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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 21:33
tumblr_mj4qf37hzO1rj97b9o1_1280.jpg" De toute façon les images peuvent maintenant renverser les rôles face à la réalité : elles la changent en ombre. Et dans la mesure où elles représentent une ressource illimitée, que ne saurait épuiser tout le gâchis de la consommation, il est d'autant plus nécessaire de leur appliquer le remède de la modération"
 
 
 
 
Sensible aux thématiques surréalistes, j'ai tendance, quand je tombe par hasard sur un livre auquel j'ai pensé un jour, et puis que j'ai oublié, à l'acheter. J'ai donc acquis "La photographie" de Susan Sontag exposé dans une vitrine de bouquiniste. J'en avais entendu parler lors du décès de cette figure majeure de la critique sociale américaine d'après guerre. Si le livre revient sur ma route et que j'y suis sensible, ce n'est pas par hasard. C'est un signe que ce livre est pour moi. Et en l'occurence je ne me suis pas trompé, j'ai aimé la profondeur de Susan Sontag, son élégance à penser dans la nuance et une certaine simplicité. Et j'ai aimé son pessimisme radical sans pathos, déterminé. La pensée de Sontag est finement dialectique, elle nous présente la photo comme une pratique qui crée sans cesse ce qu'elle est censée amoindrir. A la chasse du réel elle l'éloigne. En rappelant le passé, elle le crée. En voulant garder vivant, elle joue le rôle d'un "art élégiaque".
 
 
Peu d'essayistes ou de philosophes ont approché la photo en tant que production artistique particulière pour en explorer les significations. Walter Benjamin s'y est essayé dans le cadre de sa réflexion plus large sur la révolution que suscite la reproduction possible des oeuvres d'art, réflexion que l'on retrouve au coeur même de l'oeuvre de Warhol. L'intérêt de la réflexion de Susan Sontag, dont on perçoit la dette à Benjamin même si elle s'en éloigne, c'est de proposer une analyse de la photographie en tant que phénomène, de lui donner une place dans une pensée globale : celle de la modernité appréhendée à travers un regard critique, explicitement anticapitaliste. Un regard opposé, pour le coup, à l'héritage du surréalisme justement, qu'elle considère comme un mouvement "typiquement bourgeois". Susan Sontag se passionne pour la photographie, mais elle la considère avec soupçon. Elle la voit comme un symptôme et un outil d'aliénation.
 
 
Les photos sont peu ou prou appréhendées par nous comme des "fragments détachés" du réel. Ce sont des témoignages du réel, des preuves (même au sens policier). Néanmoins, la photographie n'échappe pas aux questions posées au sujet des rapports ambigus entre l'art et la réalité. Même s'ils ne signent pas leurs photos, les photographes imposent évidemment leur subjectivité dans leurs oeuvres.
 
La photographie se veut révélatrice. Saisir la réalité, se l'approprier, c'est le fantasme photographe. L'utilisation populaire première en a été pour saisir les figures de la famille, cristalliser son unité dans le temps, au moment même où la famille était soumise au risque de décomposition. La photographie saisit, elle peut même être considérée comme une forme d'"agression" (on demande les droits photo et on conteste en justice une photo volée); et il y a une prise de possession. Ainsi la photo est la preuve du voyage réalisé, et elle reste un moyen anxiolytique de prendre possession d'un environnement dans lequel on est pas à l'aise. Sontag relie le fait que certains peuples soient très pratiquants de la photo touristique à leur éthique du travail : prendre des photos les déculpabilise de ne rien faire. C'est en même temps un moyen de mettre à distance le dépaysement.
 
La photographie n'est nullement neutre sur notre rapport au réel, donc, et sur la notion de réalisme. Elle est une forme de non intervention sur le réel (à l'instar du photographe qui prend un cliché au lieu de secourir). A ce titre, elle a un aspect pervers en encourageant presque la réalité qu'elle saisit. Elle a tendance à réduire le réel à une somme de clichés, à une addition d'anecdotes, et à parasiter toute prétention globalisante. L'écrivain Sontag s'en méfie, car la compréhension à son sens suppose le récit.
 
