Ce Césaire n'est pas honoré par une cérémonie au Panthéon présidée par Nicolas Sarkozy. Il y est mal à l'aise. Il y est saisi de nausées.

 

A Nicolas Sarkozy qui abime les principes de la République française, dans tous les secteurs de notre vie sociale depuis des années, Césaire répondrait : "une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde".

 

A Nicolas Sarkozy qui dit que le "multiculturalisme a échoué", feignant d'ignorer que la France n'a jamais versé dans le modèle multiculturel anglo-saxon, Césaire démontrerait que l'identité n'est pas une forteresse assiégée et autarcique. L'identité et l'universel sont les deux faces indissolubles de l'émancipation humaine.

 

A Nicolas Sarkozy qui nous explique que le plus riche a toujours raison, qu'il convient de le choyer, pour qu'un peu de son bonheur consente à "ruisseler" sur les autres, Césaire dirait, avec cette radicalité qui n'a rien de consensuelle : "La société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s'avère impuissante à fonder une morale individuelle".

 

Surtout, l'oeuvre de Césaire, c'est l'antithèse même de ce misérable discours de Dakar que proféra Nicolas Sarkozy. L'homme africain ne serait jamais entré dans l'histoire, il serait "dans la répétition". Voila ce que répond Césaire en 1955 : "Il reste, bien sûr, quelques menus faits qui résistent. Savoir l'invention de l'arithmétique et de la géométrie par les Egyptiens. Savoir la découverte de l'astronomie par les Assyriens. Savoir la naissance de la chimie chez les Arabes. Savoir l'apparition du rationalisme au sein de l'Islam à une époque où la pensée occidentale avait l'allure furieusement prélogique".

 

A ce même discours de Dakar qui explique que le colonisateur s'est certes "servi", mais qu'il a heureusement apporté la civilisation aux masses sauvages, Césaire rétorque : " Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine". Et encore : "partout où il y a colonisateurs et colonisés , la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de fonctionnaires subalternes, de boys". Ou bien : "on me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au dessus d'eux-mêmes. Moi je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées,d'institutions minées, de terres confisquées (...) d'extraordinaires possibilités supprimées". Et plus encore, cette phrase qui détonne si l'on songe aux amitiés entetenues avec Ben Ali ou Khadafi : "l'Europe a fait bon ménage avec tous les féodaux indigènes qui acceptaient de servir (...) rendu leur tyrannie plus effective (...) son action n'a tendu à rien de moins qu'à artificiellement prolonger la survie des passés locaux dans ce qu'ils avaient de plus pernicieux".

 

Dans sa vision universelle, Aimé Césaire est capable de renverser la perspective et de nous signifier : "la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral". Le vingtième siècle lui a pleinement donné raison.

 

A un Président qui agite la somme de toutes les peurs, qui fait pleuvoir les stigmates, qui abuse de toutes les passions centrifuges et malsaines, jusqu'à les fabriquer (les prières dans les rues ne concernent... qu'une rue à Paris... Et deviennent le sujet numéro un de l'agenda national), Césaire opposerait sa vision de la Negritude : "Notre engagement n'a de sens que s'il s'agit d'un ré-enracinement certes, mais aussi d'un épanouissement, d'un dépassement et de la conquête d'une nouvelle et plus large fraternité".

 

En réalité, quand on lit Césaire, on a l'impression étrange mais évidente, que cette oeuvre fut comme écrite en réponse anticipée de plusieurs décennies à ce  qui se déroule dans notre pays aujourd'hui. Et cela est bien le signe de la teneur régressive de la politique de notre gouvernement.

 

Pourquoi alors porter aux nues Césaire ? Pompidou n'aurait pas rendu hommage à la Commune... Simplement parce que notre Président est un cynique électoral sans bornes (il n'est pas le seul mais il est sacrément  compétitif). Il réfléchit en termes de marketing et de "triangulation". Les citoyens d'origine africaine ou antillaise, et les habitants de l'Outre-Mer, sont une "niche" comme une autre, qui mérite bien de consacrer une heure ou deux à un poète et pamphlétaire qui a oeuvré pour tout ce que la majorité présidentielle piétine au quotidien.

 

Aimé Césaire fut Député jusqu'en 1993. Les dignitaires en rangs d'oignon au Panthéon, les signataires distraits de communiqués d'hommages, l'ont souvent croisé, au regard de l'absence choquante de renouvellement politique dans notre pays. On ne l'honorait pas alors. On l'écoutait plus ou moins distraitement. Ce n'était pas "le grand homme". On ne le lisait pas beaucoup. Pas vraiment plus aujourd'hui.

 

S'il vous plaît, Président, laissez maintenant Aimé Césaire tranquille, dans sa postérité qui n'a nul besoin de vous.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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commentaires

thalasrum 24/04/2011 21:07


La contestation du musée du quai Branly porte plus sur le refus d'organiser ce musée d'une manière historique, pour ne garder qu'une organisation "esthétique" qui rend furieux historiens &
africanistes...


thalasrum 24/04/2011 17:37


En un peu plus de 400 pages, les historiens démontent une à une les âneries débitées par le président, en partant de l'Afrique n'est pas entrée dans l'Histoire, jusqu'au musée des arts premiers du
quai Branly...


jérôme Bonnemaison 24/04/2011 19:47



J'ai vu qu'il y avait une polémique féroce sur l'exposition sur les arts Dogon au quai Branly, et son traitement par Télérama. J'avoue que je suis plus que philistin en la matière. Par ailleurs,
je n'ai pas eu l'occasion de visiter le musée, ayant habité fugacement Paris, et l'ayant quitté depuis fort longtemps sans un seul retour. Mais je pense que la question du pillage culturel se
pose inéluctablement.



thalasrum 24/04/2011 17:25


Votre lecture est très pertinente. Pour aller plus loin sur le discours de Dakar, une cinquantaine d'historiens spécialistes de l'Afrique ont répondu au président Sarkozy dans "petit précis de
remise à niveau sur l'histoire africaine à l'usage du président Sarkozy", sous la direction de Adamé Ba Konaré
http://thalasrum.over-blog.com


jérôme Bonnemaison 24/04/2011 17:34



Merci du conseil, je ne connaissais pas ce "petit précis"



Wilfried G 24/04/2011 10:11


Cette lecture de césaire en même temps que le décryptage de son instrumentalisation sont d'une très fine pertinence et sont, en même temps, une invitation à ce que ceux qui pourraient être des
héritiers plus dignes reprennent le chamin du Cri...


jérôme Bonnemaison 24/04/2011 10:52



 


C'est marrant, sur cette photo, il ressemble un peu à un jeune intellectuel que j'ai connu il y a 17 ans, débarquant de son bocage... Un peu intimidé par la grande ville étincelante...



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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