La mort des grands récits politiques, il est vrai, coïncide avec l'explosion de la photographie de masse, et le polaroïd. Sontag écrit en 1977, juste à ce moment là, elle pressent ce qui va se dénouer.
 
Si la photographie repose sur une idée, illustrée par la poésie d'un Walt Whitman, selon laquelle la beauté est partout, dans le moinde détail du monde, elle a évolué vers la recherche du pittoresque, l'oeuvre de Diane Arbus étant archétypale. Sontag voit dans cette appétence pour l'étrange, pour les freaks et les gueules cassées par exemple, le marginal, une forme de "conscience malheureuse" bourgeoise ("une chose dont j'ai souffert depuis mon enfance c'est de n'avoir jamais connu l'adversité" a dit Diane Arbus). Car les photos ne renforcent pas forcément la conscience morale, au contraire elles travaillent à rendre supportable le réel, à le rendre moins réel. On s' habitue au monde quand il est photographié, comme le montre la lassitude pornographique. Susan Sontag y va carrément, qualifiant la photographie de :
 
" sorte de crime adouci qui convient à la mentalité d'une époque peureuse et triste".
 
 
La fonction de la photographie serait donc de rendre acceptable, d'apaiser le dégoût des réalités immondes. L'art de la photo a donc une incidence morale, en rendant le spectacle désolant du monde digérable. C'est la clé de son succès et de son omniprésence. Susan Sontag décèle cette tendance à tout désamorcer dans la mentalité pop de ces années 70 ou elle écrit une forme d'aliénation supplémentaire. En somme, dites Amaziiiing !... Ca signifie que vous vous en foutez...
 
 
La photographie est par excellence ce lieu de ce que Sontag appelle "le bluff surréaliste". Le photographe n'est pas censé choisir son sujet par rapport à ce qu'il pense de lui, mais c'est faux, il refoule son point de vue social. La photographie offre ce double du monde que le surréalisme recherche. Elle part à la recherche de ces juxtapositions pleines de vérité que Breton portait aux nues, elle s'intéresse à la beauté du kitch, aux objets incongrus, elle compte sur l'accidentel pour faire accéder à une forme supérieure de réalité. Cette figure du flâneur, dont parlait Walter Benjamin à propos de Baudelaire, est un avatar bourgeois pour Sontag. Il ne trouve dans son attraction pour les cours des miracles qu'un "ramassis d'étrangetés" distrayantes. Le surréalisme est "forcément réactionnaire". En refusant le réel, il se situe du côté de l'aliénation, déguisée en magie. Celle-ci ne passe plus par la fuite vers l'au delà, mais par la production constante des formes du monde réel.
 
 
Si le surréalisme n'est pas exempt de tendances petites bourgeoises, (la figure d'Aragon me parait le meilleur exemple), Sontag y va fort... Mettons cela sur le compte de la tendance de la gauche américaine blanche à vouloir démontrer qu'elle est vraiment à gauche. Elle est complexée, forcément, car isolée dans les campus et n'ayant jamais trouvé vraiment à part au début du XXeme siècle l'oreille du peuple. Elle renchérit donc, comme pour prouver qu'elle existe elle aussi.
 
 
Si la photo a indéniablement participé de la démocratisation de l'art, elle porte donc un grave risque d'"érosion des sens", alors qu'elle prétend les cultiver. La photo recherche la beauté, c'est incontournable. Elle transfigure. Ce faisant elle favorise l'insensibilité morale. Elle assimile le monde à un musée ouvert à tous les amateurs. La photo n'est vecteur d'aucune conscience politique ou morale, elle n'explique rien. Les photos ne prennent sens que dans un cadre explicatif. Elle risque donc, par son envahissement, d'être surtout une "activité prédatrice" au service du détachement égoïste qui est la culture nécessaire de ce monde.
 
 
La photographie ne se revendique pas clairement comme un art, à cet égard elle est justement totalement intégrée dans l'art moderne qui fonctionne comme une critique de l'art. La photo a appuyé la légitimité de l'art contemporain, elle a fortement influé sur lui aussi, et on réalise aujourd'hui une oeuvre en sachant ou en voulant qu'elle soit photographiée. Certaines théories ont aussi prétendu que la photo libère la peinture, en la délestant de son devoir de réalisme, et aussi la littérature. C'est la position de Paul Valéry qui explique que la fonction de la littérature est désormais d'explorer les possibles du langage et les dimensions de la poésie.
 
 
Susan Sontag n'y adhère pas. La photo ne décrit pas, elle n'a pas la capacité de la littérature à donner sens à un visage. Passionnante est aussi l'opposition qu'elle théorise entre la méthode proustienne et le cliché photographique. La mémoire proustienne n'est pas un fruit du vouloir simple déclenché, elle tient à la mobilisation de tous les sens, sollicités par un évènement, et donnant lieu à une élaboration de pensée et un travail d'écriture capable de le communiquer profondément. Si on en croit Sontag, la survie de l'art littéraire, et j'y souscris, est un impératif de survie des plus belles qualités humaines.
 
 
Susan Sontag nous propose ainsi une critique puissamment politique de la photographie, qui ne nous empêche pas de l'aimer, mais aide sans doute à conserver un regard lucide à son intention. La photographie est révélée dans sa fonction sociale, dans le rôle qu'elle assume à l'égard de la conservation de l'ordre, dans ses vertus stabilisatrices permettant à l'homme aliéné de supporter le monde autant que nécessaire pour jouer le jeu :
 
" L'expérience est ici à la recherche d'une forme à l'épreuve des crises".
 
La photographie est l'art consommé des temps consuméristes. A la liberté de transformer le monde elle permet de substituer la possibilité de produire d'incessantes nouveautés dans l'imagerie du monde. De manière infinie.
 
 
C'est pourquoi Susan Sontag en appelle, dès 1977, à un contingentement de la place de l'image. Et prophétique, elle met en parallèle l'"écologie" appliquée à la production et l'écologie des images, supports majeurs du consumérisme. C'est au prix de cette maîtrise que l'on pourra donner un sens à l'image.
 
 
Si Marx disait que l'Histoire était celle de la maîtrise de la rareté, elle l'est nécessairement aussi de la profusion, non ?

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
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commentaires

Eddy NAU 03/01/2014 15:31

"La pensée moderne s'est peut être inventé le baroque comme on s'offre un miroir" Gérard GENETTE

jérôme Bonnemaison 03/01/2014 20:47



barock'n roll



Eddy NAU 02/01/2014 17:22

Votre article m'a réouvert un débat qui m'avait conduit à lire un livre de ZIZEK "l'intraitable : psychanalyse, politique et culture de masse"
Je vais ce soir à ombres blanches acheter ce livre de SONTAG :il me ramène (via la photographie) à ces réflexions entre art, philosophie et politique...

Pour ma part, je considère la photographie comme un langage dont la narration graphique est issu de la rencontre entre une personne (le photographe), son histoire (politique, sociale,
artistique,affective...)et une technique (un interface entre une vision subjective et une réalité objective)
Et je crois qu'au même titre que toute forme artistique elle transcende le réel et propose une vision critique du monde

Se pose aussi le débat de l'utilisation faite de la démocratisation de l'art et de la question de l'accès à la culture :développement de la citoyenneté ou instrument d'enjeux consuméristes ?

jérôme Bonnemaison 03/01/2014 12:40



Bonjour Eddy


 


... zizek, c'est baroque quand même....



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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